Livre 12 : De la Tanzanie à la Zambie

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 12 : De la Tanzanie à la Zambie


Sur le chemin du retour, samedi 6 mai 2000 :

Je quitte Arusha situé à un peu plus de six mille kilomètres du Caire alors qu’en passant par la Namibie six mille cinq cents nous séparent de la ville du Cap. Je me félicite d’être parti de cette ville en réglant ma note. Je suis resté un mois à Libreville et, après deux semaines d’attente, je quitte Arusha situées l’une et l’autre pratiquement sur la ligne de l’équateur. Un mois auparavant, nous quittions le port du Cap et deux mois avant Libreville, Charly n’a roulé que douze jours. J’ai l’impression de me donner le beau rôle : celui du Blanc qui va secourir le Noir. Je constate que cette nouvelle vie fait de moi un autre homme que celui qui, précédemment, se fichait éperdument de tout ce qui n’était pas « lui ». Après plus de cinq cent kilomètres, dont cent soixante sur une route sans le moindre poste essence, Charly me laisse en rade. Une vraie panne sèche qui a lieue devant la pompe à gasoil d’une station-service surgit là, par le plus grand des hasards, alors que, depuis de nombreux kilomètres, je priais mes protecteurs pour qu’ils accomplissent un nouveau miracle. C’est un excellent présage.

Vallée du Rift

N’ayant pas d’autre interlocuteur que mes pensées et des milliers de choses à me raconter, je conduis tout en admirant la magnifique vallée du Rift. Je pense que certains n’hésiteront pas à dire que j’ai reculé par peur d’affronter la piste réputée difficile au nord du Kenya, les routes pourries d’Ethiopie et celles, inexistantes, du Soudan. Je me demande si nous aurions réussi à franchir ce mur dont un couple de motards m’a dit que c’est difficile mais jouable et si je le saurai un jour ? Une petite idée germe dans mon esprit. Organiser un autre raid et rejoindre le Kenya par ces mêmes pays. Ma seule certitude, ce soir, est que, sans mon retour, Kaly va au-devant de graves problèmes. Cela me suffit. Ayant, hier, préparé mes deux futurs dîners, je me félicite de ce choix. Il est plus de vingt heures lorsque je coupe le contact et, fatigué par dix longues heures de route, je n’ai pas envie de cuisiner.

La température est à nouveau plus élevée. Chargé de nuages, le ciel ne laisse apparaître que quelques étoiles. Garé devant l’entrée du parc où nos hôtes de la «Wild Life», semblent endormis, j’écoute le chant des insectes. Il n’y a pas la moindre lumière à l’horizon, les deux rangers du « Mikumi National Park » se déplacent en s’éclairant de leurs lampes torches. Le Kilimandjaro et sa végétation luxuriante se sont éloignés. De hautes herbes et une brousse sèche nous environnent maintenant. Revenir par le même chemin, n’est pas une punition. La «Rift Valley » est un enchantement de chaque instant et, emprunter cette route en sens inverse, (la seule qui soit praticable), me permet de découvrir des paysages différents et grandioses. Au cours des trois semaines qui viennent de s’écouler, la végétation s’est modifiée, les mimosas sont en fin de floraison et les baobabs toujours aussi majestueux.

Eléphants

A quelques mètres où mes véhicules sont parqués, un éléphant barrit. « Ils ne dorment jamais à une heure aussi tardive ? », dis-je aux rangers. « Non, ils mangent nuit et jour… Ils sont sur la route… » répond l’un des deux hommes d’un air las qui semble dire que les éléphants sont plus gâtés qu’eux. La route internationale traverse la réserve. Il est interdit d’y rouler à plus de cinquante kilomètres heure, parfois même à trente. De redoutables dos d’ânes sont là pour rappeler ces contraintes à ceux qui oublieraient qu’ils sont dans l’enceinte d’un parc animalier. Le cri puissant entendu quelques instants auparavant a vivement fait rentrer des Baby’s qui, heureux et couverts de boue, se sont précipités sur le lit ! J’ai toutes les raisons de râler, pourtant je n’en fais rien. Les heures de voiture sont longues, ils ont besoin de se détendre. J’imagine la tête que ferait un éléphant face à deux chiens aussi « féroces ». Cette idée me fait sourire.

Les Baby's dans la boue
Sur le chemin du retour, dimanche 7 mai 2000 :

A six heures, il fait à peine jour. Les rangers ayant accepté la veille que je stationne mes véhicules devant l’entrée à condition que nous ayons quitté les lieux avant l’ouverture du parc, j’éloigne Charly et Nadrêva et rejoins le parking de la route pour y prendre mon petit déjeuner. N’ayant pas vu les Baby’s qui ont quittés leur antre depuis un moment, je sors pour voir ce qui les occupent. Mes petits chérubins se sont dirigés sur un chemin de terre, vers un petit groupe de quatre girafes qui se sont immobilisées en les voyants. Face à leurs regards interrogatifs et curieux, je suis sûr qu’elles se demandent de quelle paroisse dépendent ces quadrupèdes non référencés dans les anales de la «Wild Life». Mes chiens, quant à eux, doivent se questionner sur ce que sont ces créatures démesurées au long cou et aussi hautes sur pattes. Je constate, en observant cette scène, qu’il y a autant de surprise dans le regard des girafes que dans ceux de mes chiens qui les contemplent tranquillement assis sur leurs pattes arrière.

Girafes

N’ayant pas davantage que dans les autres parcs, la possibilité de pénétrer dans celui-ci avec des animaux domestiques, je me balade un long moment sur la route où je parcours une vingtaine de kilomètres en deux allers et retour. J’y vois d’autres girafes, une maman éléphant et ses deux petits, quelques singes et… Je reste pantois devant mon coup de chance et aussi de malchance. Je conduisais en scrutant les alentours, tout en gardant un œil sur la route. Ce que j’ai tout d’abord pris pour un chien couché en plein milieu de la route, s’est très rapidement avéré être une belle lionne qui se prélassait sur le goudron. Le temps est mon ennemi et, bêtement, je n’ai pas le réflexe de couper le contact. Charly est un excellent véhicule, mais le silence n’est pas sa qualité première. La jeune lionne se lève puis, tout en s’étirant, elle se dirige vers les hautes herbes où elle disparait. Je n’ai pas eu le temps de prendre une photo.

Singe

Peu après, la route s’orne de paysages revêtus des couleurs de l’automne. La «Rift Valley» flamboie sous d’intenses feux aux tonalités mordorées. Je suis parti depuis six mois pour me rendre de l’automne boréal à l’automne austral ! Malgré le climat tempéré de cette belle journée, les Baby’s halètent de nouveau. En les observant, je me demande comment ils auraient résisté aux fortes chaleurs qui sévissent, en ce mois de mai, au Soudan et au sud de l’Egypte. Sept cents kilomètres et dix heures après notre départ du parc, j’atteins la frontière de Tunduma. Bien que fermée, j’obtiens des douaniers l’autorisation de garer mes véhicules dans l’enceinte du poste tanzanien. La musique parvient des deux villages zambiens et tanzaniens, distants d’environ deux cents mètres. Le froid est saisissant. Les autochtones que j’observe empruntent un large chemin longeant les deux frontières. Ils y circulent librement. Cette constatation me met en rogne. Plus tard, dans la soirée, je me rends au portail fermant la frontière zambienne. Un hippopotame pourrait passer entre les deux portes. Je déteste ce que je constate. Mon humeur s’en ressent. Le militaire armé d’une mitraillette et le policier (présents à dix-huit heures trente lors de mon arrivée), se sont volatilisés. Furieux, je me dis que celui qui est soit disant capable de passer des frontières en fraude et m’a dit que je n’aurais pas à l’attendre est un charlot.

« Dix-huit morts au Zimbabwe, les Noirs continuent à envahir les fermes des Blancs, annonce R.F.I. » Je suis sûr que le Noir qui envahit ma vie sera l’objet d’une agression commise par un Blanc ! Les journalistes écriront : une nouvelle victime… « Je suis malade je n’ai plus d’argent, envoie-moi de l’argent… Je ne peux pas passer… La nuit ? La frontière est fermée et gardée par des hommes armés de mitraillettes… », me disait Kaly au téléphone. C’était la veille du week-end de Pâques. Six jours avant, je lui avais laissé l’équivalant du salaire mensuel d’un habitant du cru, soit à peu près quatre cents francs. Ce mec qui parle beaucoup et se vante continuellement m’apparait une nouvelle fois comme un trouillard, un assisté, un profiteur et un menteur, je suis persuadé qu’à sa place, bien qu’« homme blanc » et moins « passe-partout », je me serais extirpé de cette impasse. J’ai attendu trois semaines un mec qui se la coule douce et qui attend tout de moi. J’ai envie de le laisser là où il est. Parti le cœur en fête pour sauver un ami, un frère, un fils de la potence, je prends conscience que ce mec n’a rien essayé et rien tenté pour se sortir du bourbier dans lequel il était planté. Prêt à prendre tous les risques pour lui sauver la mise, je ne comprends pas que Kaly n’en prenne aucun. Puis, plus tard, une fois calmé, je me dis que l’accusé a, comme le Maire de Matanza, le droit de se défendre.

attelage sur la route de Tanzanie
Mpéka – Zambie, lundi 8 mai 2000 :

Kaly est revenu et les conneries recommencent ! N’ayant pas rangé comme il le fallait le reste de tajine, les trous et les bosses de la journée ont accomplis leurs œuvres destructrices. Les parois intérieures de Nadrêva et le contenu des coffres du haut, journaux et autres documents répandus sur le sol, portent haut l’étendard écarlate de la sauce agrémentée de tomates et autres ingrédients.

Nadreva intérieur retourné
  • Es-tu fier de tes conneries, Kaly?
  • Oui, et je suis heureux comme jamais je ne l’ai été ! J’ai risqué la prison et d’être renvoyé chez moi par des moyens qui me laissaient imaginer le pire. Au cours de mon séjour, j’ai longuement discuté avec un Rwandais qui était baladé d’une frontière à l’autre, de poste de police en poste de douane, de prisons en salles de garde à vue depuis des mois. Epuisé et visiblement mal nourri, il m’a conseillé de rester là où j’étais le plus longtemps possible. Le patron de la «Guest House» m’a aidé. Les policiers zambiens m’avaient donné cinq jours, après c’était la prison… Ils venaient chaque jour ! Je savais à quelle heure ils arrivaient. Je me débrouillais pour ne pas être là. Tous me disaient que tu m’avais abandonné et que jamais un Blanc ne reviendrait pour me chercher. J’allais à l’hôpital où ils m’éjectaient par manque d’argent.
    • Toi aussi ?, ne puis-je m’empêcher de dire en pensant à Simon, notre hôte du Cameroun et à Mariette comme aux O.N.G. et autres hôpitaux catholiques subventionnés par des capitaux qui, eux, sont généreux.
  • Je ne suis soigné que depuis ce matin, depuis que tu m’as donné des antibiotiques,- ajoute Kaly qui a maigri et que j’ai retrouvé, quelques heures plus tôt, les yeux brûlants de fièvre.- Les douaniers tanzaniens m’aidaient, ils me payaient à manger. Il y a eu une réunion où ils ont mis aux voix le fait que je puisse franchir la frontière. L’idée n’a pas eu l’unanimité. En Zambie, ils m’avaient confisqué mon passeport. Ces trois semaines m’ont permis de comprendre beaucoup de choses et à quel point tu me gâtais. Il y avait un plat africain que les gens m’offraient. Au début, je le refusais parce que je n’aimais pas ça, puis, après, j’ai mangé. J’étais bien content de pouvoir manger. » Puis se taisant, Kaly me montre les vingt trois pages qu’il a écrit au cours de cette période. Il a visiblement beaucoup réfléchi et beaucoup écrit.
  • « Si tu devais conclure cet épisode par quelques mots, que dirais-tu ?
    Je suis surpris, très surpris de votre retour ! Je suis ému aussi, très ému. J’étais dans la désolation, le désespoir, la maladie, l’angoisse et surtout la solitude. Je passais mon temps à refaire mon histoire, à revivre d’une autre façon les bons et agréables moments passés avec vous, de grands moments ! Je me refusais le présent. Mais le désespoir était si grand dans mes pensées que j’ornais tout ce vide par des images d’une autre vie obscure. Et, là, quand vraiment je ne pouvais plus compter sur moi, sur mes prières, je me disais quelle autre façon adopter pour au moins vous remercier et vous faire comprendre, à travers la communication du rêve, que si cette rupture était définitive, j’avais encore besoin de vous pour être dans un endroit plus agréable et plus propice à ma vie.
Kaly devant le 4x4 Charly
  • Tu m’as dit avoir beaucoup pleuré ?
  • Je pleurais, moi qui ai passé des années où même un deuil ne me faisait pas pleurer ! Et là, le drame était si orageux dans mon cœur, que, enfin, mes yeux ont pu larguer cette fontaine de flots chauds. Je mouillais tout mon drap. Je ne pouvais plus m’arrêter de pleurer et, après les larmes, j’ai pu voir clair les choses et interpréter la vie à sa dure réalité. Les gens que je rencontrais sur les routes et qui, dans les signes vagues, demandaient de l’aide, de quoi manger, la main tendue, les mains vers la bouche, les mains montrant l’estomac creux… ces gens, j’étais devenu l’un des leurs. Au départ, quand j’avais encore ce reste de qualité, j’avais honte d’exprimer ma soif, ma faim, ma souffrance, mon désespoir. Et là, d’un coup d’ouragan, ce dernier pilier a cédé. Je n’avais plus honte de manger des miettes, je n’avais plus honte de demander à manger, je n’avais plus honte d’exprimer mon besoin et l’apport des autres dans ma vie. Et, là, j’écrivais que j’étais un homme sûr et convaincu de la chance que Dieu m’a donné pour gérer ma vie. De ce fait, j’ai eu tout le temps, sous la protection divine, cette grâce qui me donnait un goût extrême pour tout. J’ai toujours, auparavant, accepté l’image de la vie que je menais. Jamais, je n’admettais mes faiblesses et mes torts. Je pensais que, différent des autres, j’étais plus doué pour comprendre et interpréter la vie, les problèmes et les événements de la plus belle manière que tout le monde.
    • En un mot tu t’imaginais être le meilleur ?
  • Oui ! Et, noyé dans mes propres refus et d’ignorance, je me calfeutrais dans la solitude et dans un profond regret. Pour moi, la vérité est ce que l’on peut accepter et adopter. Je pensais, avec bêtise, que le sacrifice des autres était, pour moi, l’opportunité d’acquérir des connaissances, des expériences et de me sortir de l’ornière de la misère. Et, là, que maintenant ce grand savant aux yeux ténébreux et aux pensées brouillées par le nuage de ses combinaisons du rêve et de l’ignorance, retrouvera jamais ses pères et ce monde qui lui est commun.

En écoutant Kaly, j’ai le sentiment que ce petit séjour à la campagne lui a fait le plus grand bien. Visiblement ému et atteint, il parle avec des trémolos dans la voix.

  • Tu n’avais pas l’impression d’être un faible en restant ainsi prostré ?
  • Un jour, les douaniers sont venus. Je leur ai dit que je ne resterais pas là. Je n’en pouvais plus ! Ils m’ont dit qu’il y avait un bus à seize heures et ils m’ont conduit vers la prison. Le patron de la «Guest House» est intervenu. Il les a suppliés de me laisser encore quelques jours.
  • Tu dis que tu es quelqu’un de malchanceux. Je pense le contraire. Dans chaque situation périlleuse, tu trouves un quidam qui t’aide. Kaly, je crains que tu aies tant pris l’habitude que les autres t’aident, que tu ne t’aides plus toi même !
  • Je n’ai pas beaucoup de chance. Les gens avaient de la compassion, c’est différent. Ils savaient ce que je suis et ce que j’allais vivre. Ca n’a rien à voir avec la chance réelle ! Je suis d’accord que Dieu m’a permis de faire de bonnes connaissances qui me permettent de souffrir moins, mais…
  • Tu allais dire que tu étais assisté ?
  • Oui, tout le temps, depuis mon enfance, je pense que Dieu me conduit vers des hommes de bonne foi.
  • Et, tu ne trouves pas que c’est une chance ?
    Je pariais sur ma vie que jamais vous ne viendriez d’Arusha à la frontière zambienne pour me chercher. Cet acte est le plus important depuis que l’on se connaît, depuis cinq mois aujourd’hui. Lorsque, à votre demande, les garçons sont venus me réveiller et m’informer de votre présence. Je rêvais : je volais du maïs, je bouillais du maïs, je grillais des épis de maïs. Je rêvais que vous m’aviez envoyé mon sac, que je pourrais me changer et me rhabiller. Et puis, bizarrement, c’était des maïs grillés à demi mangés et d’autres complètement qui se trouvaient dans mon sac. Ils ont tapé à la porte. Oui, entrez ai-je dit, je pensais que je ne dormais plus. Lorsque j’ai ouvert, alors qu’il essayait de forcer la porte fermée à clef, le gardien qui passait la nuit à la « Guest House » m’a dit qu’il y avait deux jeunes qui étaient venus de Tanzanie pour m’avertir que mon patron était venu me chercher. Quoi, ton patron me cherche ? Ai-je dit, c’est ton patron qui a besoin de moi ? Il m’a dit non, c’est ton patron qui est là. Il t’attend depuis hier soir du côté tanzanien. Et, là, à cent à l’heure, je suis passé dans la chambre de réception, et, là, quand je suis rentré subitement, j’ai pu reconnaître les deux jeunes qui m’attendaient. Le principal qui parlait avec moi m’a dit qu’il fallait que je fasse vite, qu’ils étaient pressés, qu’ils avaient visité toutes les « Guest houses » de Tunduma, que vous n’aviez pas pu avoir de mes nouvelles, que tu étais là depuis hier soir. Qu’il y avait une fille qui était venue leur dire où j’étais et que je fasse vite, vite, vite ! J’ai oublié que j’étais malade, j’ai oublié que j’avais mal dormi. J’ai commencé à crier. Et, là, j’ai commencé à parler avec eux en français et eux me répondaient en anglais. Il fallait que je fasse vite, que tu étais pressé, me disaient-ils et, sur la route, j’étais content et très ému. Et, d’un pas de fierté, tranquille dans ma peau, je doutais ! Je me disais au grand portail, je me disais : tu vois mon ami, il est très important de communiquer avec les autres, même si on est malheureux. Je me disais, si seulement moi, je m’étais réservé, les gens me demandaient tout le temps si j’avais quelque chose à échanger. Je disais oui, le malheur, puisque vous avez les mains remplies d’argent, je peux partager mon malheur, je n’ai rien à manger. »
Barrière de la frontière de la Zambie

En écoutant mon ami, je revois ces nombreux et jeunes hommes qui changent l’argent entre les deux frontières. Les mains remplies d’argent, ils attendent les pigeons qui, comme moi , se font piéger par une méconnaissance du taux de change.

  • « Et puis, je suis arrivé et j’ai vu les Baby’s et j’ai vu Nadrêva et j’ai vu Charly et je vous ai vu, vous ! Si vous ne m’aviez pas accueilli aussi froidement, je crois que j’aurais pu pleurer dans vos bras.
  • Où est le cendrier ?, dis-je à Kaly alors que de la musique nous parvient du bar de Mpéka devant lequel nous sommes garés. Ne m’ayant pas entendu, celui que j’ai retrouvé quelques heures plus tôt poursuit son long monologue.
    • Faut admettre les critiques des autres, je racontais ma vie, je comptais sur les autres et j’admettais ce que me disaient les autres. Je me sous-estimais complètement. C’est là-bas que j’ai accepté la foi chrétienne ! Je me suis confessé, c’était la première fois. C’était aussi la première fois que j’assistais à une messe. Tout le monde priait pour moi. Vers la fin de la messe, le frère du patron m’a dit que je devais parler. Mais, que vais-je dire, lui ai-je demandé ? Il faut parler de ton problème. J’ai dis mon problème ? Il a dit oui, il faut parler. Plusieurs fois, j’ai essayé de me concentrer, mais ma voix ne sortait pas. Pour finir, j’ai commencé à leur parler. Mon histoire, je l’ai prise en pleine moitié. Je leur ai dit je suis musulman, je porte un nom musulman et je suis un musulman convaincu, cela n’empêche pas que j’ai une maman qui est une fidèle chrétienne.
  • Si mes souvenirs sont bons Kaly, la dernière fois que nous avons abordé ce sujet, il me semble bien que tu m’aies dit que ta maman est protestante et, rappelle-toi ce que je t’ai dit au cours de cette conversation. Or, à la frontière où nous étions ce matin, il y avait, d’un côté la mosquée et son muezzin et, de l’autre, éloigné d’à peine deux cent mètres, tu assistais à une messe.
  • J’ai même un frère avec son épouse qui pratique la religion chrétienne, leur ai-je dit. Et là, contrairement à beaucoup de foyers africains, les différences de foi, n’avaient pas d’impact négatif sur la famille. Je leur parlais de mon ami qui était parti à Dar Es Salaam pour me chercher mon visa et qui, maintenant est là, avec moi. De parler comme ça, devant des gens, ça me faisait penser à ma participation au théâtre de la mission catholique de mon village natal et aux conseils de votre amie à Captown. Je me disais : pourquoi ne pas être chrétien moi aussi pour équilibrer ma famille et pour avoir une amitié sincère avec les gens qui m’assistent et qui sont chrétiens ? Ils m’ont proposé de faire une première prière pour que j’aie réellement un cœur et une foi chrétienne et une autre pour que j’obtienne mon visa.
  • Je crains que la chrétienté n’ait perdu là l’un de ses futurs fidèles !» dis-je en me moquant ouvertement de mon ami. Ce qui ne le perturbe pas davantage que ma réplique précédente.
  • Un jour, je t’ai dit que ce voyage ne m’apprenait rien et pourtant, le patron de la maison d’hôtes m’a invité à raconter tout ce que nous avions vécu. Il m’a conseillé de le faire savoir à mes parents.
    Lui as-tu dit que, grâce ou à cause de toi, j’ai interrompu mon voyage ? ». En disant ces mots, j’observe mon ami qui tousse déjà beaucoup moins et ses yeux qui ne sont plus fiévreux. Là où les médications locales ont étés inefficaces, les antibiotiques apportés de France font leur effet.
Lusaka – Zambie, mardi 9 mai 2000 :

Radio Vatican annonce que les rebelles soudanais massacrent la population civile par des bombardements aériens. Le journaliste de R.F.I. disait, quelques instants plus tôt, que l’Ethiopie a lancé une grande offensive contre l’Erythrée. Stupéfait par l’annonce de ces nouvelles, j’ai une nouvelle fois l’impression que mon parcours est sérieusement contrôlé. Si Kaly n’avait pas été bloqué par les douaniers tanzaniens, nous avions toutes les chances d’être pris sous les bombes soudanaises ou éthiopiennes. Or, si Nadrêva a encore un look à peu près convenable, je ne suis pas sûr qu’une bombe soit ce qu’il y a de plus approprié pour embellir son état. Être stationné sur le parking de l’hôtel « Holiday Inn » à Lusaka me semble une situation plus enviable. Le directeur ayant accepté que nous nous servions des sanitaires qui jouxtent la piscine, nous pouvons enfin nous doucher. Ce qui ne m’est pas arrivé depuis Arusha ! « Au Burundi… A la frontière tanzanienne… Au Congo… Le Rwanda et L’Ouganda sabotent les accords de cessez-le-feu, le dollar… », disent les informations. Dollar roi, me dis-je en me remémorant qu’à Arusha, j’ai dû me rendre à six bureaux de change pour trouver des shillings !

Le 4x4 Cjarly et Kaly
  • « Kaly, tu dis que les Blancs ont pillé les richesses de l’Afrique et qu’ils sont responsables de nombreux conflits. Je ne suis pas sûr que les Africains aient besoin de nous pour se foutre sur la gueule. Une nouvelle fois, il vous est facile de rejeter vos propres fautes sur autrui. Il faudrait peut-être vous dire que les Noirs… J’en ai marre… J’ai envie de voir autre chose que des Noirs ! Le bar de l’hôtel m’attend, un bon whisky aussi… ». Parvenu au bar où les barmans sont toujours aussi noirs, je dis à mon ami : « Tu ne trouves pas curieux que R.F.I. ne parle pas des bombardements au Soudan ? Comme à Libreville, j’ai l’impression que les curés sont beaucoup mieux informés que quiconque !
  • Oh, ça, c’est des faits divers !
  • Des bombardements aériens sur la population civile, tu appelles ça un fait divers !
  • En Afrique, ce sont des faits divers. – puis, après un long silence – On ne peut pas avoir deux bonheurs en même temps. Je voyage, je suis heureux et je n’ai pas d’amour ! Tu as rencontré une femme blanche qui est amoureuse de toi. Moi, j’ai beau chercher, personne ne me regarde. Tu m’as demandé si j’ai rencontré une fiancée à Nakondé pendant ces trois semaines, même pas.
  • Je te croyais malade et tu me dis être allé en boîte ?
  • J’étais malade, mais j’avais aussi envie d’occuper mes soirées et d’écouter de la musique. Le patron m’a dit de venir tous les soirs, que je ne devais pas rester seul. Une fois j’ai vu une gamine, peut-être quinze ans, elle a bu au moins une vingtaine de bières. Je crois qu’elle préférait la compagnie de la bière à la mienne. Je cherche l’amour. J’ai besoin d’amour et je ne le trouve pas. Je vois comment les femmes noires te regardent. Je vois comment elles ont envie de vous. Le patron a de la chance, il a traversé l’Afrique avec Nadrêva et les femmes ont envie de lui. On ne peut pas avoir deux bonheurs en même temps.
  • Tu as raison Kaly, on ne peut pas avoir deux bonheurs en même temps, j’ai Corinne et je t’ai toi ! Toi, pour qui je me bagarre avec les autorités douanières ou avec les consulats qui nous renvoient de l’un à l’autre, comme le feraient deux joueurs de ping-pong. Personne ne veut plus prendre le risque de te délivrer un visa. Lorsqu’ils feuillettent ton passeport, ils s’aperçoivent que tu as été refoulé de Tanzanie, ils prennent peur. Le superviseur d’Afrique du Sud nous demande un visa pour la France et un autre pour la Namibie avant de te délivrer celui pour l’Afrique du Sud. La Namibie, nous demande exactement l’inverse et nous impose un mois d’attente. La France, elle, compte les points. Non, j’exagère, Madame Nô, le consul nous aide et grâce à elle tu auras ton visa pour la France dès demain matin, alors que ses services nous avaient demandé un délai d’une semaine. Tu te rends compte, obtenir un visa européen pour un Malien en moins de vingt-quatre heures par les autorités compétentes, c’est un fait incroyable qui mérite d’être souligné en rouge dans les annales de tes frères de couleur. Ce matin tu croyais que tout était perdu or maintenant tu peux à nouveau sourire.
  • J’ai souvent honte des tracas que je vous crée.» dit Kaly en m’observant.
    Je ne suis pas certain qu’il soit totalement sincère.
    «  La criminalité est élevée en ce moment ! » prétextent les gardiens qui viennent de me faire déplacer mes véhicules. (Provenant des proches Congo et Angola, de nombreux réfugiés à la mine patibulaire, rôdent à l’extérieur de l’enceinte.) L’un d’eux a dit à son collègue qu’il avait un frère qui se prénomme Zimba. Je découvre que ce prénom peut être aussi celui d’un homme. Kaly essaye de se rendre utile : le linge est lavé et il a révisé l’ensemble des vis de Nadrêva qui, sous l’effet des perpétuelles secousses, sortent de leurs orifices. Et, en une après-midi, j’ai réussi à vendre mon groupe électrogène qui ne m’a servi que deux fois en Europe. Rayé et cabossé, il portait lui aussi les traces des nombreux kilomètres parcourus sur des routes difficiles. Les trois cent cinquante dollars américains, soit un poil plus cher que je ne l’ai acheté, sont les bienvenus.
  • Kaly, il y a longtemps que tu ne m’as pas cité un petit proverbe bambara !
  • Je vais te donner un proverbe tout de suite : «La mère poule ne jette jamais la nourriture mortelle sur le bec de ses petits.»
  • J’aimerais comprendre quel est le rapport entre ce proverbe et la journée que nous avons passée…
  • Quand tu me demandes ce que je vais faire si je n’obtiens pas mes visas, alors que vous vous fatiguez en me cherchant du bonheur, et là vous savez ce qui est bien pour moi et pour ma vie, pour moi, la nourriture de la poule, c’est ce que vous faites pour moi. Sans visa, je risque d’être condamné à mourir ou à vivre une mauvaise vie. Vous le savez et vous faites tout ce que vous pouvez pour m’éviter ça ! – la tête entre les mains, Kaly se penche vers la table – Si au moins Dieu pouvait me donner une chance dans la vie et combler mon cœur.
  • Il me semble que tu as déjà eu de nombreuses chances.
  • Maintenant c’est se dire, j’ai commencé quelque chose et ça a réussi. C’est glorieux, la pommade là, ça me donne des boutons. Tout mon genou, tout mon pied sont pleins de boutons, ça me gratte.» Dit Kaly après que je lui ai remis une pommade anti-inflammatoire afin qu’il masse ses genoux ayant doublé de volume.
  • Qu’as-tu fait pour avoir des genoux dans cet état ?
  • Je me suis présenté au recrutement des agents de sécurité pour l’ambassade Américaine à Nouakchott. Et, là ça été le drame pour moi. Nous étions entre trois mille six cents et trois mille huit cents candidats pour vingt-trois postes à conquérir. Ils avaient besoin de trois superviseurs et de dix-huit agents. J’ai passé, coup sur coup, toutes les épreuves préliminaires, écrits, orales… Et, là toute l’ambassade du Mali, mes connaissances, la famille de mon tuteur, m’ont félicité. Ils me complimentaient et me disaient que, pour les épreuves sportives, je n’aurais pas de problèmes, que je suis un athlète qui pratique depuis son enfance. L’épreuve physique était fixée à cinq ou six heures du matin au stade de Nouakchott. Tous les concurrents sont venus. On est resté dans l’attente jusqu’à environ neuf ou dix heures du matin. Le cauchemar est venu après les appels. Mon nom était sur la liste des concurrents admis et mes dossiers n’étaient pas là. Abattu par ce choc, j’ai parlé avec les agents du F.B.I. et ceux de la C.I.A. qui étaient là. Le concours était supervisé par les officiers mauritaniens. Ils ont téléphoné à l’ambassade américaine. Ils ont vérifié dans les dossiers présents, ils n’ont pas trouvé. Je voulais craquer, je voulais pleurer, pour moi c’était une simple formalité. Par miracle, j’avais, la veille, constitué un nouveau dossier. Après une longue dispute, ils ont accepté. J’ai concouru avec ça.
  • Tu as donc finalement concouru ?
  • Oui, on devait faire le parcours du combattant. Et là, pour impressionner au moins les autres concurrents et les officiers présents, je me suis donné à fond et, comme un fou, aux premiers cents mètres, aux premières barres fixes et aux pompes accélérées, tout ça sans arrêt. Puis vint le cent mètres haies, à la dernière haie, j’étais déconcentré, je pensais à mon dossier perdu, j’ai sauté avant la barre ! Et, comme la barre était en fer, quand on m’a réveillé du sommeil, je n’étais pas endormi, je pensais seulement à autre chose, je me suis retrouvé au dessous de la barre. J’avais pédalé pour ne pas toucher la barre et pour ne pas tomber sur la barre. Avec les applaudissements, j’ai voulu faire une acrobatie pour ne pas tomber. Et, là, je me suis retrouvé sur mon pied gauche et mon genou a fait flexion. Avec les encouragements j’ai continué et, à la sortie, je me suis écroulé. Deux militaires sont venus m’aider. Ils m’ont donné de la glace pour mon genou. Depuis que je fais du sport, je n’ai jamais autant souffert que ce jour-là.
  • C’était il y a combien de temps ?
  • C’était en octobre dernier.
  • Et, c’est pour cela que tes deux genoux sont enflés au mois de mai ?
  • Non, c’est parce que, après, quand j’ai eu l’accident, des gens m’ont assisté et je suis allé dans une clinique chinoise où ils m’ont mis plusieurs aiguilles dans le genou. Après quelques semaines, j’étais parti à la recherche de mon dossier à la même ambassade. Un monsieur était parti chercher ses enfants à l’école. Avec sa voiture, il m’a renversé ! Je suis tombé sur le même genou. Quand il m’a vu allongé sur le bitume, il est revenu et m’a demandé : Ca ne va pas ? Je ne lui répondais pas. Je pleurais ! Je pensais que tout était fini pour mon pied. En moins de deux semaines, je subissais les mêmes traumatismes. Le monsieur m’a de nouveau emmené à la clinique chinoise. C’est la meilleure clinique de Mauritanie.
  • L’ambassade américaine te porte malheur, d’ailleurs tout te porte apparemment malheur, tu n’as vraiment pas de chance. Et, tout ça ne m’explique toujours pas pourquoi tu as les genoux enflés depuis ton séjour à la frontière ?
  • Moi ? J’ai de la chance, j’ai beaucoup de chance ! C’est la première fois que l’on me dit que je ne suis pas chanceux !
  • Oui, Kaly, tu as raison Kaly, tu as de la chance et tu ne m’as toujours pas expliqué pourquoi tu as les genoux enflés depuis ton séjour à la frontière…
  • Parce que, là-bas, je marchais trop. J’avais toujours peur de rester sur place, j’avais peur qu’on me rapatrie. J’étais toujours en fuite. Et aussi à cause du froid qu’il faisait.
  • Tu marchais toute la journée ?
  • Dès mon réveil, j’allais à l’immigration tanzanienne pour savoir si vous aviez téléphoné ou si vous m’aviez fait parvenir un message.
  • Kaly, je ne comprends pas. Tu me dis fuir les autorités pour ne pas être rapatrié et tu me dis être allé tous les jours au service de l’immigration tanzanien ?
  • Ce n’était pas le même pays ! Les Tanzaniens m’autorisaient à les fréquenter, à aller à leur office, à rester avec eux, et même à demander des services et de l’argent.
  • Ils t’ont donné de l’argent ?
  • Plusieurs fois, ils m’ont donné de l’argent.
  • Je t’ai donné de l’argent, les Tanzaniens t’ont donné de l’argent.
  • Pas des milliers de francs, juste de quoi manger. Peut-être cinq francs sur le reliquat de la caisse des gens qui magouillent avec la douane. Ils m’invitaient à leur restaurant, me payaient des biscuits, une boisson. Je ne me suis jamais rendu volontairement à l’immigration zambienne. Jamais je n’ai prié de gens, s’il vous plaît donnez moi de l’argent pour manger, j’ai faim, je l’ai fait cette fois-ci.
  • Pourtant, ce sont les Tanzaniens qui sont à l’origine de cette situation !
    Ça, c’est les Africains. Ils te font du mal et ils reviennent en amis. Et, là, il y a du bon et du mal. En global, le monsieur qui a écrit sur mon passeport, il me regardait et se disait après, mon ami ! Si j’avais été Dieu, j’aurais pu le tuer. Parmi les personnes mauvaises de la vie, ce sont celles qui commettent leurs actes en sachant ce qu’ils font et qui viennent ensuite te consoler. C’est ça le plus grave. Pour moi, quand tu fais du mal à quelqu’un, il ne faut plus le regarder. Tu fais du mauvais. Comme on dit en bambara, « tu fais le souris ». La souris, quand elle veut manger la peau de l’homme, après chaque coup de dent, elle souffle sur la plaie. Tu sens la douleur et la caresse de son souffle. Les « personnes souris », c’est comme ça. Bon, le passé c’est le passé, ça aurait pu avoir un effet négatif, mais vous avez pu surmonter ce nouvel obstacle.
un passeport bien rempli
  • Tu as raison Kaly, ça aurait pu avoir un effet négatif. J’aurais pu continuer mon chemin sans t’attendre, sans revenir te chercher. J’aurais peut-être ainsi pu réaliser mon objectif et rejoindre le Caire par la route. Tu as un autre proverbe bambara ?
  • Oui ! « On peut échouer ce que l’on désire être, mais on ne rate jamais ce que le destin nous a prévu ! ». Donc, tout ça, c’est la destinée. Je vais peut-être sourire après tout ça, je vais peut-être continuer à me lamenter après tout ça, c’est comme ça ! Parfois, lorsque tu penses que je fais la gueule, je ne fais pas la gueule, mais je pense. Je pense à ce qu’un vieux m’a dit un jour : quelle que soit la situation, le drame ou le bien que l’on vit, on est toujours au milieu. Et, ce milieu peut toujours être meilleur. Je suis là, je ne sais pas trop ce que je dois faire. Or, quand moi je pense, au moment même où le malheur ou la malchance frappe, je me dis tout ça c’est du bonheur. Ceux qui n’ont jamais eu la chance de posséder un passeport, qu’est-ce qu’ils vont dire à ceux qui ont un passeport ? Ceux qui ne sont jamais sortis du cadre de la famille de son père, que pourraient-ils dire de celui qui a traversé plusieurs pays et qui a vécu des choses merveilleuses en cinq mois ? Et, ceux qui ne savent même pas ce qu’est une frontière, une ambassade, un service des visas, que pourraient-ils dire ? Alors, moi, je suis heureux. Je connais des frontières, des ambassades, des services de visas, je suis très heureux. Moi, mon père et ma mère, ils n’ont jamais vu un passeport. Et, si tu leur montres leurs pièces d’identité s’il n’y a pas leur photo dessus, ils ne sauront pas ce que c’est. Mon oncle Daou, qui est riche, n’a pas autant voyagé que moi. Moi, je suis heureux. Avant ce voyage, avant moi je suis pauvre, mais les gens m’ont toujours respecté parce que j’ai beaucoup voyagé. Et, là, je ne sais pas comment je serai après ce voyage… Avec tous les honneurs et les privilèges que l’on me faisait, rien que d’avoir tourné en rond en Afrique de l’Ouest. Et, maintenant, je connais l’Afrique Centrale, celle du Sud et celle de l’Est. Et, là, je suis fier, très fier. Tu sais, ce qui me frustre, ce qui me décourage, si jamais je m’arrêtais à mi-chemin ou si on me rapatriait, les gens diraient qu’ils savaient. Or, ce monsieur il a tout fait pour moi. Et, moi aussi, j’ai tout fait avec courage et déployé toutes les prières pour arriver jusqu’au bout. Le second point, je pense que vous ne me contredirez pas, je pense qu’il est vraiment merveilleux qu’un jour au moins les gens vous écoutent avec passion, avec envie. Qu’ils écoutent les histoires, les aventures, les merveilles que l’on a connues. J’aimerais raconter ça avec fougue. Plus tard, quand je serais vieux, même si je suis pauvre, même si je suis handicapé, j’aimerais que les gens sachent au moins que cet homme a beaucoup voyagé. Même quelqu’un qui possède une banque, il vous écoute bouche bée quand vous racontez ne serait ce que cette aventure et les pays que nous avons traversés. Le jour où j’aurai des sous, je partagerai avec vous.
  • Quand auras-tu de l’argent, selon toi ?
  • Quand tu me donneras du travail et que, chaque fin de mois, tu me paieras. Je gâterai ma famille pour qu’ils mangent à leur faim, qu’ils aient une belle maison, de belles affaires, pour qu’ils se sentent différents des autres. Vous savez, en quittant Nouakchott, mon tuteur…
  • Kaly, je n’ai absolument pas l’intention de te donner du travail et pas davantage un salaire lorsque nous serons en France ou ailleurs. Je me demande d’ailleurs, si je t’emmènerais en France, je crois que je te laisserais entre les mains de tes frères maliens à Captown. Corriges-moi si tu penses que j’ai tort, mais, si mes souvenirs sont bons, il me semble que tu avais envie de rester là-bas, lorsque nous y étions ?
  • « La plus grande lâcheté, dit un proverbe bambara, c’est de dire quelque chose et de nier l’avoir dit. C’est le plus grand respect. »
  • C’est pourtant ce que tu viens de faire, en m’assurant que tu n’avais jamais dit cela !
  • Je ne dois pas porter un habit tout rouge !
  • Pourquoi ne dois-tu pas porter un habit tout rouge ?
  • Parce que mon grand-père était un si grand roi, un grand sorcier, un grand guerrier. Parce que dans notre race il y a trois grands noms : Magassouba, Derassouba et Souba Mina Souba. Ca veut dire que notre grand-père tuait ses ennemis jusqu’à ce que le sang ruisselle sur son corps. C’était un grand sorcier. Comme il était invisible et invincible, les griots ont chanté les louanges de Mangan, le sorcier. C’est ce qui a donné le nom Magassouba à notre famille.
  • Pourquoi ne dois-tu pas porter un habit tout rouge, Kaly ?
  • Ah, je ne sais pas, on ne m’a jamais dit ça ! On ne doit pas porter un habit tout rouge, on ne doit pas taper deux fers l’un contre l’autre, on ne doit pas tuer un serpent, j’ai oublié le nom, c’est le serpent qui ne se reproduit qu’une fois, les petits naissent dans son ventre et mangent la chair de son ventre pour sortir. Je le saurai peut-être à un certain âge, peut-être quand tu es marié, à l’âge où l’homme est capable de recevoir les secrets de la famille… Par exemple, pourquoi les Peuls sont des nobles ? Ils n’ont pas le droit d’épouser une femme d’une autre ethnie, les fermières, les forgeronnes, les griottes ou les filles d’esclaves. Si je fais l’amour avec une femme qui n’est pas de mon totem, je peux compter sur les doigts d’une main les fois où j’ai fait l’amour, et si je vais aux rochers d’initiation, ils risquent de se resserrer sur mon passage et de m’étrangler ou de m’écraser. Alors que, si je suis pur, il n’y a pas de problèmes. Je peux passer le chemin qui mène à la fontaine sacrée et prendre un bain de protection absolue et devenir tout puissant.
  • Es-tu déjà allé à cette fontaine ?
  • Non, pas encore. Je suis né dans la famille maternelle, je ne suis pas né dans la famille paternelle. Mon père vit chez ma mère, nous sommes tous nés là-bas et, pour être initié, il faudrait que je vive dans la famille de mon père.
  • C’est ton grand-père ou l’un de tes ancêtres qui était un grand roi et un grand guerrier ?
  • C’est l’un de mes ancêtres. J’ai un autre ancêtre qui s’appelle Niama Bougarri. Il était lui aussi un grand sorcier. Un grand divin qui vivait dans une case à six portes. De nombreuses personnes venaient le voir et, chaque année, lui sont dédiés des sacrifices et des journées commémoratives. C’était aussi un grand gourmand, les autres prenaient les bouillies matinales avec des petites louches. Lui, il la prenait avec la grande louche malinké avec laquelle on boit de l’eau. Quand il mangeait le too, (le too c’est des pâtes faites à base de farine de mil, de manioc ou de maïs), là où les autres ils coupaient les pâtes en deux ou en trois pour pouvoir manger, lui il prenait les pâtes par deux ou trois tranches en une seule bouchée. Quand on lui apportait à boire ou à manger dans une petite calebasse, il appelait la personne, lui disait qu’il amène-là sa poupée dentée et il renversait le contenu de la calebasse sur la tête de celui qui l’avait servi. Les jours commémoratifs, on organise un grand festin et on prépare tous les plats malinkés.
  • C’est quoi, les plats malinkés ?
  • C’est le too, le kini, le fidi, le bassi, le sola niégubalaélé. C’est des plats de céréales avec des feuilles de légumes. Les restes des plats sont laissés sur place. Quiconque oublierait dans le vestibule, après les sacrifices, une chaussure, un bonnet, une tabatière, tu n’as pas le droit de rebrousser chemin ou de regarder en arrière une fois franchies les portes du vestibule, doit rentrer chez lui et laisser ce qu’il a oublié jusqu’à l’année suivante.
  • Qu’arrive-t-il si on regarde par derrière ?
  • Ce jour là, tous les ancêtres se réunissent dans le vestibule. Ils viennent pour manger et pour boire. Et, toi, qui regarderais par derrière, le spectacle que tu vas voir, tu ne pourras pas le supporter et tu vas mourir. L’année d’après, tu peux récupérer sans problèmes l’objet oublié.
  • Ce sont des portes imaginaires ?
  • Non, c’est une construction humaine avec six portes construites par Niama Bougarri. La construction existe réellement et c’est très ancien, très très ancien. C’est à quelque cent kilomètres du village de ma mère.
  • Kaly, quel est ton proverbe bambara de cette fin de soirée ?
  • Eh, eh, eh, ah j’ai un bon proverbe bambara : « Si tes pieds t’engagent, tu peux t’en sortir. Si tes bras t’engagent, tu peux t’en sortir. Mais, si ta langue t’engage, tu ne pourras jamais t’en sortir. Tu comprends ce que ça veut dire ? ».
  • Dis-moi ?
  • Par exemple je peux courir et aller dans un endroit sacré. Si je touche à un poison, je peux me sauver la vie en ôtant mes bras. Mais, si jamais, par exemple, j’ai donné ma parole et ça te met dans le problème, comment tu vas t’en sortir si ta bouche te met dans le problème. Tu ne peux jamais t’en sortir. Si c’est un procès, il faut tourner trois fois la langue avant de parler.
  • Oui, Kaly, en France, le même proverbe dit qu’il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, tu vois il n’y a pas que les bambara qui ont des proverbes, les Français aussi.»

Il fait, ce soir, le même temps que lors de mon départ de France au mois de novembre précédent, froid et humide, rien ne diffère. R.F.I. annonce l’offensive de grande envergure lancée par l’Ethiopie contre l’Erythrée.