Livre 1 : De la France à l’Espagne

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 1 : De la France à l’Espagne

Quelque part en France, lundi 8 novembre 1999 :

Mes meubles et autres effets personnels (tels que mes albums photos) sont empilés dans un box. Ayant finalement réussi à vendre, depuis peu mon appartement au moment même où mes anciennes économies ne sont plus qu’un vieux souvenir, je pars sans aucune préparation et sans trop savoir quel chemin j’emprunterai pour atteindre le Cap de Bonne Espérance.

L’espérance étant ce dont j’ai le plus besoin, je devais pour traverser ce continent, me procurer un bon véhicule et de quoi nous abriter mes petits cœurs et moi. Par le plus grand des hasards, ces deux véhicules se sont présentés sans trop les chercher. Chez le concessionnaire Toyota le plus proche, un HDJ 61 de douze ans parfaitement équipé pour ce type de randonnée et ayant à peine terminé son rodage avec ses 138 000 Kms m’attendait depuis la veille.

Quelques jours plus tard, près de chez mon frère, un inconnu qui avait acheté, je ne sais où, une ancienne caravane pour y loger sa sœur dans l’enceinte d’une copropriété et s’en était vu refuser l’accès, l’avait remorquée vers la concession la plus proche. Mise en dépôt vente à huit mille francs dans cet établissement de Meung-sur-Loire, elle était là, elle aussi, depuis la veille… N’ayant pas même une rayure, malgré ses vingt-deux ans elle était comme neuve. Ces coïncidences positives m’ont encouragé.

Livre 1 - le départ

N’ayant jamais piloté un tel véhicule, et pas davantage convoyé la moindre caravane, les premiers kilomètres furent hasardeux. Mon convoi et ses onze mètres de long, change considérablement ma façon de conduire. La peur au ventre, lorsque je double des camions ou qu’ils me dépassent, je me lance à l’assaut de ma nouvelle vie et d’une multitude d’événements et autres aventures plus ou moins périlleuses qui ne manqueront pas de se présenter tout au long de ce long périple.

Un seul hic assombrit quelque peu ce tableau : aucune des sociétés d’assurances contactées à Paris (y compris «Axa Grands Risques») n’ont accepté d’assurer mes véhicules au-delà du Maroc !

Mon attelage sur une aire de stationnement

 

Escorial – Espagne, mercredi 10 novembre 1999 :

Escorial, en Espagne

Déguster une savoureuse côte de porc achetée à Argentan sur Creuse avec une baguette de pain pétrie dans un village perdu du Gers, sur le parking d’un restaurant dominant le célèbre monastère de San Lorenzo d’El Escorial, me séduit totalement.

Sur le menu, je peux lire «Esta semana cerramos el mercoles por el martes. Perdonen las molestas ». Bien que peu familiarisé avec la langue espagnole, je comprends tout de même que le restaurant est fermé pour la soirée.

Monastère San Lorenzo del Escorial

Eclairé par les lampadaires du parking et par la bougie du bord, confortablement installé, j’apprécie ce bien-être qui m’est offert comme le silence qui nous environne en ces lieux où le monumental édifice s’impose par sa splendeur. Confort tout de même plus silencieux que celui d’hier soir lorsque mon groupe électrogène fonctionna pour la première fois, sur une immense aire de repos autoroutière située peu après Limoges. Ce fut ma première nuit à bord d’une caravane et le début d’un long voyage qui, je l’espère, nous mènera jusqu’en Afrique du Sud.

Ravi d’avoir débuté cette aventure longtemps retardée, ma seule crainte est que la police arrive et nous fasse déménager. Les «Baby’s» semblent heureux d’avoir à nouveau un chez eux, un château où tous les rêves sont possibles. Depuis Beaugency, point de départ de notre folle équipée, le beau temps est de la partie.

Les 2 petits chiens

Quelques kilomètres d’autoroutes, un parcours sinueux sur les départementales de l’Aveyron ou du Gers et le passage du col de Somport ont eu raison de mes hésitations. Plus tard, de Saragosse à Madrid, je me suis senti tout à fait à l’aise pour doubler les mastodontes qui m’impressionnaient encore il y a deux jours.

Le soleil brillait, le ciel était d’une limpidité exceptionnelle, le vent soufflait latéralement, Nadrêva (ma caravane) se comportait avec l’habileté et la souplesse d’une jeune femme de vingt-deux ans. Quant à Charly, (mon 4×4) il nous tractait avec la fougue de ses dix ans. Pour le fun, par défi ou par superstition, peu après notre départ, convaincu que je devais m’assurer de leur collaboration, j’ai baptisé mon puissant et solide land cruiser du nom de «Charly» en mémoire d’un mec, un vrai baroudeur rencontré à New York, et «Nadrêva», son nom m’a été inspiré je ne sais comment ni pourquoi mais il corrobore mon rêve.

Vue en Espagne

Pauvres de nous, me disais-je en me remémorant les propos du camionneur rencontré à la frontière espagnole : « Face à l’insécurité permanente qui sévit en Afrique noire, plus aucun routier ne s’aventure au-delà du Maroc » Craignant de n’abîmer davantage en quelques jours la jolie carlingue de ma caravane, j’espère que mon Esprit Protecteur sera bien du voyage. Parcourir plus de vingt mille kilomètres et traverser des régions où aucune de ses consœurs ne sont passées ne me rassure pas vraiment.

 

Algésiras, vendredi 12 novembre 1999 :
Palais de l'Alhambra
Une visite au Palais de l’Alhambra à Grenade, avant de descendre à Algésiras

 

Jazz et Zimba, les «Baby’s», tremblent. Ils n’apprécient pas l’orage qui transperce l’aurore de ses frasques turbulentes. Me réveillant pour la première fois de mon existence sur un terrain de camping, je jette un coup d’œil vers l’extérieur où eucalyptus et cactus règnent en maîtres. Nous sommes à quelques kilomètres d’Algésiras, (le port d’embarquement pour Ceuta ou Tanger.) Après avoir pris une douche froide des plus revigorantes, (ma première douche depuis notre départ), la lessive n’attend plus que moi. Tendue entre deux arbres, une corde fait l’affaire pour sécher le tout.

L’approvisionnement de l’eau, le ménage et autres obligations, une bouteille d’huile mal bouchée répandue sur le plancher… Deux heures suffisent à peine pour tout remettre en ordre. Faire la vaisselle et la rincer lorsqu’il n’y a pas d’eau, est maintenant chose faite. Je souris à l’idée que nous avons l’eau courante lorsque je pars à la fontaine avec mes bidons en plastique et j’en reviens en courant. Prenant conscience de l’importance de l’eau, je l’économise et change mes habitudes. Je sais que, plus loin, elle se fera rare.

A nouvelle vie, nouveaux comportements : j’apprends à vivre sans ce qui rythmait mes journées d’homme conditionné. Pendant de nombreuses années, comme de nombreux automobilistes, je râlais lorsque je doublais une caravane. Je comprends maintenant le plaisir ressenti à voyager avec sa « maison ».

Nadrêva a besoin d’être toilettée. Partis depuis quatre jours, deux mille kilomètres nous séparent déjà de notre point de départ. Le réchaud à gaz deux feux, le frigo, l’évier, le cabinet de toilette devenu placard, les quatre coffres de rangement, la penderie, l’armoire, le lit et la table en bois stratifié couleur chêne clair, sont vite dépoussiérés ou lavés. Les tissus nuancés brun et grège qui habillent les deux banquettes, les rideaux blancs en voile léger et les stores à lamelles étant encore propres, ce sera pour plus tard. Malgré son âge avancé, ma belle compagne est impeccable. J’imagine que ce bel état lui est compté et qu’il évoluera à son désavantage au fil des routes et kilomètres qu’elle va devoir franchir.

L’ensemble des professionnels du caravaning m’ayant certifié qu’il est impossible de traverser l’Afrique avec une « case sur roue » et que de le tenter est une véritable gageure. Bien que je ne sois plus à une bêtise près,  je n’ai pas envie qu’elle termine sa vie sur le bord d’un chemin. Je la choie et la dorlote afin qu’elle nous accompagne jusqu’au bout de ce périple.

Si je réussi ce pari de fou, je pourrai vendre mes photos et mes écrits au « Caravanier » ou à d’autres magazines contactés peu de temps avant mon voyage. Surpris par ma proposition, Eric, (le rédacteur en chef de ce média spécialisé) m’a tout de suite donné son accord pour un reportage sur cette épopée qui sera une première, si elle se réalise.