Livre 13 : De la Zambie à la Namibie

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 13 : De la Zambie à la Namibie

Sur la «route» qui mène à la frontière Namibienne, lundi 15 mai 2000 :

Muni d’une nouvelle lettre de recommandation signée par Madame le consul de France, une semaine après notre arrivée à Lusaka, nous reprenons notre route. Grâce à son intervention, le visa de Kaly nous a été remis quarante-huit heures avant la date prévue. Le Cap de Bonne Espérance est au bout de notre chemin et j’ai bien l’intention de m’y rendre. Face à la frontière du Zimbabwe, je comprends ma méprise et, bien que l’asphalte soit en bon état, je me serais bien passé de cet aller et retour de cent vingt kilomètres. La bourgade où nous sommes ce soir, marque une frontière entre une route rénovée et une autre où je vois que de nombreux trous subsistent.

Route de Lusaka

« Kaly, j’ignore si tu connaîtras un jour la Provence, mais tu verras à quel point c’est beau », lui dis-je en revenant du bar de l’hôtel où j’ai acheté quatre bières. R.F.I. étant en grève, la station propose un programme musical. Gilbert Bécaud chante « Voici du thym et de la garrigue, de l’estragon et de l’échalote… Et par dessus tout ça, on vous donne en étrenne l’accent qui se promène et qui n’en finit pas… Tant de filles jolies… Voyageurs de la nuit… Ce matin au marché… Les marchés de Provence…« . La France me manque. J’ai hâte de retrouver « mon » pays.

– « La France est un beau pays » disait hier le Congolais. C’est le premier pays de la mode, le premier pays visité au monde, le premier pays de la civilisation, le premier pays de la gastronomie.

– Tu as envie de connaître la France ?

– Ah, eh, eh, à la folie ! J’aimerais bien connaître le berceau de la langue que j’ai apprise à l’école. Ce soir, je me souviens de la Mauritanie. J’y faisais le repiquage de nombreuses cassettes un jour où R.F.I. était en grève. Et, le soir, quand j’arrosais mon jardin, c’était ces mêmes cassettes que j’écoutais. Alors, la sœur de mon tuteur me disait : 

Pourquoi écoutes-tu toujours cette musique de fous ? Pourquoi n’écoutes-tu pas du reggae ou de la musique arabe ?

Alors, je lui disais : ce n’est pas une musique de fous, je ne comprends pas l’anglais et pas suffisamment l’arabe, là au moins je comprends ce qu’ils disent.

Est-ce que Capt’ain, avant moi, est-ce que vous avez été amené à vivre ou à connaître un Noir ?

– J’ai côtoyé de nombreuses personnes ayant ta couleur de peau au cours de mes différents voyages, mais je n’ai jamais vécu avec un Noir. Je croyais même être raciste.

– Au cours de vos voyages en Afrique, vous avez dû avoir des copains ou des relations d’affaires avec des Noirs.

– Comme je te l’ai déjà dit, j’ai eu de brèves relations amoureuses avec de jolies femmes à la peau ambrée à Cuba ou au Mozambique, mais je n’ai jamais eu d’ami Noir. Tu es le premier.

– Contrairement à ce que vous venez de dire vous n’êtes pas raciste. Du moment où vous avez décidé d’être avec moi. Lors de notre rencontre vous ne me connaissiez pas à fond. De tous vos voyages, votre première visite ça été en Europe, aux Etats Unis ou en Afrique ?

– Mes premiers voyages étaient en Europe ; mais le premier qui m’ait vraiment marqué, c’est le Kenya. C’était il y a plus de vingt-cinq ans… depuis j’y suis retourné trois fois. J’adore ce pays que j’aurais aimé te faire connaître.

– Donc, depuis, vous êtes en amour avec l’Afrique, du moins pour vos voyages.

– Oui et, tu vois, l’Afrique semble me réussir puisque j’y vis ma résurrection.

– Non, vous vivez au bout de votre sacrifice. Comme disent les Africains, si vous n’aviez pas eu cette idée arrêtée d’aller en Afrique pour le bon ou bien pour le pire, vous n’auriez pas dû la connaître, si vous avez enfin mieux choisi d’aller.

– Kaly, je ne comprends rien à ce que tu me dis.

– Vous parlez de votre résurrection. Pour moi, ce n’est pas la résurrection dans ce sens. Vous avez vécu un temps d’arrêt, de réflexion, de doutes. Un temps où je pourrais dire que vous aviez pris beaucoup de décisions, beaucoup d’initiatives, sans jamais vous décider à prendre une décision finale. – Douce France, chante la radio. – Vous savez, moi aussi, quand on s’est connu, je vivais le même doute. Je me disais aller au Mali, peut-être pour y rester à jamais, ou bien aller vers le Maroc avec un copain qui était prêt à m’aider. Je ne sais pas comment, ou bien retourner vers le Sénégal après y avoir vécu quatre ans. Et, là, j’avais peur de la vie à Dakar. Parce qu’au Sénégal, comme disent les Sénégalais, une journée de vie à Dakar, c’est dix jours de vie en Europe. Je savais à peu près ce qui m’attendait et ce que je pouvais espérer. Et enfin, la chance m’a souri. Je vous ai connu et j’ai préféré. Et le résultat aujourd’hui, je suis comblé de joie et de bonheur. “Au Congo, les salaires ne sont pas payés depuis des mois..”, dit la radio. Comme dit un proverbe bambara, j’aimerais que beaucoup d’Européens retiennent ça, c’est très important : « La souffrance et la haine, oui ! Jamais la mort ». C’est-à-dire donner la mort, puisque l’on ne sait jamais ce qui va en résulter après.

Une route défoncée de Zambie

Les Baby’s ont plein de copains au bar. Les gens me demandent comment ils vont. Zimba et Jazz sont des célébrités en Afrique.» dit Kaly, alors qu’il revient avec deux nouvelles bières.

– Oui, je sais, j’étais au bar tout à l’heure avec eux. L’ambiance était chaude et amicale. Les hommes buvaient, les femmes parlaient et deux prostituées, grassouillettes et vulgaires, attendaient patiemment l’un des hommes présents. Tous étaient subjugués par les Baby’s.

– C’est ça les bars africains. Au bar, il y a un tableau où la patronne a écrit des choses. Un professeur a corrigé les fautes. Moi, pédant, j’ai aussi voulu corriger des fautes, c’était encore une connerie… Crapouillot, il fait froid, ton copain va mettre sa doudoune. Zim-Zim, ça va ? Zim-Zim, eh, eh, ça va ? Eh, eh, dis-moi, ça va ?

Sur la «route», mardi 16 mai 2000 :

Vaisselle cassée, bouteille d’huile renversée et révolution sur le plancher de Nadrêva, voilà le résultat de la route pourrie que nous avons empruntée aujourd’hui. Ce matin, nous roulions sur une route goudronnée et trouée, cette après-midi, sur une piste complètement délabrée où notre parcours de cent kilomètres s’est effectué en moins de six heures… Un exploit ! Piste détruite, bosselée, goudron explosé et tôle ondulée comme un remake de tout ce que nous avons connu en Afrique de l’Ouest et un nouveau calvaire pour atteindre la frontière namibienne, encore éloignée de vingt-neuf kilomètres. Garé sur le terrain d’une petite ferme zambienne, en pleine brousse, je n’ai plus d’argent local et Charly est en panne. La panne est électrique et générale. Piètre mécanicien, j’en ignore l’origine. Éclairée par un somptueux clair de pleine lune et tirée par des bœufs, une charrette progresse sur la piste. Plus loin, environné d’herbes hautes, un troupeau de vaches paisse tranquillement. Le coq chante. À vingt-et-une heure trente, (levé depuis six heures), je suis fatigué et un lit douillet me tend les bras.

Troupeau de vaches
Sur la «route» mercredi 17 mai 2000 :

Le soleil se lève et la lune s’éloigne. Manié avec dextérité par le gardien du troupeau de bœufs, le fouet claque comme des coups de fusils. La propriétaire de la petite ferme qui nous a accueillis pour la nuit pile des grains de maïs grillés. Le troupeau de bovins pénètre dans la brousse. Pour s’alimenter, les chèvres grimpent sur les branches d’arbres. Le coq surveille sa basse-cour. Les petits veaux se blottissent contre leurs mères. Les hommes partent au travail. Rose-Marie chante, un jeune garçon l’aide à piler le grain. Sur le feu de bois, des pommes de terre cuisent dans la marmite familiale en fonte noire. Le patriarche de la famille rêve des jours qu’il passait en brousse et Charly retrouve son énergie. La cosse de l’une des deux batteries était sortie de son axe. Il faisait nuit. Je me suis inquiété une nouvelle fois pour rien.

Nadreva à l'arrêt
Katima Mulilo – Namibie – jeudi 18 mai 2000 :

En écoutant le grondement émis par le Zambèze, je me demande combien de touristes ou de caravaniers seraient prêts à payer une petite fortune pour vivre ce que nous vivons ? Nous sommes seuls sur une étendue d’herbes hautes et d’arbres dont les bonnes odeurs nous ravissent. Loin de la pollution et du bruit, je me délecte de ces instants divins où seuls le son émis par les insectes et le ronflement des hippopotames, s’ajoutent à celui du fleuve et troublent le silence. Ayant retrouvé les bonnes bouteilles de vin sud-africain grâce aux courses faites dans l’un des supermarchés bien achalandés que propose cette petite cité namibienne, Kaly et moi trinquons de nouveau à la santé de Corinne. Alimentée par l’électricité du poste frontière de Katima Mulilo, Nadrêva brille de tous ses feux. A quelques dizaines de mètres, protégés par le fleuve, hippopotames et crocodiles y vivent en paix. Comme à l’accoutumée, les policiers et douaniers en faction s’étonnent du confort que m’offre ma belle compagne. La piste qui nous a menée jusque là étant vraiment effrayante, je suis heureux d’être arrivé sans autre casse que celle de la vaisselle. Les Baby’s se sont rapidement fait de nouveaux copains, les quinze chiens des militaires qui gardent la frontière où Kaly est à nouveau bloqué par manque de visa.

Zimba et les chiens locaux

« Je croyais, après ces nombreuses heures d’absence, que vous auriez encore eu des ennuis à cause de moi. Et je me disais que, peut-être, j’étais fait pour ne jamais réussir », me dit Kaly alors que je rentre d’une après-midi occupée par l’envoi de fax et d’appels téléphoniques aux services de l’immigration à Windhoek. Le consul de France, après avoir reçu un appel téléphonique de Jean-Loup, a lui aussi décidé de nous aider. Albert, l’un des douaniers, nous a facilité cette démarche.

– Et maintenant, que penses-tu ?

– Maintenant, je suis content, très content. Tu m’as appris que l’on a de l’espoir pour obtenir mon visa dès demain. Je suis tellement content que je rêve.

– Tu me disais tout à l’heure que c’était la dernière difficulté.

– Oui, le dernier combat du Capt’ain pour son pauvre Africain.

– Tu m’as déjà dit ça lorsque nous étions au Cap. Je crains le pire ! As-tu entendu ce qu’a dit le policier ? Il paraît qu’il y a beaucoup d’animaux sur la « Caprivi Road ». Tu vas peut-être enfin découvrir les animaux que tu rêves de voir.

– Cette après-midi, j’ai fui la rivière.

– Pourquoi as-tu fui le fleuve ?

– Parce que, le cri des hippopotames, j’ai cru qu’ils étaient près de moi, dans les buissons. Je me suis dit que, peut-être, ils étaient hors de l’eau, tellement le bruit était puissant et clair, que l’on ne peut pas s’imaginer qu’ils étaient dans l’eau.

– Les policiers nous ont dit qu’il y a autant de crocodiles et que toutes ces charmantes créatures ne viennent que la nuit pour s’alimenter sur le chemin qui mène au fleuve.

– Ah, là, je n’ai pas vu les crocodiles, mais j’ai entendu les hippopotames.

– Kaly, que penses-tu de la route qui mène ici ?

– Tout au long de cette route, vous et moi, on pensait à ce que l’on allait vivre pour le visa. Quand vous me disiez que, pour rien au monde, tu ne reviendrais sur cette route, alors je pensais, alors ça que Dieu soit avec nous, que Dieu nous aide, que Dieu exauce enfin mes désirs, qu’il nous aide à obtenir satisfaction au bout de cette route.

– Mais les trous, les bosses, le goudron explosé et les escaliers, Kaly ?

– Cette route rappelle tous les trajets que nous avons eu à faire. Elle résume, à elle seule, toutes les qualités des routes que nous avons connues en Afrique de l’Ouest et Centrale.

– Oui ! Un pot-pourri, complètement pourri.

– Oh, cette route, elle est complètement merdique ! Eh, eh, au début tu disais, en pensant que c’était peut-être quelque chose de temporaire, vous disiez que c’est ce qui nous manquait, que ça faisait longtemps que l’on n’avait pas connu une telle route, s’il n’y avait pas de bosses, il y avait des trous ; s’il n’y avait pas de trous, il y avait des escaliers. Heureusement que nous sommes sur une voie internationale !

– Nous étions sur une route où, mis à part les villageois qui y circulent à pied ou dans une charrette tirée par des bœufs et des fous comme nous, personne ne passe.

– Ouais, c’est surtout un monsieur qui veut gagner là où les autres échouent, je pense que c’est ça ! Ca fait longtemps que je ne vous ai pas vu sourire de cette façon.

– Je souris, Kaly, je souris parce que je suis fier de moi, fier de ne pas avoir renoncé, fier d’avoir franchi ce nouvel handicap et d’être arrivé là où je voulais. La facilité était de passer par le Botswana où les routes sont magnifiques, je n’ai pas voulu. Je voulais me prouver que nous étions capables de subir cette nouvelle épreuve. Epreuve qui est indiquée sur la carte routière, une nouvelle fois erronée, par « Road surface in poor condition », totalement détruite serait plus exact.

– Vous devriez être fier aussi d’avoir sauvé un Africain dans ses problèmes d’obtention des visas pour l’Afrique du Sud et maintenant pour la Namibie.

– Kaly, j’ai de nombreuses raisons d’être fier, c’est ce qui me rend heureux, mais nous n’avons pas encore ton visa pour la Namibie. Tu es resté coincé au nord de la Zambie, il est possible que tu restes coincé au sud de ce même pays. Ne crions pas victoire trop vite. Il y a un proverbe français qui dit qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

– Hé, je ne connaissais pas ce proverbe.

– La Namibie était mon objectif depuis le début de notre voyage. Nous y sommes. Rien ne me fait plus plaisir ! Je n’ai pas embrassé le sol, ce que je m’étais promis de faire, j’y vais de ce pas… Pff… La terre est en fait du sable, j’en ai plein la bouche. Mon premier objectif était d’amener Nadrêva au Cap par la Namibie. Il me semble que je suis revenu sur ma route. Et même si nous restons bloqués plusieurs jours ici, j’ai largement de quoi m’occuper. Je suis loin d’avoir retranscrit l’ensemble de mes brouillons sur mon ordinateur.

– Dans toute cette joie, il ne faut pas que l’on oublie Corinne. Elle est là, elle est parmi nous. Aujourd’hui, c’était exactement comme notre entrée au Gabon. Il y avait la même traversée sur le fleuve, le passage sur le bac et aussi les troupeaux de bœufs. Ce sont les mêmes événements qui se reproduisent. Et là, maintenant l’ambassade qui intervient, ce sont vraiment les mêmes événements. Zim-Zim, regarde mes yeux, comment ça brille.

– Kaly, lorsque je pense que je n’ai jamais vu d’hippopotames en liberté hors de l’eau, qu’ils sont nombreux près de nous et que nous ne pouvons pas aller les voir parce qu’il est interdit par les militaires d’emprunter ce chemin la nuit, ça me rend furax.

– Pourtant, moi, je déteste les hippopotames. C’est le seul animal que je n’aime pas.» Avec infiniment de détails, Kaly me raconte comment, dix ans plus tôt, celui qui devait épouser sa sœur est mort à la suite d’un accident de pêche survenu après l’attaque d’un hippopotame.

– T’es-tu resservi un coup à boire, Kaly ? Il me semble que tu dois avoir très soif après ce long récit.

– Non, il n’y a plus rien, ça quand même, ça nous a un peu réchauffé le cœur et que, maintenant, la joie continue. C’est aussi du bien de parler aux instants de bonheur. De parler des histoires de souvenirs tristes, douloureux, c’est une façon aussi de rendre hommage et de ranimer, d’une façon, oui, dans leur sommeil éternel.

les hippopotames
Katima Mulilo, vendredi 19 mai 2000 :

« Quatre policiers sont morts récemment de la malaria », nous a dit ce soir l’un des militaires qui, comme ses compagnons d’armes, gardent la frontière dès dix-huit heures. Munis de leurs mitraillettes, ils s’enfoncent dans la brousse jusqu’au petit matin. A six heures, la frontière ouvre à nouveau ses portes. Les militaires ne donnent pas l’impression de participer à une partie de cache-cache. Le proche Angola en est la cause. « Ingérence » se sont entendus dire les gens du consulat de France qui se sont fait blackbouler par le service des visas à Windhoek. Le Botswana ou le Zimbabwe ayant toutes les raisons de trouver Kaly tout aussi indésirable, je craignais que tout soit fichu et, qu’en revenant sur nos pas, nous nous heurtions aux mêmes difficultés. Le refus des Tanzaniens nous complique la vie et nous souffrons de l’incompréhension des services de l’immigration namibiens. Je me demande si mon plus bel exploit n’est pas de ramener Kaly à Captown. Quelques heures plus tôt j’avais de nouveau faxé l’ensemble des documents demandés et, bien que souffrant de la malaria, Albert s’était déplacé et avait joint des gens au téléphone. Grâce à son aide, en fin d’après-midi, j’avais une promesse positive. Demain étant un samedi, il nous faut attendre lundi matin pour qu’elle soit confirmée. Les militaires, policiers et douaniers deviennent des amis. Ils viennent tous nous saluer. Les hippopotames sont sortis de l’eau où ils dorment durant la journée. C’est, pour eux, l’heure de rejoindre les hautes herbes qui bordent le fleuve. Les oiseaux se sont tus… Une nouvelle nuit recouvre notre îlot de paix. Jazz et Zimba retrouvent leurs copains enfermés durant la journée. Ayant toujours aussi peur de mes fauves, certains, nettement plus grands, s’enfuient dès que les Baby’s apparaissent.

Kaly et les Baby's

« Où as-tu trouvé de l’eau, Kaly ? », dis-je alors que mon ami revient avec un plein bidon d’eau qui nous servira pour la vaisselle et pour d’autres tâches ménagères. Ayant acheté de l’eau minérale, je n’ai plus besoin comme en brousse d’y ajouter les cachets qui la désinfecte et la rend potable.

« Au fleuve bien sûr ! Où veux-tu que je trouve de l’eau ailleurs que dans le fleuve ? Là où nous sommes, il n’y a pas d’habitation, donc pas de puits et pas davantage de fontaine.

– Kaly, qu’as-tu à dire pour ta défense?

– Quelle défense ?

– Je me suis bagarré toute la journée pour toi et tu me demandes quelle défense ?

– Nous allons vers un heureux dénouement.

– Attends ! Je suis maintenant comme Saint Thomas, je ne crois qu’à ce que je vois. J’y croirai lorsque je verrai le document qui prouve que tu peux entrer en Namibie.

– Comme dit un proverbe français, « Tout ce qui commence bien, finit bien ».

– Je ne suis pas totalement convaincu que le proverbe que tu cites soit exactement celui-là, mais je n’ai pas envie de te contredire. N’as-tu pas plutôt un petit proverbe bambara ?

– Attends, je vais réfléchir !

– J’attends, je ne fais que ça t’attendre. Tu m’as dit avoir des proverbes bambaras jusqu’à Paris.

– « Si un aveugle rêve de foudre, c’est qu’il s’est cogné la tête contre la porte ».

– Kaly, tu vas peut-être traverser la Namibie en toute tranquillité.» dis-je après que nous ayons rigolé de bon cœur à l’énoncé de ce nouveau dicton.

– Dans la plus grande tranquillité.

– Donne-moi du beurre et le salami s’il te plaît.

– Le sale, quoi ?

– Kaly, je ne t’ai pas demandé la soupe en sachet, je t’ai demandé le salami. Le saucisson en tranche qui est dans le frigo.

– Quoi ?

– Tu sais ce qu’est un saucisson ?

– Non. Quand tu me parles de choses africaines, je comprends. Mais le saucisson et le salami, c’est les appellations de derrière l’océan. Je n’y suis pas encore arrivé. J’ignore !

– Qu’y a-t-il dans le frigo ?

– Il y a des œufs, des yaourts, du beurre…

– Et ?

– Eh, eh, là, je ne connais pas.

– C’est marqué en grosses lettres sur l’emballage. C’est ce que tu tiens en mains, ne le range pas, donne-le moi, s’il te plaît.

– Vous voulez manger ça cru ? On va tout voir au cours de ce voyage. Maintenant on se donne du courage pour manger de la viande crue. Comment vous voulez manger ça ?

– Jazz, Kaly ne connaît pas le saucisson, explique-lui.

– Pff, pfft… ça… pfft, pfft… bon, bon, si ça, les chiens connaissent mieux que moi ce truc là. Voilà, j’ai mangé ! Je préfère leur donner ça.

– Tu en veux une autre tranche ?

– Non, moi merci, ce n’est pas cuit, c’est rien, du marché directement à la bouche. D’ailleurs que c’était une première fois pour moi de manger ça. Salami, hum, hum, quel nom.

– Je ne l’ai pas acheté sur un marché mais dans un supermarché et le salami est sous cellophane.

– Un supermarché, c’est toujours un marché, c’est seulement que c’est super. Je change d’assiettes ou bien, pour manger les macaronis à la bolognaise ?

– Kaly, sais-tu que Jean-Loup paye l’ensemble de ses sept serviteurs deux mille cinq cent francs par mois. Je me demande comment ces gens peuvent vivre avec si peu d’argent ? Quant à toi, lorsque tu me reproches de ne pas te payer, j’espère au moins que tu apprécies à sa juste valeur ce que j’ai dépensé depuis que nous sommes ensemble ; la nourriture, le passage sur le bateau, mon aller et retour en Tanzanie et que sais-je encore. Je crois que tu n’as guère à te plaindre de moi comme je n’ai pas à me plaindre de toi. Je souhaite uniquement que tu aies conscience que certains de tes frères de couleur vivent chichement, avec peu de moyens et qu’eux n’ont pas la chance de découvrir ce que tu découvres. »

Katima Mulilo, samedi 20 mai 2000 :

L’agréable température qui règne en ce début de week-end m’a incité à enfourcher mon vélo. N’ayant pas fait de V.T.T. depuis Libreville, les premiers des trente-trois kilomètres parcourus furent difficiles. Tout en ayant un regard attentif sur mes voisins, (les crocodiles et hippopotames qui somnolaient à quelques mètres), le long bain que j’ai pris ensuite dans le Zambèze m’a remis en forme. R.F.I. annonce les violents combats qui sévissent entre l’Ethiopie et l’Erythrée. Trois cent mille personnes sont en migration. Un peu trop de monde pour moi me dis-je en pensant que nous aurions pu être pris dans cette tourmente. Proche, le désert du Kalahari est à l’origine de journées chaudes et ensoleillées. Le soir, il gèle.

le Zambeze

– Capt’ain, ce sont les seuls instants au cours desquels nous pouvons communiquer. Dans la journée, je fais le linge ou d’autres choses, nous n’avons pas le temps de parler, c’est pourquoi je parle pendant le dîner.

– Tu sais qu’en France, le dîner est important. C’est le moment privilégié de la journée, celui au cours duquel la famille ou les amis se réunissent, le moment où nous communiquons le plus. C’est aussi un moment de détente et de rencontre avec son conjoint.

– C’est le contraire chez nous. Chez nous en Afrique Noire, on ne parle jamais quand on mange. C’est après le manger qu’on a largement le temps de parler des problèmes de la famille ou de la vie quotidienne. Jamais nous ne mangeons à table, mais en ronde autour du plat. C’est encore un signe de convivialité. Chez nous c’est le signe de la solidarité, on mange avec les mains, dans le même plat. Ce n’est pas comme en France où, chacun mange dans son petit plat.

– Kaly, ai-je suffisamment travaillé cette après-midi pour avoir mon petit proverbe bambara ?

– Eh, eh, eh, j’en suis sûr, Capt’ain. Vous savez que je suis maintenant à l’aurore de ma troisième vie. Il y a un proverbe, le proverbe de bonne nuit que je vais vous donner, on dit en mandingue : « La vie de l’homme c’est trois jours. Le premier jour on te fait vivre, le second jour tu vis avec les autres et ils t’aident à vivre, et, enfin, le troisième jour, c’est le jour où l’on doit vivre seul ». Vous savez ce que ça veut dire ? Ca décrit les trois phases de la vie, la naissance, l’enfance et l’âge des responsabilités. Maintenant, je pense que j’ai l’âge d’être responsable. Voilà, ce que veut dire ce proverbe.

– A mon avis, ce que tu viens de dire va en soulager plus d’un, mais t’en sens-tu vraiment capable ?

– J’en suis capable et c’est mon devoir d’en être capable. Parce que, après vous, personne, ni mes parents, ni mes amis, ni une personne de bonne foi, ne pourra m’aider à vivre. Puisque mon âge est l’âge de s’autodéterminer, malgré la contenance de sa boîte d’intelligence et d’expérience. Et là, par exemple, c’est l’heure du grand défi qui sonnerait pour moi, où je ne serais plus un homme peureux.

– Et là, par exemple, il y a du boulot !

– Un homme indécis, un homme passif, mais un homme combatif, un homme armé d’expérience et de savoir-faire, qui fera enfin de moi un gagnant. Merci ! Bonne nuit les Baby’s. Tu vois vos copains, ils sont déjà endormis. »

J’espère que Kaly croit profondément en ce qu’il vient de me dire et qu’il mettra ses paroles en pratique. Je souhaite aussi lui avoir véritablement inculqué le sens du combat sans lequel un homme n’est pas un homme.

Katima Mulilo, dimanche 21 mai 2000 :

«Trois cents villageois tués en R.D.C., la guerre en Erythrée se poursuit, le revenu des rebelles Sierra Léonais qui contrôlent la zone diamantifère serait de trente millions de dollars par an… C’est ce qu’annonçait R.F.I. ce matin, pendant votre absence… Je vous ai fait bouillir de l’eau du fleuve pour votre thé.

Claude dans le Zambeze

– Merci Kaly. Ce matin, pour la troisième fois consécutive, (jamais deux sans trois dit le proverbe), j’avais envie de conjurer le mauvais sort. Je suis allé en Zambie. Je préférais y revenir avec mon vélo plutôt qu’avec tout mon petit monde. J’ai suivi la piste qui longe le Zambèze et, sur les trente kilomètres que je viens d’effectuer, ce n’était que descentes et montées. L’endroit est magnifique ! Sable, pierres et escaliers étaient au programme. Les villageois me saluaient avec de grands sourires et de grands :  » Good morning Sir, how are you ?  » Piétons et cyclistes endimanchés faisaient de même. Le petit village où j’ai fait demi-tour domine un canyon au fond duquel paraît flâner le Zambèze. Le point de vue est splendide, ayant déposé mon vélo sur l’herbe, j’admirais le paysage. Armé d’une hache, un premier homme est arrivé à ma hauteur. Il a commencé à me parler, puis il m’a demandé où était ma caméra. Sa question m’a semblé curieuse. Quelques instants plus tard, un autre homme est arrivé en courant. Lui aussi s’est arrêté à ma hauteur. Cette situation me rappelait bizarrement l’agression dont j’ai été victime à Captown. Ne demandant pas mon reste, j’ai enfourché mon vélo et, avec toute la force de mes petites jambes, j’ai appuyé sur les pédales. Bien que freiné par le sable, j’ai filé comme un lapin. En me retournant, j’ai vu les deux hommes qui revenaient sur leurs pas…

– Vous avez eu beaucoup de chance, votre vélo crée la convoitise, il fait des envieux…

– Quoi qu’il en soit, que je me sois inquiété pour rien ou que ces hommes aient vraiment eu des idées malsaines, je suis heureux de retrouver mes jambes. Faire du sport me fait du bien. Malgré la difficulté du parcours, je rentre tout à fait détendu et ravi des paysages découverts. Regarde comme je suis couvert de poussière. Je vais aller me baigner dans le fleuve. Ton visa nous est promis pour demain, j’espère qu’il sera bien là ! Non pas que l’endroit où nous sommes soit désagréable, au contraire, mais j’ai envie d’avancer. Corinne m’attend. Je n’ai pas envie de la faire attendre trop longtemps. Un autre que moi pourrait avoir lui aussi des idées qui ne me séduisent pas. Je me suis aussi engagé vis-à-vis de Francis. Je lui ai promis que la caution qu’il a déposée pour moi afin que j’obtienne mes carnets de passage en douane serait réglée ou prise en charge par une autre personne sous deux mois.

– Depuis combien de temps connaissez-vous Francis ?

– J’ai rencontré Francis il y a peu de temps… moins de deux ans. C’était à la suite de circonstances trop longues à t’expliquer. Son aide a fait progresser mes sentiments à son égard. Jamais je n’aurais cru qu’il accepterait de déposer une somme aussi importante pour nous sortir du guêpier dans lequel nous étions.

– Les gens d’ici sont trop quémandeurs ; Albert a exagéré avec votre eau minérale. Il paraît que l’eau du fleuve lui fait peur. Je me demande ce qu’il boit lorsque vous n’êtes pas là ?

– Ce ne sont pas uniquement les gens d’ici, Kaly, c’est partout en Afrique. L’homme Noir est incapable de voir un Blanc sans essayer de lui soutirer quelque chose. C’est une espèce de seconde nature chez vous. Quand à nos hôtes, ils ne sont pas trop pénibles, ils nous fichent la paix. Corinne est là, de l’autre côté de ce pays que nous ne pouvons pas traverser et nous allons nous éloigner sans savoir quand je pourrais revenir. Tu ne trouves pas ça injuste ? Kaly, n’ayant pas prévu que le magasin où j’achète le vin soit fermé un samedi après-midi, nous sommes de nouveau à l’eau.

– Comme dit un proverbe bambara, « quand le grand arbre tombe, les oiseaux deviennent solitaires». Je pense à ma famille et à l’époque où la vieille vivait encore. Chacun des membres de la famille apportait un plat cuisiné et se retrouvait le vendredi dans la grande maison. Il y avait à manger pour tous. Les femmes préparaient la cuisine, les hommes jouaient à la belote. Tu sais jouer à la belote ? C’était la fête. Ah, l’Europe ! L’Europe et ses productions de fleurs en Hollande ou de la betterave en France. J’ai eu une patronne, en Mauritanie, elle avait fait gicler du jus de betterave partout. On a mis deux jours pour nettoyer le sang. Il y en avait du sol au plafond et aussi sur les carreaux des fenêtres. Quelle est la plus grosse production française ?

– Je suis bien incapable de te répondre. J’ignore s’il s’agit du vin ou des céréales.

– Zim-Zim est maintenant partie faire un tour chez les jeunes, alors que Jazz continue à mordre son os de gigot. Les Baby’s ont changé de caractère, ils sont devenus de vrais chiens africains. Regarde Jazz, il y a une intruse dehors. Oui, c’est comme ça, la loi du plus fort et du plus méchant. Maintenant, ça suffit Jazz, viens prendre ton os, c’est bien. Zim-Zim, ah, toi aussi, tu es devenue nerveuse. Tu as pris des habitudes africaines, c’est bien ça ? Ah, si ça continu comme ça, personne ne vous recevra plus à Paris, vous ferez peur à tout le monde. Regarde Capt’ain, Jazz a repris son os et le mange sur le dos de sa mère. Regarde comme elle est gentille avec son fils, elle accepte tout de lui.

– Kaly, t’ai-je raconté la naissance des bébés de Zimba ?

– Oui ! C’est merveilleux.

– T’ai-je dit que c’est ma sœur qui m’a conseillé de garder Jazz alors que mon choix se portait sur l’une de ses sœurs ? Zimba sera jalouse m’a dit Roselyne, elle avait raison. Je ne regrette pas de l’avoir écoutée.

– Lorsque nous serons en ville, je vais vous laver, comme ça vous serez bien propres. Maintenant vous êtes en brousse où il y a plein d’épines.

– Tu as vu Kaly, Jazz est couvert de, comme ils disent à Perpignan, de «gaffettes», ces petits piquants que tu vois et qui se prennent dans les poils.

– Crapouillot, il y a des chiens dehors. Jazz depuis quand as-tu appris à parler ?, demande Kaly alors que Jazz revient de sa sortie – Capt’ain, est-ce que, lorsque vous partez en ville, est-ce que vous avez téléphoné à Corinne ?

– Non, pas encore !

– Je pensais que vous alliez lui expliquer dans quelle situation vous êtes encore à cause de moi ?

– Ça se termine Kaly, ça se termine. Demain nous saurons si tu as vraiment ton visa pour la Namibie et après, nous serons tranquilles. Après, plus rien ne devrait nous retarder, dis-je avec prudence, sachant que nous allons emprunter la route où furent assassinés mes jeunes compatriotes en décembre dernier.

– Je me rappelle d’une philosophie que mon père me disait souvent : « on perd un acquit de richesse en cherchant un nouvel acquit ». C’est un peu une traduction, ce n’est pas tellement correct. Je vous explique ce que ça veut dire. C’est juste un exemple … Quand j’avais des problèmes de fournitures à l’école. Mon père n’hésitait pas à vendre une ou deux chèvres ou bien des moutons pour acheter quelques cahiers.

– Kaly, ne m’as-tu pas dit un jour que tu n’avais pas vécu avec ton père ? Que ton père était absent lorsque tu étais enfant ?

– Oui, mon père, lorsqu’il est revenu et qu’il m’a trouvé en train d’étudier, j’ai fait comme ça neuf ou dix ans sans mon père. Vous savez, en Afrique un père peut s’absenter de la famille pendant une dizaine d’années, ce n’est rien, surtout en Afrique noire. Vous n’oubliez pas que les lettres, les aides, l’essentiel c’est de ne pas couper les liens avec la famille et, le jour où vous revenez, il faut faire face à vos responsabilités. Et là, devant son absence, c’est son image de chef autoritaire qui dirige la famille qui reste un feu allumé dans tous les esprits. Lorsque j’étais enfant et que je faisais une bêtise, ma mère me demandait si je ferais la même chose si mon père était là. Et là, je comprenais et je m’excusais. C’est le même cas que les Soninkés…

– Qui sont les Soninkés ?

– C’est la race dominante des Maliens qui vivent en Europe, surtout en France. Ces gens-là, ils se marient lorsqu’ils sont en Europe, sans jamais voir leurs futures épouses, mais le mariage se fait. Chacun des deux partis acceptent le mariage. Et, sitôt après le mariage, ils se rencontrent pour faire l’enceinté et pour repartir pour des années encore. J’ai un copain qui vivait au Havre, lui avait deux épouses. Lorsque celle qui vivait avec lui était enceinte, il la renvoyait au Mali et, celle qui était sur la touche se préparait pour repartir en France. Mais, jamais, les trois ne se retrouvaient en France. Ils se retrouvaient en Afrique, lors de ses tournées pour voir la famille. Il ne disait pas qu’il était venu pour voir sa femme ou ses enfants, mais pour voir ses parents. Et ça, d’une part, c’est ça qui fait la réputation de la femme malienne. Le fait de se respecter, d’être fidèle au mariage, d’être des femmes aussi courageuses et travailleuses. Je connais beaucoup d’hommes Blancs qui sont mariés à des Maliennes et aussi beaucoup d’artistes congolais, ivoiriens, sénégalais, de beaucoup de pays d’Afrique qui viennent se marier au Mali pour des raisons de qualité et d’éducation de la femme malienne.

– Kaly, si un jour nous faisons un autre voyage ensemble, j’apprendrai préalablement la sténo !

– C’est quoi le sténo ?

– La sténo est un moyen rapide de retranscrire une conversation par des signes.

– Là, quand même, moi je suis très fier, parce que même si je n’ai pas une longue vie, il y aura des gens qui diront : cet homme n’a pas perdu ses coutumes, ses valeurs, sa culture du moment où il vivait avec ce Blanc qui a pu transcrire tous ses propos. Comme disent les Maliens, quand tu ouvres les yeux d’un Africain de campagne, il devient un poison. Vous savez ce que ça veut dire ? Moi je suis avec toi, j’apprends tout de vous. Comment le Blanc il parle, comment le Blanc il vit, tout le savoir d’un Blanc… Mais le jour où je veux me tourner contre vous, ça vous étonnera. Vous vous direz : cet homme, quand je l’ai trouvé, il ne savait rien, il ne connaissait rien, il n’avait rien vu et maintenant, c’est lui qui essaye de s’imposer sur moi.

– Là, mon pote, tu as encore du boulot !

– Non mais là, c’est un exemple que j’ai pris sur moi même, pas sur les autres. Comme dit un proverbe bambara : « Un couteau peut-être très tranchant, il ne pourra jamais gratter son manche ». Donc, c’est comme vous dire un élève ne peut jamais dépasser son maître.

– Il y a un dicton français qui dit que l’élève est fait pour dépasser son maître ou quelque chose d’avoisinant.

– Ca, ça ne peut pas être vrai. L’élève vit avec l’intelligence et le savoir de son maître, alors il ne peut pas dépasser son maître. Il y a un autre proverbe qui confirme ce que ce que je viens de vous dire. Avant de dire, Ah, telle maison elle est vieille, il faut dire tel soubassement est vieil. La maison est plus grande que le soubassement, mais le soubassement est plus vieux que la maison.

– Passe-moi mon tabac, s’il te plaît.

– Fumer c’est très bon, les Bambaras disent qu’un homme qui ne fume pas et ne boit pas n’est pas un homme.

– J’entends d’ici, Kaly, j’entends d’ici entre les cris des hippopotames, les hurlements que vont pousser les ligues antialcooliques ou antitabac qui incitent les hommes à ne pas boire ou à ne pas fumer. Elles sont nombreuses en Europe.»

Katima Mulilo, lundi 22 mai 2000 :

Ayant quitté Lusaka depuis une semaine et n’ayant roulé que deux jours, nous attendons toujours le visa promis pour poursuivre notre route. Je me rassure en pensant au mois d’attente demandé par le consulat de Namibie. Fort heureusement, les soirées alimentent généreusement mes travaux de la journée.

– Ah, ils n’ont plus à boire, c’est ce qu’ils me réclament. Attends, je vais rincer un peu, je vous donne du lait. Zim-Zim, toi, tu ne veux pas boire ou bien tu penses d’abord à Jazz ? Ah, il est pressé ! Maintenant on passe à la brosse, allez, venez… attends une minute, je vais nettoyer le lait. Zim-Zim, toi tu restes là, tu ne te sens pas concernée par la causerie ? Allez, tu dois venir quand même. Oh, toi, Jazz tu es vraiment sale, je dois te tenir sinon tu vas te rouler dans la terre.

– Kaly, lorsque nous prendrons la route demain, je serai presque à jour dans mes écrits.

– Ah ça, c’est une bonne nouvelle, alors que moi je croyais qu’il vous serait impossible de vous mettre à jour avant notre départ.

– Tu as eu froid la nuit dernière ?

– Très froid, jusqu’à présent, je sens encore le froid dans mes os.

– Reconnais que tu l’as cherché ! Pourquoi as-tu fait entrer cet inconnu dans Charly ? Je vous ai viré tous les deux, je ne le regrette pas.

– Oui, Jazz, tu es devenu un vrai chien africain, un grand et fort chien, un fauve qui fait peur. Oui mon amour, tu es fort et beau et je t’aime. Alors les Baby’s où sont vos copains ?

– Les Baby’s sont heureux que tu leur parles et que tu t’occupes d’eux. Au début de notre voyage, tu me disais que ta religion t’empêchait de les toucher, de les laver ou de les brosser.

– Il y avait une information sur R.F.I. et sur les services qu’offre le ministère des affaires étrangères français. Il était question du service rendu par les ambassades et du serveur internet. De l’information dont disposent les Français qui se rendent à l’étranger.

– Kaly, les ambassades nous ont aidées mais elles nous ont aussi raconté n’importe quoi lorsque nous étions au Nigeria. Rappelle-toi, les renseignements fournis nous ont envoyé vers une frontière fermée depuis des mois. Kaly, je suis cassé, j’ai passé ma journée devant mon ordinateur. Je suis aussi fatigué que lorsque je conduisais sur des routes pourries ! Je me demande si, un jour, je serai capable de profiter du temps qui passe sans m’occuper. Attends, avant de manger le plat principal, je vais prendre quelques tranches de…

– Oui, je sais de ce truc là, du salami.

– En veux-tu ?

– Il me semble de la crudité.

– Tu en veux ou tu n’en veux pas ?

– Passe-moi un salami, c’est ça son nom, il a un tel nom ! C’est ça que je déteste, même pas de manger. Un salami… Eh, eh, je mange du salami, quel nom ! – En voyant la tête que fait Kaly, j’ai envie d’éclater de rire. – Ah, je pense que c’est la dernière fois que je mange du salami, son nom ne me donne pas envie de manger.

– C’est pourtant bon.

– Ce n’est pas bon du tout, c’est nourrissant mais ce n’est pas bon du tout. Eh, eh, un salami, c’est la dernière fois que je mange du salami. Ce nom là, déjà quand on le dit, on a plus envie de manger. Jazz aime, regarde, il avale d’un seul coup. Il en réclame !

– Jazz, tu ne peux pas aimer le salami puisque Kaly ne l’aime pas.

– C’est son nom qui me semble un peu dégoûtant. Eh, eh, c’est écrit en noir, c’est écrit en noir aussi, noir ou bien, « Namibien spéciality « , hi, hi, salami, hi hi, salami, on doit manger du salami.

– Qu’est-ce qui te fait rire dans ce nom, Kaly ? J’ai l’impression d’insister lourdement, mais je veux, bien qu’ayant compris depuis longtemps, savoir ce que pense Kaly, je veux lui entendre dire.

– Ça me donne tellement d’arrières pensées à chaque fois que je répète son nom, j’ai des arrières pensées très profondes pour ce nom. C’est pourquoi je ne fais que rigoler. C’est tout de même un nom bizarre.

– Tu n’aimes pas du tout ?

– Je l’aime, mais pas son nom, je ne l’aime pas. Je ne veux pas avoir un « sale ami » donc je ne mangerai pas du salami.

– Kaly, j’ai envie de revoir l’Europe, j’ai envie de revoir ma famille, j’ai envie de…

– Oh, je suis tout à fait d’accord avec vous, la nostalgie quand ça ronge, ça crée le découragement. La nostalgie, c’est un sentiment de refus, un sentiment aussi qui n’est pas tout à fait gai parce que, du moment où l’on est nostalgique, on est animé par des sentiments de peur de ce que l’on va vivre au moment des retrouvailles. Sentiments de déception, de regrets. Moi, personnellement, je n’attends pas tellement, après cette longue absence, je ne m’attends jamais à de bonnes retrouvailles, parce que je retrouve toujours les choses changées. Et, je vois un ravin infranchissable entre les différents stades d’évolution et les changements que je retrouve. Je pense aussi que les retrouvailles, après une longue absence, c’est toujours un grand effort pour les uns et pour les autres, pour se comprendre, pour communiquer, s’accepter et tout. Je trouve que les retrouvailles, ce n’est pas facile. Je trouve aussi qu’on est tellement jugé après une longue absence. Tout le monde veut se faire un jugement et tout le monde a sa façon de reconstituer ton absence et ton histoire à sa façon, ce qui est souvent très loin des réalités vécues.

– Ce que tu dis est très vrai.

– Il y a aussi des affrontements, toujours, parce que un revenant, il a sa façon de faire évoluer les choses, d’apporter sa contribution, son expérience, mais on le perçoit toujours avec de l’ironie, avec dégoût et indifférence. C’est pourquoi moi, j’ai toujours voulu revenir dans ma peau de départ, que les gens trouvent toujours que rien n’a changé, ni dans mes habitudes, dans mes comportements et dans ma mentalité. Voilà, ce qu’au moins ceux qui restent peuvent accepter.

– Tu vois qu’il nous arrive d’être d’accord, et, Kaly, nous ne pouvons pas en vouloir à ceux qui sont restés ancrés dans leurs habitudes. Que me disais-tu ?

– Je dis que ce n’est pas de notre faute, parce que nous on revient avec un état d’âme tout particulier, ce qui est déplaisant pour les autres. C’est tout le problème. Moi, je suis sûr qu’à l’image du rêve que vous avez fait, vous serez déçu à votre arrivée à Paris. Ce n’est pas tout à fait aussi une façon de méchanceté, mais c’est de la jalousie chroniquée parce que, avant votre arrivée, tu penses soudainement que l’on a tout préparé pour vous recevoir et, toi, tu viens, tu trouves qu’ils ont mis en place des solutions pour te casser ton élan, tes désirs et c’est ça qui est décevant.

– Kaly, laisse-moi un peu de temps pour manger, parce qu’entre les discours du soir et l’écriture de la journée, je suis épuisé.

– Eh, eh, eh. Au moins, il y a de la chair sur ce poulet ! Ce n’est pas comme sur le premier poulet que vous avez acheté près du four du boulanger. C’était dans un petit village mauritanien, il y avait de l’animation. Là où je me suis rendu à la pompe pour chercher de l’eau.

– Pardon ? Je ne t’écoutais pas, j’étais dans mes pensées…

– Je parle avec Jazz. Je dis que, ce qu’il lui reste à faire, c’est de parler comme un homme pour réclamer ses volontés. Zim-Zim, toi tu n’es pas forte en la matière. Toi, tu viens manger délicatement et, Jazz, il veut tout avaler. Ah, tu vois Jazz, toi tu n’es pas malin, il faut faire comme ta maman : elle apprécie les os, elle mange bien. Tu dois faire comme elle. Hum, hum, hum, Jazz, hum hum, Jazz, tu ne peux pas manger doucement les os. Regarde ta maman, elle au moins laisse quelque chose après les os, en souvenir, regarde Jazz… il faut apprendre à parler maintenant. Ce qui est comique chez toi, c’est qu’à chaque fois que tu dévores un os, tu lèves tes moustaches pour dire : ah, c’est fini et qu’il faut envoyer ça à nouveau. Zim-Zim, je suis désolé, il n’y a plus… Jazz, allez viens, tu attends encore quelque chose. Zim-Zim, moi je n’ai plus rien. Tiens ma Zim-Zim, je sens tes dents aussi, tu peux manger mes doigts avec ça. Crapouillot, non, non, ça c’est des os trop pointus pour toi. Tiens voilà des os doux pour Zim-Zim. – Puis, après un long silence, Kaly me questionne à nouveau – Les gaullistes ce sont les partisans de Charles de Gaulle ou quoi ? Ah, la France, je ne comprends pas, la droite, la gauche, les écologistes ou les verts, eh, eh, la France… Je pense que la France est le pays où il existe les premiers partis politiques parce que, quand tu prends tous les partis existants pendant la révolution française, ces utopistes, ces groupes, comment dire… ces groupes révolutionnaires, les anarchistes qui manifestaient leur… le mot m’échappe en français.

– Leur mécontentement ?

– Oui, c’est ça mécontentement. Ce que je peux apprécier de la France, c’est la révolution française. Oh, cette leçon ! Je ne sais pas combien de temps je l’ai apprise. Je pense que cette révolution marque le point de départ de toutes les luttes politiques, syndicales et philosophiques. Oui !

– Kaly, il faut que j’arrête d’écrire.

– Dans ce cas, il faut arrêter de penser et aussi, refuser d’apprécier.

– D’apprécier quoi ?

– D’apprécier ! Tout ce qui intéresse vos sens, votre vie. Crapouillot, médecin après la mort. Il mange en trois temps. Le premier, c’est son entrée. Le second, mangé avec vous. Et, le troisième, c’est revenir vers sa gamelle. Vraiment, il est malin. Regarde comme il m’observe. Excuse-moi, j’ai délivré ton secret. Même ta maman, elle n’a pas entendu. Regarde comment, Jazz excuse-moi, je suis désolé, maintenant on est en train de causer, excuse-moi, j’ai dit que ça ne te suffisait pas. Ah, je sais que ce que je viens de dire t’a beaucoup choqué. Arrête de me regarder comme ça, ce n’est pas toi qui prends les trois plats, c’est moi. On reste de bons copains. Pas des « sales amis » de vrais copains. Regarde, il y a tout un scénario qui se passe là dans Nadrêva. Voilà, je sais maintenant où se…

– Kaly, tu as pris froid dans la nuit.» dis-je alors que mon ami vient d’éternuer.

– Ah, la nuit dernière, je ne veux pas décrire la nuit dernière. D’une part, vous, bon je ne veux pas revenir là-dessus, c’est le passé, ça n’a pas d’importance de remuer le passé, cela ne fait que remuer le couteau dans la plaie.

– Que penses-tu maintenant ? Que nous allons partir demain ?

– Ah, ça c’est la grande question. Moi, tant que je ne vais pas décoller de cette frontière, je me vois toujours incapable de continuer. Parce que cet après-midi, il y a un douanier qui m’a dit que jamais je ne franchirai cette frontière. Et, moi, je lui ai dit que même si le passage de la Namibie était d’une façon analogue lié à mon existence, je pense que ce serait difficile à un individu de s’opposer à cette volonté farouche.

– Pourquoi as-tu attendu ce soir pour me dire qu’un douanier t’a affirmé que tu ne passerais jamais ?

– Non, parce que moi, je ne l’ai pas cru. Moi, je crois à ce que je pense et non à ce que les gens me disent. D’ailleurs, je ne ferai jamais de jugement à ce que disent les autres.

– Kaly, il est tard.

– Je vais me coucher.

– Non, tu as d’abord un devoir à faire. Ton petit proverbe bambara.

– Ah, le proverbe du jour ça va vous étonner. « Avant de s’opposer et de se faire un ennemi d’un illuminé, il faut s’auto profiter de son amitié ». Ce proverbe est un peu religieux, je ne pense pas que vous puissiez l’apprécier. C’est un proverbe que l’on cite au cours des prêches et les individus qui veulent t’empêcher de réussir ne manquent pas.

– Oui, tu as mille fois raison. Les jaloux et les méchants sont légion en ce monde. Pourtant, il existe aussi de bonnes personnes qui sont prêtes à aider les autres. Nous en avons rencontrées au cours de ce voyage, y compris parmi les douaniers. Grâce à ces gens, je rentre plus confiant en l’homme que lors de mon départ.

– Eh, eh, vous avez eu le temps de fumer, de boire, de manger tranquillement, le temps d’arrêt pour se mettre à jour. Le matin, c’est les démarches pour le visa, les courses à faire dans les magasins pour la nourriture ou dans les banques pour reprendre des sous. Et, le soir, prendre des notes ou, tout du moins, comme ce que vous faites présentement, alors, c’est un tableau bien chargé. Vous vous précipitez pour rentrer en France. Je ne sais pas si en France vous aurez des heures où vous resterez sans travailler, je ne le crois pas.

– J’espère que tu as raison car, la pire des choses pour un homme, est de ne pas savoir quoi faire de ses journées. J’ai cru devenir fou lorsque je vivais ce cauchemar avant d’entreprendre ce voyage. Regarde, Nadrêva est décorée de criquets, de sauterelles et de toutes sortes d’insectes. Kaly j’ai envie de voir Rouen, Strasbourg, Annecy, Nice, Bordeaux, Marseille, Toulouse, Grenoble…

– Ah, ça c’est trop. Ah, ça c’est vraiment trop ! Toutes ces régions parisiennes, vous ne pourrez pas les voir d’ici l’année prochaine. Bonne nuit Capt’ain. »

Magasin de bières
Katima Mulilo, mercredi 24 mai 2000 :

« Kaly, je reviens du service de l’immigration. Ton visa est refusé ! »

Après de longues minutes de réflexion, Kaly décide de franchir seul les frontières de l’un des pays voisins. Persuadé que, seul et à pied, mon ami peut passer plus facilement, je n’ai pas envie de le contredire. Nous convenons d’un rendez-vous à la frontière Sud Africaine et, en lui souhaitant bonne chance, je lui remets l’équivalant de mille francs français en dollars américains.

« Nadrêva aide-moi ! Aide-moi, je t’en supplie, dit Kaly en venant chercher ses affaires.

– Kaly, je suis triste et désemparé devant la bêtise humaine. Tu es obligé de retourner en Zambie avec les risques que cela comporte, alors que tu as ton visa pour l’Afrique du Sud et un autre pour la France. Je me demande ce que craignent les Namibiens. Tout ça est trop idiot. J’ai retraversé la Tanzanie et la Zambie, nous sommes restés une semaine à Lusaka et autant ici… Tout ça pour rien ! Tous ces efforts pour nous retrouver dans la même situation. Tu ne prends pas ton chapelet qui est accroché sur le tableau de bord de Charly ?

– Non, je te le laisse pour que l’esprit de Kaly vous guide et vous protège. Je ne prends pas davantage mon sac, je le récupérerai lorsque nous nous retrouverons.

– Kaly, montre-leur que tu es un homme, prouve-leur que tu es plus intelligent qu’eux et, je t’en conjure, fais bien attention à toi. Débrouille-toi comme tu veux, mais réussis à rejoindre l’Afrique du Sud. N’oublie pas Kaly, n’oublie pas ce que disent les Africains, que le bonheur n’est pas contagieux, seul le malheur l’est !

– Ne vous inquiétez pas Capt’ain. Je vais te montrer qu’un Africain peut avoir des c… Et, avant de partir, puis-je vous poser une dernière question ?

– Oui, Kaly…

– Combien vous a coûté notre voyage ?

– Je l’ignore encore, je n’ai pas fait mes comptes et nous sommes encore loin du but, nous n’avons pas terminé notre voyage.

– Ah, ah, là, je le savais bien, comme d’habitude vous ne répondez pas à ma question. »

Kaly au bord du Zambeze

Sans se retourner, mon ami s’éloigne d’un pas ferme et digne. Je le vois sûr de lui et j’espère que nos cinq mois de compagnonnage et ce qu’il a appris, sera utile à son avenir. Puis, absorbé par la piste qui le ramène en Zambie, je le perds de vue.

« Where is your friend? Where is your boy ? » Me demandent les policiers quelques heures après le départ de Kaly. Les Baby’s semblent aussi tristes que je peux l’être. Les chiens des militaires n’aboient plus. Les insectes se taisent. Les hippopotames respectent leur silence. Le fleuve parait endormi. Le monde qui m’entoure semble s’être métamorphosé en un monde de silence où chacun médite sur l’absence de notre ami. Peu de temps après son départ j’ai repris ma route et, face aux grilles de la frontière botswanaise j’ai pris conscience de mon erreur, troublé je m’étais trompé de route. Lors de mon demi-tour dans le sable qui borde le poste de douane, Charly s’est enlisé. Je n’étais décidemment pas dans un état d’esprit constructif. J’en voulais à ce monde et à ses incohérences qui faisaient d’un pauvre diable malien un paria. Plutôt que de poursuivre mon chemin dans la bonne direction, je suis revenu passer la nuit à la frontière namibienne. Nous y avions nos habitudes et je souhaitais m’assurer que notre ami était passé, ce que de jeunes villageois zambiens me confirment.