Livre 10 : Du Cap à la Zambie

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 10 : Du Cap à la Zambie

Le Cap – Afrique du Sud, mardi 14 Mars 2000 :

Après m’être soumis aux différentes formalités imposées par les douaniers et les autorités portuaires qui nous ont obligés à rester vingt quatre heures de plus et ont exigés un peu plus de trois mille francs pour couvrir les taxes et autres droits, dégoûté par cette longue période d’attente, je me dirige vers le Botswana sans même me rendre au Cap de Bonne Espérance. Lors de nos adieux, le consul de France m’a recommandé d’être prudent et m’a interdit de passer par le Zimbabwe où de graves événements opposent la population Noire aux fermiers Blancs. Je l’ai remercié pour son aide et lui ai promis d’écouter ses conseils tout en sachant que rien ni personne ne m’empêcherait de me rendre aux chutes Victoria. Bien que nous roulions toujours sans assurance, j’ai, entre-temps, appris que l’assurance automobile n’est pas obligatoire en Afrique du Sud. Je conduis l’âme en paix sur des routes parfaitement goudronnées. Par ses panoramas d’une beauté époustouflante, la «Garden Road » et l’océan indien nous enchantent et notre première halte de liberté chez un fermier Sud-africain me ravit. L’herbe réapparait et les Baby’s se délectent. Le froid s’installe et le parfum de bonne terre nous enveloppe. Grâce à l’accueil chaleureux de cet homme et de sa famille, nos trois semaines de dépôt forcé s’oublient et les rires reviennent.

Sur la route de Gaborone
Sur la route de Gaborone, samedi 8 avril 2000 :

Six cents kilomètres après notre départ de la ferme, le camping de Kraddock nous accueillait. Face à la route sur laquelle nous roulions, Kaly s’est exclamé :
«Le boulevard de la joie !» Et, aujourd’hui, les kilomètres défilent à près de cent dix à l’heure sur de longues lignes droites bordées par un désert où, due aux pluies abondantes, l’herbe nouvelle donne quelques reliefs à un reg plat et caillouteux. Une longue traversée où une station service surgit après plus de quatre cents kilomètres parcourus sur une route où j’ai l’impression de traverser la Patagonie visitée quelques années auparavant. Peu éloigné, le Swaziland me rappelle que, deux ans auparavant, j’ai visité l’une de ses réserves animalières où ma voiture s’est fait courser par un rhinocéros. Ayant à nouveau parcouru plus de six cents kilomètres, un autre camping nous reçoit. Fatigué, j’observe les étoiles qui apparaissent peu à peu et le croissant de lune qui illumine la nuit et le soleil qui laisse traîner quelques empreintes jaunes ocres et rouges que reflète «L’Orange River» au bord duquel nous campons. Cet instant est magique. J’ai fait nos courses à Kimberley et, à Warrantons, Kaly apprend à faire la cuisine sur le barbecue du camping. Le son du pipeau se mêle aux grondements du fleuve. Le vin que nous buvons a un délicieux goût de chocolat et Kaly croit aux promesses de ce nouveau voyage. Nous ne somme plus que des voyageurs vivant le même rêve avec la même ambition : rejoindre Paris et je m’imagine que nous n’avons plus qu’à découvrir les merveilles de ce monde.

Arrêt sur la route de Gaborone
Sur la route de Gaborone, dimanche 9 avril 2000 :

Au cours de nos formalités douanières, j’apprends que le Botswana n’exige pas les carnets de passage en douane ! Je regrette de ne pas m’être enfui de Captown, j’aurais ainsi économisé près de cinq mille francs et nous n’aurions pas perdu vingt-deux jours que j’ai toutefois vécus avec une certaine philosophie. Cette attente m’a permis de mieux comprendre mon nouvel ami. Située à un peu plus de cent kilomètres de la frontière, la capitale du Botswana est minuscule. Nous en faisons le tour en quelques minutes. Riche de ses réserves en minerais ou diamantaires et des Sud-Africains venus s’y implanter pour fuir les difficultés et le danger de villes comme Pretoria ou Jobourg, ce petit pays de deux millions d’habitants parait tranquille. Les habitants de Gaborone semblent détendus. Il fait bon y vivre. Le camping n’est pas aussi luxueux que celui de Kraddock, mais il nous permet d’attendre l’ouverture des bureaux de l’immigration. C’est notre troisième nuit dans un camping et je commence à en avoir assez. Je regrette l’ambiance des villages ou celui de la ferme où nous avons bivouaqué et le manque de contacts avec les autochtones. Echanges que j’ai toutefois avec trois Suisses venus barouder dans les environs après avoir acheté un « four by four » à Johannesburg. Le récit de nos aventures les subjugue. Ils nous envient.

Camping avec Nadreva

-« Jazz, ton ami à froid ! », dit Kaly ce soir alors qu’il commence la vaisselle.

Kaly, que penses-tu des trois jours qui viennent de s’écouler ?

Je pense que le premier jour était un jour de libération, le deuxième de détente et le troisième marque un pas vers notre destination finale. » Dit Kaly alors qu’un large sourire éclaire son visage.

  • Que penses-tu des routes et des paysages que nous avons traversés ? 
  • Je pense que les trois jours sont distincts. J’ai vu des ranchs d’exploitations et toutes les couleurs de la végétation, des élevages, des styles de vies, de la nature, de la terre dans les ranchs, et, ensuite, des zones de plus en plus isolées. Comme dans les successions de montagnes solitaires. La nature derrière ses barbelés envie les belles côtes, les beaux plateaux, les ranchs séduisants et mouvementés.
  • Qu’as-tu éprouvé en voyant pour la première fois de ta vie l’Océan Indien ?
  • C’était, pour moi, l’impression d’une beauté inestimable, engloutie dans une nuée de brumes qui donnait encore plus de force à sa beauté. Et, devant cet obstacle suprême, mon esprit voguait du passé au présent. – Le bruyant klaxon d’un train le fait taire pendant un instant – Et, dans cette même contemplation infinie, je rêvais encore à d’autres choses que je n’ai jamais vécues. Spontanément, mes rêves s’entrecoupaient de contrariétés naturelles entre les paysages de mon pays, les coins de la Terre que j’ai eu à visiter et ce monde nouveau que je découvre. Je me disais que, si un jour par hasard, on me demandait si le Mali est un beau pays, par respect, je ne saurais quoi répondre. Mais, en toute vérité, je dirais que notre pays est toujours dans l’ornière de la colonisation, dans la culture du sous-développement et de la pauvreté. Je ne saurais dire avec exactitude combien d’années il nous faudra pour faire de notre pays un pays moderne, un modèle de la civilisation, un pays où les hommes seront heureux.
  • Kaly, je pense que l’Afrique est un continent extraordinaire.
  • Très fabuleux ! Tu penses aussi que les Baby’s sont capricieux par désir de manger ce que vous mangez, or il n’y a plus rien dans les gamelles. – Puis après un long silence – J’ai beau interroger les autres Là-haut, personne ne me répond. Ils doivent trouver que j’ai raison. Je vais peut-être me planter à nouveau mais j’ai envie d’aller jusqu’au bout pour savoir, pour mériter, pour m’anéantir ou pour réussir. Mon temps ne compte pas, seul compte cette longue aventure et quitte à m’en briser les ailes, j’ai envie d’aller jusqu’au bout. » Puis, tout en terminant la vaisselle, Kaly se met à chanter. Il accompagne les chansons que diffuse la radio. Bruyamment, un autre train passe.
  • Kaly, réalises-tu être entré au Botswana ?
  • Eh, eh, eh, évidemment, régularité ou illégalité, je me demande si je serai un jour dans la légalité ? Je suis entré au Gabon sans visa et sans passeport, en Afrique du Sud de même, maintenant je suis au Botswana, j’ai un passeport et pourtant je ne suis toujours pas en règle.
  • Kaly, je crois que tu es fait pour vivre dans l’illégalité.
  • Jamais, hum, hum, tu crois mal ! Tout n’est pas absolu dans la vie mais tout est éphémère. Même l’existence de la vie est éphémère.
  • Regarde Zim-Zim, regarde le comportement qu’elle a. Je sens qu’elle est traumatisée.» dis-je en observant ma chienne allongée sur le lit, les quatre pattes en l’air, grognant de plaisir.
  • Se nourrir avec la main, c’est comme donner le sein à un enfant. Je vais te citer le petit proverbe bambara du soir : «Il y a trois animaux qui se ressemblent et qui, pourtant, ne sont pas les mêmes. Le lapin ressemble à l’âne par ses oreilles, mais ses pattes n’ont pas de sabots. Le hérisson ressemble au porc-épic, mais la taille des piquants diffère. La chauve souris ressemble à tous les animaux, mais c’est un oiseau.»
  • Que faut-il comprendre, Kaly, aide-moi, je ne comprends pas le sens de ce proverbe.
    Il faut être bambara pour comprendre, moi je suis Malinké !
Bostwana, Gaborone, lundi 10 avril 2000 :

Afin de régulariser la situation d’un Kaly que les douaniers botswanais ont laissé entrer sans pour autant lui accorder son visa, nous entrons dans l’office d’immigration qui est à l’intérieur de l’un des quelques dix buildings ultra contemporains qui s’élèvent au centre de la ville. Le visa nous est accordé sans difficulté après que les préposés aient entendu notre histoire et lu les lettres émanant des consuls de France en poste au Cameroun, au Gabon et en Afrique du Sud.

Botswana, Nata, mardi 11 avril 2000 :

Six cent soixante-dix kilomètres nous séparent de Gaborone que nous avons quitté ce matin en pleine effervescence. On y roulait comme un dimanche matin à Paris. Grâce à la qualité des routes, la distance s’est effectuée en neuf heures passées dans un univers en tout point identique : un paysage de savane sans grand intérêt. Regrettant les somptueux paysages qu’offre la Namibie, je me demande pourquoi j’ai emprunté cette route où quelques contrôles de police m’ont étrangement rappelés le Cameroun. Les policiers essayaient par tous les moyens de gagner quelques sous. Les Baby’s étaient leur cible préférée. La lettre de notre consul à Captown a, de nouveau, fait plusieurs fois mouche. Ayant obtenu l’autorisation du propriétaire d’un Lodge d’y parquer mes véhicules, je ne regrette pas mon choix. Le parc est magnifique et proche du «Kalahari Désert». L’air est nettement plus sec et la température beaucoup plus élevée. Certainement aussi convaincus que je le suis par la beauté des lieux, les moustiques sont nombreux au rendez-vous. Les Baby’s retrouvent leurs jeux, ils semblent heureux de vivre à nouveau dans la nature. Malgré la fatigue endurée par de longues heures de voiture, la halte du soir les enchante. Ils reprennent le rythme d’avant Libreville. Levés dès l’apparition du soleil, le soir ils se détendent. R.F.I. annonce la sécheresse et la misère qui sévit en Ethiopie, l’un des pays que nous envisageons de traverser pour rejoindre l’Europe.

Route dans le désert
Nata, mercredi 12 avril 2000 :

Peu de temps après mon réveil, j’observe une magnifique araignée qui tisse une toile gigantesque entre deux arbustes. Araignée du matin chagrin, me dis-je en contemplant l’ouvrage… L’officier de police rencontré à Firestone m’ayant assuré que la route qui traverse l’Okavango est goudronnée, nous partons en direction de Maun.

Araignée du matin

Bien que belle, la route me parait longue, sans trop savoir pourquoi, je suis oppressé. Jonchée de cadavres, celui d’une ânesse, de trois chiens et aussi d’un chat noir, elle ne me dit rien qui vaille. Par endroits, nous observons des terrains encore inondés et des routes secondaires coupées par les eaux. Ces fortes pluies sont aussi à l’origine des multiples victimes et des nombreux dégâts que subit le Mozambique. Nous sommes sur la même latitude. Après avoir fait mes emplettes à Maun, je bifurque vers ce qui, pour moi, est l’un des points forts de notre voyage : l’«Okavango Delta», un site que je rêve de visiter depuis longtemps. Au trente-septième kilomètre, après avoir parcouru quelques centaines de mètres sur la piste qui débute, l’un des deux pneus de Nadrêva éclate. Une nouvelle fois, un policier m’avait raconté des bêtises ! N’ayant plus de pneu de secours, c’est le quatrième depuis notre départ de France, je rebrousse chemin.

Annesse morte sur la route

Le patron du garage où je me suis arrêté m’assure que nous ne pourrons pas passer, inondée par les pluies, la piste est impraticable. Puis, l’homme me dit que je n’ai rien à regretter, les chiens étant interdits dans les parcs animaliers, nous n’aurions, de toute façon, pas pu entrer. J’ai maintenant le choix entre deux solutions : faire le tour par le nord et emprunter la route sur laquelle trois jeunes Français ont été assassinés quelques mois auparavant ou revenir sur nos pas. Le retour me semble curieusement plus rapide. Je ne suis plus angoissé. M’ayant dit à l’aller que les cadavres d’animaux sur une route sont de mauvais présages, Kaly semble lui aussi plus détendu. Le pneu éclaté était, selon lui, un signe qui devait m’alerter. Nous n’étions visiblement pas sur notre route et Là-Haut ils faisaient leur boulot. Quelques heures plus tard, nous retrouvons Nata et les moustiques qui, reconnaissants des bienfaits de la veille, sont heureux de me revoir et me le prouvent. Pieds et chevilles en feu, fatigué, garé près de bruyants camions sur le parking d’une station-service, j’en ai marre de l’Afrique, des Noirs, de vivre dans le noir, de ne pas pouvoir me laver, des moustiques et des conneries que les gens me racontent !

Zambie, Chutes Victoria, jeudi 13 avril 2000 :

Après trois cent cinquante kilomètres d’une route qui traverse la forêt, bordée de panneaux annonçant la présence d’éléphants et de buffles, nous arrivons à « Chobé Park » sans avoir vu la queue d’un animal. «Trop de sable !» me disent les rangers qui nous en interdisent l’entrée. Grâce à des douaniers zimbabwéens compréhensifs et après un coûteux passage en douane (soit plus de cinq cents francs), soixante-dix kilomètres plus loin, nous pénétrons dans le somptueux site de cette autre merveille de la nature dont je rêve également depuis très longtemps.

Chutes Victoria

Un spectacle grandiose et difficilement descriptible nous y attend. Étourdissantes de beauté, les «Victoria Falls», desquelles rugit une eau abondante amenée par plusieurs bras du fleuve, comblent mes vœux les plus fous. Ayant visité à trois reprises les chutes d’Iguaçu qui, tout aussi fabuleuses, sont bien plus belles que celles du Niagara, je ne pensais pas être à ce point subjugué. Kaly et moi nous promenons sur des allées où une partie de l’eau se déverse vers la gorge et, tel un geyser, remonte vers le ciel pour retomber en bruine sur une végétation luxuriante. Nous prenons ainsi un grand plaisir à nous doucher sous cette pluie fine qui nous comble de ses bienfaits. Deux heures plus tard, après avoir franchi le pont qui de Victoria nous sépare de Livingstone en Zambie, les douaniers m’informent que Kaly ne rentrera jamais dans leur pays. Les lettres et les supplications n’y changent rien. Je décide alors de rejoindre le Botswana où il existe une autre frontière avec la Zambie. Jamais deux sans trois, me dis-je alors que nous arrivons à Nata en espérant que, le lendemain, les douaniers seraient plus tolérants.

Dans la brume des chutes Victoria
  • Kaly, as-tu fait un pacte avec les moustiques? Ils ne semblent pas tepiquer, je ne te vois jamais te gratter ! dis-je alors que jem’arrache la peau.
  • Mais, je suis Noir !
  • Et, alors, les moustiques ne piquent que les Blancs ?
  • Non, je suis Noir. Je suis habitué !
  • Kaly, que penses-tu de ce que tu as vu aujourd’hui ?
  • J’ai été surpris par les difficultés à la frontière.
  • Je ne te parle de la connerie de ces douaniers, je te parle des chutes.
  • Alors là, ça dépasse tout commentaire. Mes sentiments… Je suis émerveillé, comblé et…
  • Tu ne t’imaginais pas que de telles merveilles puissent exister.
  • Lorsqu’on me disait, en classe de deuxième quand j’étudiais l’Amazonie, qu’il y avait des plantes et des insectes… Ca, aujourd’hui, ne fait que confirmer le pouvoir de la nature. A partir d’aujourd’hui, je sais que la nature est un bien privilégié pour exaucer tout esprit spirituel. Et, pour évoquer tout sentiment de beauté, de liberté, d’indomptabilité et d’absolu…
  • Cela veut-il dire qu’à l’avenir tu ne jetteras plus les poubellesn’importe où ?
  • Je sais maintenant que la nature est sacrée. Mais je sais aussi quece n’est pas moi qui salis la nature, c’est la modernité qui pourritla nature.
  • Tu ne penses pas que, si chacun y mettait du sien et faisait attention, nous arrêterions de polluer cette belle Terre ?
  • Ce n’est pas une question d’attention mais de responsabilité et de respect. Là où nous sommes, il y a la nature et je la respecte. Je préfère emmener nos saletés ailleurs. Je préfère, au nom de la nuit, comme au Sénégal lorsqu’ils enterrent les ordures et les matières plastiques dans le sable par manque de moyens de voiries.Il n’y aurait pas de mers polluées et d’animaux en voie de disparition parce qu’il n’y a pas le respect de la nature. Ne bois pas le lait de mes lions, je ne suis pas d’accord », finit par dire Kaly à l’un des cinq ou six chiens qui nous tiennent compagnie et réclament des caresses. Un Kaly qui s’apprête, dès demain, à quitter le navire pour que j’aie la paix et que nous ne soyons plusretardés avec les problèmes que nous rencontrons depuis notre entrée en Afrique anglophone.
  • Je ne vais pas te laisser tomber au premier problème ! Il existe forcement une solution. Nous devons la trouver, nous devons nous bagarrer ! Un voyage comme celui-ci est une bataille de chaque instant. Nous devons nous battre sur les routes. Nous devons nous plier face aux pays et à des règlements idiots qui interdisent à un Africain de l’Ouest de pénétrer en Afrique de l’Est. Nous devons nous bagarrer contre les moustiques, le froid et le chaud, contre tout ce qui fait nos journées. N’est-ce pas ce qui fait l’intérêt d’un voyage comme le nôtre ?
Piqures de moustiques

Quelques minutes plus tard, l’un des policiers de la police locale vient nous rendre visite. Il semble heureux de nous rencontrer et de connaître notre histoire. « Nous avons un problème…», finissais-je par lui dire en me remémorant que, trois ans auparavant, j’ai rencontré les douaniers des frontières namibienne et sud-africaine réunis autour d’une table d’hôtes où régnait une grande complicité. Le policier me dit qu’il a un ami à la frontière zambienne et qu’il essayera de nous aider. Je remercie cet envoyé de Dieu ou celui de Francisco.

  • « Il ne m’a pas payé les sept mois de salaire qu’il me devait… « Je ne te conseille pas de quitter ma famille… », Me disait-il or je me suis toujours senti chez moi dans cette maison, j’ouvrais le réfrigérateur… Avec tout ce que j’ai fait comme erreurs… La fille de la maison m’a dit qu’elle ne me pardonnerait jamais. Elle me souriait souvent, j’ai pris ça pour une invite. Les Arabes tuent leur propre fille si elle commet l’adultère avant d’être mariée. Chez eux, il est très facile de tuer quelqu’un, un frère, une sœur, parce qu’il a voulu transgresser les lois de la Charia. En faisant ça, je risquais d’être tué… » Kaly me raconte comment il a voulu culbuter la fille de la maison où il était employé. Je l’écoute d’une oreille distraite. Une demi-heure plus tard, le fonctionnaire revient avec l’un de ses amis douanier et d’autres policiers. « No problem, you pass to morrow… » Finirent-ils par me dire après que leur ai montré les missives de mes Consuls préférés et quelques coupures de journaux.
Zambie, vendredi 14 avril 2000 :

Après avoir traversé le Zambèze sur un bac, une heure suffit pour convaincre des douaniers zambiens déjà convaincus, régler les différentes formalités, payer près de 80 $ pour taxes diverses et acquérir la fameuse R.C. (responsabilité civile) à nouveau obligatoire pour Charly et Nadrêva. La route est une nouvelle fois très dangereuse. Souvent bosselée, sans aucune signalisation, des trous énormes apparaissent. Franchir des ornières de cette dimension à près de cent à l’heure occasionne d’intenses frayeurs et il y a à nouveau un indescriptible désordre à bord de Nadrêva. Vaisselle cassée, thé, café, gros sel renversés sur le sol avec le contenu des coffres du haut, me prouvent que nous sommes bel et bien revenus en Afrique Centrale. Une nouvelle fois, ma compagne de route a énormément souffert sans pour autant nous lâcher. Malgré l’heure tardive de notre départ, nous avons parcouru près de cinq cents kilomètres. Il en reste moins de quarante-cinq pour atteindre Lusaka. Garés dans le parc d’un petit motel, nous avons l’électricité et nous pouvons nous laver, ce qui ne nous est pas arrivé depuis trois jours. Plus voraces que jamais, les moustiques se déplacent en hordes sauvages et indisciplinées. C’est le premier endroit où je vois des policiers dont le casque est fermé par une visière recouverte d’un fin grillage et qui, à l’aide d’une longue écharpe, chassent continuellement ces effroyables insectes.

Traversée en bas sur le Zambèze
  • Tu ne peux pas respirer, les moustiques sont partout dans le nez, lesoreilles, la bouche. Ils sont partout, se plaint Kaly, je crois quemême, à Bamako, ce n’est pas comme ça ! On ne peut pas vivrelongtemps avec ces moustiques, c’est sûr, ce n’est pas la peinequ’il y ait des guerres en Afrique, les moustiques suffisent pourréduire la population. Regarde-moi ça !
  • Malgré l’enfer que nous font vivre ces saloperies de bestioles quinous piquent sans arrêt, ce que je vois surtout c’est que, tout monpetit monde, toi Kaly, les Baby’s, Charly et Nadrêva vous êtes enZambie, cela suffit à me rendre heureux.
  • Je ne sais pas comment traiter avec les moustiques, c’esthorrifiant ! Qu’en penses-tu Capt’ain ? L’Africain doitsupporter les moustiques, la sécheresse, la famine, les maladies, laguerre… vraiment les Africains sont fatigués !
  • Tu as raison, les Africains souffrent, je le constate chaque jourdepuis que je suis sur ce continent mais ce soir je suis heureux quenous soyons tous là, rappelles-toi ce trou tout à l’heure, nousaurions pu avoir un accident, Nadrêva aurait pu casser.
  • Si ça continue comme ça, j’ai peur.
  • Tu as peur de quoi ?
  • Des moustiques et de leurs inventions. C’est pire qu’à Libreville.Au moins, à Libreville on pouvait s’asseoir dehors et causer. Ici,ce n’est pas possible. Si ça continue comme ça je ne sais pascomment je vais m’en sortir avec le palu ? Au respect desmoustiques. – dit Kaly en trinquant avant d’ajouter – A VictoriaFalls, dans ses tumultes, dans ses nuages, dans ses couleurs, dansses tendances ! Au secours ! un moustique est entré dansma chemise ! Il veut me kidnapper, il veut me tuer !Victoria Falls, Victoria, victoire, Victoria, victoire, un signe devictoire après des années d’échecs ! Capt’ain, tu te demandesce qui t’attend à Paris ? Que peut-il t’attendre de mieux quece qui t’attend à Libreville ? Rien, rien ne peut être plusbeau que ce qui t’attend à Libreville.
  • J’espère que, là encore, tu as raison. J’ai vraiment envie d’êtreheureux et, quel que soit l’endroit ou le lieu, Paris ou ailleurs, jeferai tout pour que Corinne et moi soyons heureux.
  • Capt’ain, tu as conduit trop vite. A force de croire que Nadrêva estinvincible, il va t’arriver une embrouille. Tu t’octroies le droit deprendre des risques supplémentaires, n’es-tu pas dans l’inconnu ?
  • L’inconnu est notre principal partenaire depuis le début de cevoyage et je n’ai pas l’impression de prendre des risques insensés.
  • Lorsque je ferme les yeux, je vois des passeports et des douaniers et des femmes endimanchées et des dollars… ceux que tu dépenses pour moi, et les villageois qui m’envient et mon oncle qui me sermonne. Je crois que ce que j’ai entrepris est trop dur, trop éprouvant, trop fatiguant, je ne sais pas si je serai capable d’aller jusqu’au bout.»
Zambie, samedi 15 avril 2000 :

Face au chef du petit hameau qui nous accueille pour la nuit, je lui explique la journée galère que nous avons vécue. Quelques heures plus tôt, à Lusaka, Kaly s’est vu refuser son visa par le consulat de Tanzanie et, accroché par un taxi-brousse qui a fini sa course dans les taillis, le pare-chocs de Charly porte les traces de l’accident. Nous avons eu un accident dans le troisième pays traversé à l’aller, nous en avons un autre dans le troisième du retour. Les courses faites dans un petit supermarché où le choix était très limité et le vin cinq fois plus cher qu’en Afrique duSud me permettent d’inviter, comme à l’accoutumée depuis notre entrée au Mali, nos hôtes d’un soir. Tout est d’ailleurs beaucoup plus cher en Zambie. Dans ce pays, l’un des plus pauvres du continent, le gasoil vaut près de six francs le litre et les policiers se comportent comme au Cameroun. Lors de l’un de nos nombreux contrôles, l’un d’eux a fouillé ma caravane de fond e ncomble. Il cherchait visiblement à savoir si j’avais caché une arme. En désespoir de cause, il m’a réclamé les fameux triangles et l’extincteur obligatoires que je n’ai toujours pas achetés. Petit et hargneux, le policier comptait bien se faire un peu d’argent. La dernière missive consulaire a fait une nouvelle fois merveille auprès de son supérieur. Alimentée par deux grosses batteries automobiles, la radio du chef du village diffuse une musique rythmée. Notre présence semble le rendre heureux. Dans l’une des cases avoisinantes, un feu de bois éclaire des femmes qui égrainent des épis de mais. Pour que nous fassions moins d’heures de voiture et contre la fatigue qu’ils ressentent, après s’être concertés, Jazz et Zimba ne souhaitent pas interrompre leur grève de la faim qui dure depuis quatre jours.

une soirée en Zambie
  • « Avant, il y avait des éléphants, des lions, des biches. Maintenant il n’y a plus rien. Ils ont été trop pourchassés », me dit avec regret notre hôte qui, les deux jambes coupées à la suite d’un accident de voiture, se déplace sur un petit fauteuil roulant dont les pneus sont rafistolés en de nombreux points par des pièces de caoutchouc. En observant mon vis-à-vis, je pense à l’artiste peintre rencontré à Yaoundé. Le chef me parle de sa première femme et des six enfants qu’il a eus avec elle et des six autres que sa deuxième épouse lui a donné. N’ayant pas envie de commettre une gaffe, en pensant à l’effrayant taux de mortalité infantile qui sévit sur ce continent, je ne lui demande pas combien de ses enfants ont survécu. Puis, il me parle de la Zambie et de l’Afrique Centrale dont elle fait partie. De jeunes enfants du village m’entourent, et de là où je suis assis, il m’est aisé d’apercevoir les deux canapés hors d’usage qui trônent au milieu de la pièce principale de cette petite maison environnée de case en bois. Elle est construite en dur.
  • « L’un de mes enfants vous a vu passer sur la route, nous étions heureux de vous voir revenir », me dit le chef un peu plus tard, visiblement satisfait de pouvoir communiquer et de partager la bouteille de vin que je viens de déboucher comme apéritif. Bien qu’il s’exprime en anglais, je comprends mon hôte et le respecte. Je suis en Afrique, pas celle des touristes ou des 4×4 rutilants, mais dans une Afrique simple et accueillante comme elle sait l’être. Un long moment après que nous ayons partagé d’autres sujets de conversation, le chef du village me remercie et me conseille de bien fermer mes véhicules. Nous sommes à nouveau en zone dangereuse.
  • « Vous êtes content ? demande Kaly qui me rejoint après avoir étendu le linge, lavé deux jours plus tôt et qui n’a pas eu le temps de sécher.
  • Très content.
  • Pourquoi êtes-vous heureux, après une rude journée comme celle-ci ?
    Il y a pire Kaly, il y a des journées bien pires que celle-ci. Je préfère mille fois des journées comme celle-ci, à celles que je vivais à Paris. »
Un village en Zambie
  • Comme les autres cases, nous vivons à la lumière des bougies. Éclairées par le clair de lune, les femmes viennent puiser de l’eau au puits près duquel nous sommes garés. Les moustiques ne sont pas trop nombreux. Je peux me délasser en observant l’ambiance bon enfant qui nous environne. Seul le tajine que Kaly nous a préparé me déplaît. La viande me rappelle l’Afrique Centrale et n’a rien de commun avec celle délicieuse que nous dégustions en Afrique du Sud.
  • -«  La viande est si dure qu’elle me rappelle celle du coq que vous avez acheté à des villageois en Mauritanie. Bon, ce sera de toute façon dans le ventre, dit Kaly avant d’ajouter : Ah, hier, c’était l’horreur avec les moustiques qui nous dévoraient – puis, après un long silence – Ici, nous sommes à la lisière de l’Angola, les gens ne parlent pas très bien l’anglais.
  • C’est sûrement la raison pour laquelle je comprends si bien le chef du village, dis-je avec un sourire. Au fait, sais-tu que ce matin, à l’hôtel, lorsque je suis allé prendre ma douche, il y avait une petite araignée dans le lavabo ?
  • Est-ce que expressément, souvent tu ne vas pas vers le danger pour savoir si réellement, si vraiment vous êtes capable d’affronter le danger ? C’est ce que moi je comprends. On dirait que le danger t’attire et vous n’écoutez pas mes conseils. C’est pour ça que, tout à l’heure, lorsque vous m’avez demandé mon avis, je n’ai pas répondu. Le danger c’est de toucher cette bouteille et de penser qu’elle va me tomber sur les pieds. J’ai peur du danger. Toi, tu vas vers le danger, on dirait que tu l’apprécies, que tu le recherches et les forces qui le canalisent. Comme on dit en matière de sécurité : l’erreur ne pardonne pas.
  • Que veux-tu dire Kaly ? Qu’essayes-tu de me dire ? Que si je ne prends pas la bonne route, il nous arrivera une embrouille ?
  • C’est exactement ce que j’ai voulu dire. C’est étonnant de voir à quel point tu peux comprendre ce que je veux dire et à quel point vous pouvez faire semblant de ne pas comprendre. Qu’est-ce qui vous a le plus impressionné dans votre vie, Capt’ain ?
  • Ce qui m’a le plus impressionné Kaly ? C’est une bonne question… J’ai été impressionné par les merveilles naturelles de ce monde telles que les chutes Victoria ou celles d’Iguaçu, le Perito Moreno, ce célèbre glacier d’Argentine ou le Mont Blanc, le Kilimandjaro, le Sossusvlei en Namibie, le Grand Canyon, le nord de l’Aveyron et bien d’autres. La liste est trop longue ! Et aussi par certaines réalisations de l’homme comme les pyramides du Caire ou les gigantesques buildings de New York et par certaines œuvres artistiques. Là encore, la liste est trop longue ! À quelques exceptions près, telles que l’érudition de certains et la personnalité d’hommes tels que de Gaulle ou Fidel Castro, les êtres humains ne m’ont que très rarement impressionné. Par contre, je t’assure que j’ai été beaucoup plus souvent impressionné par l’intelligence des animaux que par celle des hommes.
  • Qu’avez vous préféré dans la vie ? Qu’est-ce qui fait le nerf de votre vie, le truc qui vous motive le plus ?
  • Les voyages, Kaly, les voyages ont toujours été très importants pour moi.
  • Et toi, que préfères-tu ?
  • Tu es très malin, très rusé, quand tu poses une question au Capt’ain, il répond à sa façon. Il y a un proverbe bambara qui dit « On ne met pas au monde l’enfant que l’on désire avoir, mais on peut toujours acheter ce que l’on veut ».