Livre 15 : Le retour (1ère partie)

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 15 : Le retour (1ère partie)

A bord du Méroula, vendredi 16 juin 2000 :

Chargé de trois cent quatre-vingt-dix containers et autres denrées représentant huit mille tonnes de fret, le « Méroula » a quitté le port du Cap avec quarante-huit heures de retard. Dimitri, le Commandant, n’a pas dormi. Il est de mauvaise humeur. Le pilote promis à quatre heures du matin, est, lui aussi, arrivé en retard… L’équipage est en tout point comparable à celui de l’Evagélia. Le Commandant est Grec, les officiers Ukrainiens et les matelots Philippins.

la caravane Nadreva dans le cargo Le Méroula

Comme lors de notre traversée précédente, je regrette que mes connaissances de la langue anglaise ne me permettent pas de communiquer comme je le souhaite avec les officiers embarqués pour sept mois minimum et un an pour certains. Les longues conversations que j’avais avec Kaly me manquent et je crains que ce long voyage de vingt jours environ ne finisse par me paraître interminable. Le travail effectué sur mon ordinateur ne remplit pas toutes les heures de la journée qui s’écoulent trop lentement. Comme sur l’Evagélia, le vin est absent et l’ambiance y est toute aussi austère. A bord depuis deux jours, je me contente de l’eau offerte en pensant aux nombreuses et bonnes bouteilles partagées avec Alicia et Robert. Ma cabine est des plus rudimentaires. Le confort que m’offrait ma belle caravane me manque. J’aurais aimé qu’elle soit sur le pont, comme à l’aller. Couverts de suie et de cambouis, alors qu’ils ont été toilettés au Cap, les Baby’s séduisent l’équipage, comme le commandant. Tout le monde est aux petits soins pour eux. Un commandant qui espère que le retard enregistré au départ sera en partie récupéré. Affrété 4200 $ par jour par la Safmarine, chaque heure perdue par ce vieux cargo s’inscrit en perte.

la cabine dans Le Méroula
Matadi – République Démocratique du Congo, mardi 27 juin 2000 :

Les jours étant plus longs et le climat à nouveau chaud et humide, j’ai ressorti mes affaires plus légères et rangé pour un bon moment ma doudoune et autres effets qui m’habillaient il y a peu de jours encore. Mon statut de «touriste français» inquiète les autorités et, comme lors de nos deux précédentes escales à Lobito et à Luanda en Angola, je suis cantonné à bord du Méroula, le seul bateau à quai depuis trois jours dans le port de la République Démocratique du Congo. L’«interview» que j’ai eue, dès notre arrivée dans le bureau du Commandant par deux officiers qui physiquement me faisaient davantage penser à «Laurel et Hardy », qu’à des agents de la surveillance du territoire ou de quelque autre organisme quelque peu sensible, confirme que les autorités se méfient. Nous sommes dans un pays en guerre et Ernest, l’agent de la Safmarine m’a prévenu, les photos sont interdites et je ne peux, sous aucun prétexte, quitter le navire, y compris pour promener mes chiens sur le quai. Nous devons rester au minimum cinq jours et, comme je l’ai fait en Angola, je me rends tout de même sur le quai de ce pays qui, comme le précédent, m’avaient refusé leurs visas. Comme moi, les Baby’s sont ravis de retrouver les bonnes odeurs terriennes.

les containers dans le cargo

« Il n’y a pas cinq jours de travail, peut-être deux au maximum. Il y a en fait un jour de travail. – Me dit le commandant – mais les grues que vous voyez sur le quai sont toutes en panne. La seule qui est encore en état de fonctionner appartient à la société qui gère l’administration du port, les entrepôts et la manutention. Si je veux que le navire soit chargé ou déchargé et que la grue fonctionne, nous devons apporter le carburant et le matériel qui la fait tourner… »
N’ayant pas d’autres ressources que celles de parler avec les dockers de ce pays francophone, Je m’approche de l’un d’eux, un jeune de vingt ans, qui travaille sur le cargo.

– Au Congo nous souffrons beaucoup, oui beaucoup… Nous sommes traqués, surveillés… Nous travaillons comme des bêtes pour un salaire de misère. Oui vraiment les Congolais souffrent beaucoup ! Les villages ne vivent plus depuis le départ des Blancs… Les Blancs, ils ne veulent plus venir depuis qu’il y a la guerre civile… Avant… De nombreux jeunes de mon âge sont enrôlés de force. Plusieurs de mes copains sont partis se battre contre nos frères de l’Est. Il y a une dizaine de jours, dans la région de Kisangani, les Rwandais et les Angolais se sont affrontés. Les tirs et bombardements ont fait sept cent soixante victimes parmi la population civile. La ville était à feu et à sang. La cathédrale brûlait, les boutiques étaient pillées. Je me demande si mes copains sont toujours en vie. Nous fêterons, après demain, le quarantième anniversaire de l’Indépendance. Un grand défilé est prévu. Le principal boulevard de Kinshasa a été refait à neuf. Désiré Kabila veut frapper un grand coup vis-à-vis de l’opinion publique. Or, il n’a rien changé depuis qu’il est au pouvoir. Ce sont les mêmes qui dirigent le pays depuis le départ de Mobutu. Ils ne pensent qu’à s’enrichir. Oui, vraiment nous souffrons beaucoup !
– Il n’y a pas que les Congolais qui souffrent. Tous les Africains souffrent. Partout en Afrique, les hommes souffrent.» dis-je en pensant à Kaly, alors que d’autres dockers aux regards suppliants m’interpellent.
« Capt’ain, donne-nous à manger, nous avons faim, Capt’ain donne-nous à manger, donne-nous à boire, n’es-tu pas content du travail que nous avons fait ? Nous n’avons rien, donne-nous à manger ». Je comprends enfin pourquoi Kaly m’appelait ainsi et je me demande si notre ami a vécu parmi les dockers de Dakar ou d’ailleurs. Dockers qui soulagent la cale N° 2 de ses mille cinq cents tonnes de sel alors que d’autres libèrent la cale N°4 de ses nombreux containers et que d’autres encore débarquent les fûts chargés de deux cents tonnes de goudron. Pendant ce temps, certains d’entre eux me subtilisent l’un de mes deux cartons de vin sud-africain du coffre de Charly qui, comme Nadrêva, se repose au fond de l’une de ces cales. Jazz et Zimba continuent à séduire. Les dockers me hèlent depuis le quai et me demandent si je veux les vendre. Je me demande combien de fois m’a été posée cette question… Multitude me semble un mot faible.

les dockers dans la cale du Méroula

« Depuis combien de temps fais-tu ce métier ?, dis-je à mon jeune interlocuteur.
– Depuis l’âge de dix ans ! A cette époque, je ne portais pas de poids aussi lourds que ceux que je porte maintenant. J’étais employé pour défaire le plastique qui enveloppe les palettes.
– Combien gagnes-tu par mois ?
– Mille deux cents francs. Avec ça je ne peux rien faire. Un verre de riz coûte quatre francs. Une paire de chaussures un peu présentable, plus de mille francs. Un pantalon le même prix. Je continue mes études d’électricien. Je suis en sixième année. Mon frère vit en Europe…» Je ne lui demande pas s’il s’agit d’un frère « même mère, même sang ». Appuyé sur le parapet, tout en appréciant la discussion avec ce jeune homme qui me parait brillant et intelligent, j’admire les collines qui environnent la ville et le fleuve Congo qui, depuis l’océan situé à environ cent kilomètres, forme une frontière naturelle entre l’Angola et la République Démocratique du Congo.

« Je finis mes études et après, je pars en Europe. Je sais qu’avec un métier tel que le mien il me sera aisé de trouver un travail. La difficulté sera de me procurer un passeport, parce que sans passeport, il n’y a pas de travail. Et, sans travail, il n’y a pas de vie ! Sans travail, nous ne sommes rien, nous ne représentons rien. » J’omets volontairement de lui dire que je sais à quel point un homme sans travail est rejeté de la société et que Kaly sait à quel point il est difficile, pour un Africain, d’obtenir un passeport.

« Les passeports sont donnés sans difficulté aux jeunes de la caste dirigeante. Ils peuvent faire leurs études en Europe… Le pays est complètement corrompu. Si les étudiants veulent passer leurs examens, ils doivent payer leurs professeurs… Nous ne pouvons pas circuler librement et, même si vous avez un passeport, il faut demander de multiples autorisations pour se déplacer à l’intérieur du pays ou pour aller à Kinshasa. Ce qui se passe est pire qu’à la pire époque du bolchevisme en URSS… Plus rien ne fonctionne, le téléphone et les moyens de communication sont détruits. Les trains déraillent souvent et les avions ne sont pas entretenus. Deux de mes amis sont mort récemment dans un accident d’avion. Oui, vraiment le peuple congolais souffre beaucoup… Nous devons tout le temps nous battre pour survivre… Si nous voulons quitter le pays, nous devons nous cacher dans les cales des bateaux et voyager clandestinement pour trouver la vie… ». En écoutant attentivement ce que me dit mon jeune interlocuteur, je pense aux nombreux réfugiés que j’ai eu l’occasion de rencontrer au cours de ces dernières semaines.

un village de la République Démocratique du Congo

Ernest m’apprend que ce pays de cinquante-cinq à soixante millions d’habitants est grand comme cinq fois la France et qu’en superposant sur une carte d’Europe celle du Congo, je me rendrais compte que Matadi est à la hauteur de Lisbonne, Yakoma à celle d’Anvers et que Ndola à celle d’Athènes. Contrairement à ce que je m’imaginais au Cap, j’ai l’impression que cette escale achève mon long périple. Il me fallait prendre conscience des réalités de l’Angola et de la R.D.C., les deux pays où régnent la terreur et la guerre et où les routes sont minées. Deux pays qui manquent singulièrement à ma culture africaine. En observant les camions, des « Renault », qui sont sur le quai et la couche de poussière jaune qui les recouvre, je pense à ce que le pilote du navire m’a dit quelques minutes avant que nous n’accostions. «Les routes sont détruites, il n’y a plus que des pistes et quelles pistes ! Cassés et démantibulés, nos véhicules n’ont plus de suspensions et les roues plus de roulements. Vous ne pouvez pas vous imaginer, c’est l’horreur. » En écoutant cet homme, je revoyais les routes pourries que nous avions empruntées et, en observant l’état du quai et des machines qui s’y trouvent, je suis sûr d’être en dessous de la vérité…

« Nous nous sommes rencontrés mais nous ne nous sommes pas présentés », me dit quelques minutes plus tard le chef du service de sécurité.
– Je m’appelle Claude et toi ?
– Noël, je suis né un 25 décembre c’est pour ça que…
– Que tu es catholique ?
– Non, je suis chrétien, je fais partie de l’église Pentecôtiste. »

Quelques minutes plus tôt mon jeune interlocuteur m’avait dit – « Je suis chrétien, je vais régulièrement prier à L’église des Douze Apôtres. Le prophète qui a créé cette église est un envoyé de Dieu. Il est né dans un village au nord du pays » 

une vue sur la côte