Livre 14 : De la Namibie à Le Cap

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 14 : De la Namibie à Le Cap

Namibie, Jeudi 25 mai 2000 :

Peu avant mon départ, le policier qui était en faction ce matin m’a dit qu’il y a de nombreux animaux sur la « Caprivi Road ». Comme au Botswana, de nombreux panneaux routiers annoncent la présence d’éléphants. Les autorités namibiennes n’ayant apparemment pas envie que se renouvelle le cruel attentat survenu au mois de décembre, j’y vois surtout un convoi et des militaires puissamment armés. L’un d’eux me raconte la sauvagerie avec laquelle les maquisards angolais étaient intervenus.
« Les premiers véhicules ont miraculeusement échappé à cette bande armée. Le dernier des quatre, un camping-car, a été mitraillé de l’extérieur. Puis, tout en continuant à tirer, les maquisards sont entrés dans le véhicule… Les enfants ont été achevés sur la route… ».
En écoutant ce militaire, je prends une nouvelle fois conscience de la monstruosité humaine et la cruauté de ces êtres immondes amplifie profondément mon dégoût envers ceux qui, par lâcheté, osent s’attaquer à des enfants. Par leurs comportements, ces criminels sont beaucoup plus terrifiants que les bêtes sauvages qui résident sur ce continent et qui, elles, n’attaquent que pour se défendre ou pour se nourrir. Fort heureusement, les pauvres bougres comme le gardien du camping de Tiznit, les nomades du désert, les fermiers et villageois, Kaly ainsi que les consuls et autres directeurs d’hôtels ou amis qui m’ont accompagné tout au long de notre parcours me réconcilient avec l’Homme. Grâce à des gens comme eux, l’humanité survivra et le bien comme le mal ont encore largement de quoi subvenir aux besoins des jours qui s’ouvrent à eux. Ce récit m’horrifie encore lorsque j’emprunte la route qui mène à Kongola et qui, sur les cent vingt kilomètres parcourus, est totalement déserte.

la voiture Charly ensablée

En avance pour me joindre au convoi dont j’ai appris l’existence lors de mon arrivée à la frontière, je laisse Nadrêva près du poste de contrôle et, en compagnie de deux gardes armés, je pars visiter le bush environnant. Le livre du bureau où sont enregistrés les visiteurs ne comporte que le nom de deux businessmen venus depuis l’attentat, depuis six mois. Comme moi, ils ont du arriver en avance. Je suis le premier étranger. Faute d’animaux, la brousse regorge de militaires armés et de policiers sur le qui-vive. Quatre «four by four» chargés d’hommes, eux aussi puissamment armés et dirigés par des Blancs, m’aident car Charly est à nouveau ensablé. Malgré leurs efforts, mes deux gardes n’ont rien pu faire. L’arrivée des militaires est une aubaine. Cent mètres plus loin, Charly est de nouveau pris par les sables. Je comprends pourquoi les rangers du « Chobé Park » nous en avaient interdit l’entrée. Trois fois en deux jours, le compte est bon ! «Il fait froid, nous sommes presque au mois de juin, c’est le mois le plus froid de l’année.» Me dit l’un des deux gardes qui m’accompagnent pour mon mini safari. Les Baby’s halètent sous les 30 °C qu’il fait. Nous sommes tout près du delta de l’Okavango et de Maun où nous avons fait demi-tour, quelques semaines auparavant.

des impalas

A quinze heures, après avoir vu quelques koudous, un groupe de singes, quatre impalas et des hippopotames, je rejoins le convoi d’automobilistes qui attendent patiemment le signal du départ. Trois automitrailleuses chargées de soldats accompagnent le petit convoi de neuf voitures. Sur ce parcours superbe et bien asphalté d’environ deux cent kilomètres que nous effectuons en un peu plus de deux heures, j’étais, là encore, le seul touriste. A mi-chemin, comme deux trains parfaitement synchronisés, nous croisait le convoi qui, lui, se rendait à notre point de départ. En dehors de ces deux convois de la journée, toute circulation est rigoureusement interdite. Lors de mon passage à l’endroit où avaient été assassinés mes jeunes compatriotes, j’eus une pensée émue pour leurs parents dont la vie était détruite. Près du poste de contrôle de Bagani, git les restes d’une voiture dont les glaces et le pare-brise ont explosé sous l’impact des balles. «Bandits» m’a dit le policier devant mon regard interrogatif. Rundu étant encore à plus de deux cents kilomètres, je m’arrête pour la nuit dans un Lodge voisin. Je n’ai pas envie de faire du camping sauvage dans cette région, où seul le fleuve et une étroite bande de terre, me séparent de l’Angola.

Vendredi 26 mai 2000 :

La route est à nouveau totalement déserte et je me demande ce qui pourrait arrêter une bande de maquisard décidés. Camion, autobus ou taxi-brousse sont totalement exclus du paysage. C’est la première fois, depuis le début de ce long périple. Les villageois et gardiens de troupeaux nous regardent passer. Je constate leur surprise. Nadrêva n’est pas la seule cause de leur étonnement. Bien aménagées et présentes tous les trois à quatre kilomètres, les aires de repos prouvent que cette route a été conçue pour y recevoir de nombreux touristes. Je ne suis pas sûr que la chaleur, près de 30°, soit la seule cause de la sécheresse que je ressente dans ma bouche. A la fin de cette journée au cours de laquelle j’ai croisé un seul véhicule, (un blindé armé de six mitrailleuses), j’arrête mes véhicules sur le parking du magnifique Lodge d’Otavi. Bien qu’éloignée des lieux de l’attentat, la région est totalement désertée par les touristes. « Araignée du soir, espoir » me dis-je en observant l’animal qui tisse sa toile entre les deux montants de ma porte d’entrée. La nuit est glaciale. Je pense à Kaly et je me demande dans quel état je vais retrouver mon ami parti sans emporter sa doudoune.

véhicule blindé
Samedi 27 mai 2000 :

Rasé et douché, grâce à ma halte nocturne, j’ai de nouveau visage humain. « Canal Africa » annonce de nouvelles tueries entre ethnies au Nigeria. Trois cents morts, dit la radio et plus de trois mille depuis le début de l’année… En écoutant ces informations, je me remémore la traversée de ce pays et me dis que nous avions eu une chance incroyable. Puis, la voix dit que le Président sénégalais, en voyage à Paris, est venu chercher des armes afin de mieux surveiller une partie de son territoire. La France promet à condition que les militaires ne s’en servent pas contre les rebelles en Casamance. J’imagine les militaires faisant face aux rebelles et qui, s’apprêtant à riposter, s’entendent dire par leur officier : « Non messieurs, nous avons promis, nous ne pouvons pas tirer… ».

  • « Where do you come from ? » m’interroge une policière lors d’un nouveau contrôle alors qu’elle relève les numéros d’immatriculation de mes véhicules.
  • I’ am from France
  • To day? »

Cette question m’amuse encore de nombreuses heures après. En tout point comparable à la magnificence du Ban d’Arguin en Mauritanie, les dunes de sables de Walvis Bay proviennent du désert et se déversent dans l’océan. Ce spectacle est grandiose. J’assiste également à un phénomène climatique des plus surprenants. Je n’avais jamais un tel mur de brouillard. Une masse compacte d’environ vingt kilomètres de profondeur qui le matin vers dix heures, s’éloigne de la côte pour rejoindre l’horizon et réintègre son territoire vers dix-sept heures pour pénétrer l’intérieur des terres. Dû à la rencontre de l’air chaud du désert à celui, plus humide de l’Atlantique, ce phénomène se produit chaque jour de l’année.

arrêt dans le désert
Dimanche 28 mai 2000 :

En l’absence de Kaly, je prends conscience d’être devenu un vrai pro du changement de roue sur caravane. Vendredi le sixième ou le septième pneu de ma caravane éclatait et ayant vécu ce matin la même mésaventure, je remue ciel et terre pour trouver deux nouveaux pneus. Les spécialistes étant fermés, j’ai, là encore, un coup de chance extraordinaire. Alors que mes recherches durent depuis plus de trois heures, j’interroge un automobiliste venu faire le plein à la dernière des stations-services visitées. Il détient un stock de pneus dans son magasin qu’il a accepte d’ouvrir en ce jour férié. En fin d’après-midi, j’empruntais la piste qui mène vers le Sossusvlei, l’une des trente merveilles naturelles du monde et la halte de ce soir nous fait passer une nouvelle nuit dans le désert. Il n’y a pas la moindre âme qui vive à des kilomètres et je m’imagine que les Baby’s et moi sommes les derniers survivants de cette belle planète. Telle une cloche, féerique et presque irréelle, orner d’étoiles la nuit nous recouvre de constellations qui, de l’horizon où elles semblent toucher la terre jusqu’au plus haut du ciel, brillent de leurs myriades de lumières. Je n’en ai jamais vu autant.

dune de sable
Lundi 29 mai 2000 :

Réveillé à l’aube, j’aperçois d’un côté, la nuit qui se retire et, de l’autre, le soleil qui se lève. C’est là encore un spectacle grandiose. J’ai déjà assisté à un tel phénomène en avion mais jamais sur terre. Plus tard, accompagnés d’horizons magnifiques et de gorges époustouflantes de beauté, j’atteins l’entrée du parc du Sossusvlei. Nadrêva n’est plus qu’un monticule de poussière. Je regrette, une fois encore, l’absence de mon ami. Fort heureusement, le campement dispose d’un point d’eau et je m’évertue pendant trois heures à lui redonner un semblant de propreté tout en sachant que, demain, son état sera identique. En fin d’après-midi, je reprends la piste empruntée trois ans auparavant pour assister au coucher du soleil sur les dunes du Sossusvlei situées à soixante-cinq kilomètres.

dunes Ossusvlei
Mardi 30 mai 2000 :

Une nouvelle fois levé avant l’aube, j’y retourne ce matin. Les vingt-cinq derniers kilomètres de piste étant trop difficiles, je parque Nadrêva aux pieds de l’une des majestueuses dunes que longe la piste menant au point culminant. Bien que les chiens soient interdits dans le parc, grâce à des rangers compréhensifs, les Baby’s font l’ascension de la plus haute dune du monde et grimpent ses quatre cent cinquante mètres de dénivelé où nous attend un décor féerique. Le soleil se lève sur un panorama grandiose composé de dunes qui se perdent dans l’infini.

les Baby's sur la dune
Le Cap, jeudi 1er juin 2000 :

Dès notre arrivée à Captown, je cherche un lieu où je peux garer les onze mètres de mon attelage pour la nuit. Ce qui, dans les faubourgs de cette métropole, est une gageure. Je pense, en souriant, à notre première escale dans cette ville où je n’avais pas eu à chercher bien longtemps un emplacement… D’autres que moi avaient organisé notre bivouac. Nous déambulons depuis un long moment déjà lorsque j’aperçois une entreprise de caravaning où, à cette heure tardive, subsiste une lumière au fond d’un bureau. Le propriétaire, à qui je demande où je peux trouver un camping, désire savoir d’où j’arrive. « De France », lui dis-je alors que ses yeux n’en croient pas mes mots. L’effet de surprise est total. L’homme, qui travaillait tard pour cause de départ en vacances le lendemain, stoppe immédiatement son travail et me dirige vers une splendide propriété où il m’offre le gîte et un excellent dîner. «Dame Chance» était une nouvelle fois au rendez-vous !

un arrêt à Captown
Paarl, samedi 3 juin 2000 :

Mon hôte ayant décidé le lendemain matin qu’il était opportun d’ausculter ma caravane avant son départ, me fait part de ses constatations qui me laissèrent pantois. Scié à deux endroits, le châssis ne tenait plus que par miracle et explique l’éclatement de mes derniers pneus puis, après une plus longue auscultation, Peter m’a dit que Nadrêva était une « miraculée ». Ses ouvriers ont passé deux jours à réparer le châssis et les autres plaies dont elle souffre. Réparations qui occasionnèrent une nouvelle nuit passée dans un garage. Sur ses conseils, je me suis dirigé vers le magnifique « Caravan Camp » de Paarl, où, n’ayant rien de mieux à faire, je décide de nettoyer ma caravane de fond en comble au cours du week-end.

un garage
Le Cap, lundi 5 juin 2000 :

De retour à Captown, j’ai, entre autre, comme objectif, de remplacer mes lunettes perdues en Tanzanie. N’ayant pas trouvé de place en centre ville, les créneaux et marche arrière avec mon attelage demeurant encore un grand mystère, je gare mes véhicules devant le consulat de France, où je retrouve Monsieur le consul et son équipe visiblement heureux de me revoir et d’apprendre la suite de notre aventure. Surpris par les numéros d’immatriculation une femme stoppe son véhicule et vient me parler : « Un 75 ici ! Ce n’est pas croyable, il faut que vous nous racontiez, mon mari sera très heureux de vous rencontrer, suivez-moi ! ». Après avoir prit la direction du quartier qui domine le cœur de la cité, je découvre une somptueuse maison de style victorien accolée à un parc où vivent ibis et autres oiseaux protégés. J’apprends, qu’après avoir quitté la Pologne et avoir vécu quelques années dans la région parisienne, Robert et Alicia organisent, depuis, des safaris « four by four » pour leurs compatriotes en mal d’émotions fortes et amateurs de vie sauvage. Reçu comme un ami de longue date, l’amitié et la complicité naissent très rapidement de cette journée.

la maison du consul
Le Cap, mercredi 7 juin 2000 :

J’ai, enfin, ce matin, des nouvelles de notre ami. Ayant été prévenu (de je ne sais quelle manière) de l’endroit où je me trouve, le président des Maliens à Captown me serre contre lui, me remercie vivement et me communique les coordonnées de son homologue, à Jobourg, chez Kaly a trouvé refuge. Joint par téléphone, il m’apprend ce qu’il a vécu au cours de sa traversée pédestre du Zimbabwe, après qu’il ait échappé aux griffes des Zambiens et s’être fait refouler par les Botswanais. C’est, une nouvelle fois, l’excuse d’une belle rigolade. Avec son récit, j’imagine sa peur, marchant seul en pleine brousse au milieu des éléphants et des lions. Notre ami ne pourra plus dire qu’il n’a jamais vu d’animaux sauvages. Il m’apprend le vol de son passeport et de l’argent qu’il lui restait par le chauffeur du camion qui, en Afrique du Sud, l’a pris en stop. Ce couillon s’était vanté et avait montré son visa à un homme sans scrupules. Cet incident s’avère d’autant plus regrettable que, le contexte n’étant plus le même, le consulat français lui refuse un nouveau visa. Les photocopies de son passeport et de son visa que je lui faxe, lui permettront toutefois d’obtenir un nouveau passeport et d’être en règle en Afrique du Sud.

Le Cap, jeudi 8 juin 2000 :

Vins sud-africains et vodka polonaise accompagnent ce dîner de fête et la présentation à leurs amis conclue ce moment inoubliable. Surpris par notre histoire, tous me font part de leur surprise, ils ne comprennent pas que nous ayons, les Baby’s et moi, traversé l’Afrique et que nous soyons encore vivants. Ils sont sûrs que nous avons eu énormément de chance. Je pense aux prédictions du marabout malien et à Francisco que j’interroge très fréquemment, sans pour autant avoir systématiquement de réponse. Les longues conversations que j’entretiens depuis notre rencontre avec mes nouveaux amis sont agrémentées d’anecdotes cocasses vécues au cours des nombreux périples qu’ils ont effectués en Afrique Australe. Des souvenirs qui relatent leur vie et les dangers auxquels ils se sont heurtés ainsi que des crimes et atrocités dont ils ont été témoins. Alicia me racontait, hier soir, l’abominable carnage dont a été récemment victime un couple de jeunes mariés polonais venus célébrer leur voyage de noces en Afrique du Sud. Alors qu’ils prenaient des photos dans un lieu touristique, le jeune couple a été agressé par dix Noirs qui ont assassiné d’emblée le mari et abusé longuement de leur trophée. Violée, blessée de plusieurs coups de couteaux, sauvée miraculeusement de la noyade, la jeune femme, dont la vie est définitivement brisée, a relaté son effrayante histoire depuis l’hôpital.

un diner chez le consul
Le Cap, vendredi 9 juin 2000 :

J’ai, ce matin, à nouveau rencontré le journaliste du «Die Burger». Il s’empresse de faire une suite à son premier papier. Ceux du « Caravanier » local souhaitaient également faire un reportage de notre randonnée africaine. Ebahis, ils ne comprennent pas comment j’ai réussi à franchir ce continent et que Nadrêva soit encore sur ses roues ! Cette performance fait d’elle une star et, à leur demande, j’ai conduit mes véhicules dans différents endroits de la ville où ils ont pris un grand nombre de photos illustrant leur reportage. Une star dans laquelle je dormais profondément et qui, elle, n’a pas souffert des petits voyous ayant cette nuit cassés l’une des vitres latérales de Charly garé devant la maison de mes amis. Ils ont dérobés la radio de bord, mes lunettes de soleil et le sac où Kaly avait soigneusement rangé ses affaires. C’est le troisième vol depuis le début de mon périple. Jamais deux sans trois…

Le Cap, mardi 13 juin 2000 :

Sans savoir ce que nous réservait cette journée exceptionnelle, par cette belle matinée printanière, (la seule de cette semaine hivernale et grise), Robert et Alicia nous accompagnent jusqu’au Cap de Bonne Espérance qui n’a guère de secrets pour eux et que j’aurais tant aimé faire découvrir à Kaly. Elans, groupe de babouins et fleurs sauvages sont au rendez-vous. C’est magnifique. Robert m’apprend que, contrairement à ce que je croyais, les eaux des deux océans ne se rejoignent pas au Cap de Bonne Espérance, mais cent soixante kilomètres plus haut, au Cap des Aiguilles. Sur ce bout de terre, poussent plus de quatre mille variétés de plantes, soit davantage qu’il n’en existe en Europe, dont plus de cent soixante sortes de «proteas» : la fleur qui symbolise l’Afrique du Sud. L’émotion me gagne lorsque nous arrivons sur le rocher qui marque l’extrémité de ce continent. Je réalise mon rêve et je pleure devant le but que je m’étais fixé sept mois plus tôt. Je remercie Dieu, la Vierge Marie, mon ange gardien et Francisco sans l’aide desquels je ne serais jamais parvenu jusque-là. J’embrasse Nadrêva, Charly et les Baby’s. Je leur dis «Merci» et je remercie intérieurement Kaly et les amis qui m’ont aidé. Grâce à eux, grâce à nous, j’ai réussi mon pari. Je me demande si le destin nous a tous réunis uniquement pour accomplir ce fabuleux voyage. «Pour traverser mon pays, il faut être conduit par Dieu !» m’avait dit le diplomate qui m’a remis mon visa pour le Nigeria. Ce n’était pas seulement vrai pour la traversée de son pays, c’était vrai pour la totalité de notre parcours. Je pleure. Pierre avait raison, je pleure, mais pour la première fois depuis des années, je pleure de joie !

arrivée à Le Cap

Exprimés peu de jours avant le grand départ, les mots qu’il m’a dit me reviennent à l’esprit: « Pourquoi t’imagines-tu que ce voyage t’apportera des solutions ? Tu es fou, tu délires complètement ! Tout ce que tu feras, c’est claquer du fric, et après, que feras-tu après ? L’argent que tu vas dépenser, j’en suis persuadé, te manquera un jour. Tu veux partir et refaire ta vie ? Pourquoi persistes-tu à croire qu’ailleurs sera meilleur qu’ici ? Tu as déjà essayé, tu es parti en Afrique et en Lituanie et tu t’es planté. Tu as essayé et maintenant, tu es démotivé, désorienté, démoralisé ! Pourquoi veux-tu que cette fois-ci soit différente ? Tu as acheté un 4×4, j’apprends maintenant que tu veux acheter une caravane. Tu es fou ! L’Afrique ne t’apportera rien de plus que la première fois et tu dilapideras l’argent qu’il te reste. Tu veux toujours avoir raison, tu m’énerves ! Tu te moques de moi, tu me dis être à cent francs près et tu achètes une caravane… Tu n’écoutes personne. Tu n’es qu’un fabulateur ! Tu rêves, tu ferais mieux de rechercher une situation en Europe. Pourquoi veux-tu partir en Afrique ? Tu n’y feras rien ! Tu vas te planter, l’Afrique ne t’apportera rien et tu pleureras. »

la joie de Claude, à Le Cap

Après cette petite excursion de presque trente mille kilomètres, il nous fallait rejoindre l’Europe. Les multiples recherches et les nombreux contacts que j’ai eus avec les différentes compagnies pour notre rapatriement, aboutissaient systématiquement à des solutions identiques et affolantes. Les transitaires me demandaient vingt mille francs pour le transport en container de mes véhicules et, selon ces mêmes interlocuteurs, une loi récente interdisait un passager sur leurs bateaux. Les Baby’s et moi devions rentrer par avion ! Le coût global de notre retour avoisinant les vingt-huit mille francs, cette somme m’effrayait ! N’ayant pas envie de rejoindre l’Europe sans Charly et Nadrêva que je n’imaginais pas emprisonnés dans un container, j’eu une autre idée. À Libreville, alors que je négociais notre embarquement sur l’Evagelia, mon interlocuteur avait contacté par téléphone à Anvers un dénommé Jean-Marc. C’était l’unique renseignement dont je disposais pour retrouver cet homme. Grâce à l’un des amis de nos hôtes, le directeur général de l’une des plus importantes compagnies transitaires du Cap, j’obtenais les coordonnées du patron de la « Safmarine » à Anvers. Le fax expédié relatait brièvement ce que nous avons vécu depuis trois mois et je lui demandais si la compagnie accepterait de nous rapatrier aux mêmes conditions, voir moins si elle le pouvait… En fin d’après midi, Corinne téléphonait pour s’assurer que le destinataire avait bien reçu ma missive. Elle me rappelait cinq minutes plus tard : « Ce n’est plus dix mille francs, les prix sont à la hausse », me dit-elle en préambule. Je faisais déjà la grimace et m’attendais à entendre un prix comparable à celui qui m’avait été préalablement demandé par les autres compagnies. « Jean-Marc souhaite que tu l’appelles mais je peux d’ores et déjà te dire qu’il considère que ce que tu as fait est complètement fou et, qu’à ce titre, la compagnie va vous rapatrier… GRATUITEMENT

Charly sur le cargo

Ne croyant pas ce que je venais d’entendre, j’ai demandé à Corinne de me répéter cette nouvelle extraordinaire et incroyable. Quelques minutes plus tard, Jean-Marc me confirmait l’heureuse nouvelle et me demandait de prendre contact avec son responsable en Afrique du Sud qui, basé à Durban, était exceptionnellement à Captown. Et ce soir, nous sommes à bord du Méroula sans avoir accompli les moindres formalités douanières, sans être passés par les services de l’immigration ou vétérinaires et sans avoir payé le chargement de mon attelage. Comme lors de notre entrée au Gabon, lorsque la frontière s’était ouverte devant nous grâce à un troupeau de bœufs, le destin nous conduit à nouveau vers Libreville où nous devrions arriver le 6 juillet soit exactement quatre mois après que les Baby’s et moi ayons quitté Corinne ! Les huit jours passés à Captown en leur compagnie furent exceptionnels et ayant vécu de magnifiques moments, j’ai quitté Alicia, Robert et leur fils Bogdan avec regret. Gentillesse, tendresse, harmonie, complicité et amour règnent en maîtres absolus chez ce couple de quadragénaires qui me manqueront et que j’espère sincèrement revoir un jour.

Seul dans le carré des officiers, je me demande ce que je serais devenu sans ma « rencontre inopinée » avec ma fantastique et mythique Nadrêva, comme avec mon intrépide Charly ? J’ai vécu la première nuit de ma vie à bord d’une caravane le jour de notre départ et, qui sait, peut-être la dernière, cette nuit? Corinne m’attend, une nouvelle vie m’attend à Libreville. Située sur l’équateur cette ville avait marqué le cœur de notre voyage. Le vieux sage bambara ne disait-il pas que pour vivre heureux, il fallait vivre au milieu ? Inch Allah ! Pris en charge par ses frères Maliens, je ne m’inquiète plus pour Kaly, je le sais entre de bonnes mains. Pour clôturer notre conversation téléphonique je lui ai dit : «  Pour répondre à la question que tu m’as posée lors de notre séparation, lorsque les Baby’s et moi arriverons à Libreville, huit mois se seront écoulés depuis notre départ de France. Plus de 1500 photos retraceront notre traversée de seize pays, dix-neuf si je compte les allers et retours en Tanzanie, Zambie et Afrique du Sud. Nous aurons parcouru environ 9 000 kilomètres en deux voyages sur un cargo et 28 935 sur les routes. Charly aura consommé 4 533 litres de gasoil, soit une moyenne de 15,66 litres aux cent kilomètres pour un prix moyen de 3,67 francs le litre. J’aurais dépensé 16 665 francs de gasoil, 3 888 francs pour les visas, 6 880 francs pour les réparations, 35 760 francs pour les divers bateaux, train, appareil photos, taxes portuaires, chargements et autres. Et, une moyenne de 3200 francs par mois pour nos dépenses journalières. Soit un global d’environ 88 000 francs ce que j’aurais dépensé et même davantage, si j’étais resté à Paris ! Comme tu peux le constater ce bilan financier est aussi positif que celui qui m’est personnel. C’est le plus beau bilan de ma vie ! Quand à mon capital santé, il a l’air intact. Je n’ai pas même eu un rhume ! Kaly tu as été un excellent compagnon de route, je te remercie pour ton aide comme pour ta présence. Ce que nous avons vécu ensemble est inoubliable. Au revoir mon cher ami, les Baby’s et moi t’embrassons fraternellement.»

le cargo