Livre 16 : Le retour (2ème partie)

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 16 : Le retour (2ème partie)

A bord du Rosa, la Rochelle – France, dimanche 27 août 2000 :

Retrouver l’Europe et mon pays après dix mois d’absence ne peut guère me laisser indiffèrent et, comme lors de nos escales à Douala, à Takoradi au Ghana, à Abidjan ou à San Pedro en Côte d’Ivoire, ma promenade à vélo me conduit vers le centre de la ville que je retrouve avec plaisir. La vieille cité de la Rochelle, où nous avons accosté ce matin sous un beau soleil de fin d’été, accueille de nombreux touristes.
Les terrasses de café sont bondées et les rues fourmillent de gens décontractés. Que des Blancs !

Charly et Nadreva à la sortie du bateau Delmas

Ne sachant pas quoi faire pour me faire plaisir lorsqu’elle avait toute sa tête et qu’elle me disait « Je t’adore trop » à ses violentes crises et à ses cris de haine, Corinne, suivant les heures ou les jours, se transformait en Docteur Jekyl ou Mister Hyde! N’ayant pas fait le voyage vers elle pour m’entendre dire les horreurs qu’elle formulait dans ces moments-là qui furent nombreux, trop nombreux… Ne sachant plus si j’étais en présence de celle qui m’avait écrit qu’elle m’aimait et qui faisait tant de projets ou en face de celle qui m’était inconnue et qui le restera, j’ai décidé de lever l’ancre. Je n’étais visiblement pas celui qu’elle attendait. Bien que malheureux, il m’était impossible de rester dans de telles conditions. Je pensais qu’elle serait celle qui me ferait oublier toutes les autres et, avec regret, j’ai constaté qu’il n’en n’était rien. Je regrette aussi que nous n’ayons pas davantage communiqué et que Corinne ne se soit pas davantage confiée.
J’aurais peut-être pu comprendre quels étaient les horribles fantômes qui la faisaient agir ainsi. Je me demande ce qu’elle a subi ou souffert pour être aussi monstrueuse dans ces moments-là. Je lui disais qu’elle devrait voir un psychologue. Elle s’y refusait. Le temps ayant accompli son oeuvre, je préfère me souvenir des bons moments que nous avons passés ensemble comme lors de notre week-end à Lambaréné où nous avons visité l’hôpital du docteur Albert Schweitzer et un autre dans la superbe Lodge d’Ekwata où Corinne m’avait invité.

Kaly, Corinne et les Baby's

Au cours de ce mois écoulé dans la capitale gabonaise, j’ai à nouveau été interviewé par les journalistes de « L’Union » qui ont titré : « La suite sans Kaly ! » et, par Pierre de l’A.F.P. qui a transmis à Paris une nouvelle dépêche à l’origine de nombreux autres articles dans la presse française et internationale.
Au cours de cet entretien il m’apprenait qu’un journaliste d’Europe N°1 cherchait désespérément à me joindre depuis sa première dépêche. L’un des journalistes travaillant à « Radio Vatican ». Après avoir lu cette deuxième dépêche, où il était écrit que j’écoutais régulièrement cette radio, on m’a contacté par téléphone. Depuis Rome, il m’a interviewé en direct durant plus de vingt minutes. Jean Hélène faisait de même pour R.F.I.

Gabon

Coincés derrière de nombreux containers, les dockers français ne travaillant pas le dimanche, Charly et Nadrêva doivent attendre vingt-quatre heures de plus pour quitter le bord où ils sont parqués depuis dixneuf jours et, rentré de La Rochelle, le Commandant est accueilli par des Baby’s qui lui font la fête. Face à lui, comme les autres officiers, il est Polonais. Je regrette, une nouvelle fois, d’être aussi nul en anglais.
Aimant les chiens, au cours de cette traversée, le Pacha était aux petits soins pour eux et Jazz et Zimba ont une nouvelle fois fait l’unanimité des hommes du Rosa. Après leur promenade sur le pont où ils m’étonnaient par leur pouvoir d’adaptation, les Baby’s profitaient comme moi du luxueux confort que la
cabine de l’armateur nous offre encore ce soir. Un véritable petit appartement d’environ quarante mètres carrés agencé avec infiniment de goût et disposant de tout le confort : salle de bains perso, chambre, salon avec frigo, radio… J’étais loin d’imaginer que je rejoindrais mon pays sur un navire où la salle de sport, le sauna et la piscine agrémenteraient également ma traversée. Un cargo où les gens du Méroula ou de l’Evagélia seraient bien aises d’avoir un tel confort. Pour occuper le temps de ces jours passés à bord, je travaillais ou je lisais « Le Père Goriot » et « Le Colonel Chabert », les « Lettres de mon Moulin », « Le Triomphe de l’amour » et « La Double inconstance », « La Princesse de Clèves » et « L’éducation sentimentale » ou « Les Liaisons dangereuses ». Cette belle littérature française m’a passionné et j’envie la qualité de ces écrits comme la construction de romans d’une telle ampleur.

La cabine du bateau Delmas

A minuit, les machines s’arrêtent et, comme le port de la Rochelle, le puissant navire de la « Delmas » semble endormi. Le silence règne à bord. L’océan est calme. Une violente pluie d’orage se déverse sur les ponts où, lors de mes promenades, je pouvais observer dans ses moindres détails ce colossal vaisseau. Bien qu’ayant navigué pendant près de deux ans sur des super tankers de plus de deux cent mille tonnes, ce cargo m’impressionnait par sa taille. Le « Roro » dont me parlaient tant de gens lorsque nous étions à Yaoundé, me surprenais aussi par ses gigantesques entrepôts auxquels de puissants camions et semi remorques accédaient par une rampe de 650 tonnes qui, une fois relevée, atteint une hauteur identique à celle d’un immeuble de seize étages. Grâce à la générosité du groupe, ce magnifique bâtiment nous a, lui aussi, rapatrié gratuitement depuis Libreville.

Le bateau Delmas

Six de ces fabuleux vaisseaux battant pavillon panaméen et appartenant à la compagnie « Delmas » desservent sur cette ligne, dix-neuf ports en une rotation qui dure environ quarante-neuf jours.
Communément appelés « les super cargos », les délégués de ligne sont responsables du chargement et représentent la compagnie auprès des officiers ou des matelots philippins employés par une société anglaise.
Dès notre embarquement, j’ai sympathisé avec Yann qui occupe ce poste (toujours occupé par un Français lorsque les roros sont en Afrique). Peu de temps après que nous ayons quitté Takoradi au Ghana, lors de l’excellent dîner que nous partagions à la table du commandant, Yann m’informait qu’un passager clandestin, un jeune Congolais de 14 ans, venait d’être trouvé à bord. C’était apparemment la quatrième tentative de ce gamin qui espérait, une nouvelle fois, rejoindre la France. Écroué dans la prison du bord, le jeune homme sera nourri, aura de quoi étancher sa soif et pourra prendre une douche avant de se faire tabasser par les policiers ivoiriens auxquels il sera remis le lendemain. Selon Yann, les policiers n’auront aucune pitié pour lui. Il sera, par la suite, rapatrié par avion aux frais de la compagnie. En écoutant ce que me disait Yann, je me remémorais ce que me disait le jeune docker, dans le port de Matadi.
Lors de notre escale à Abidjan, un attroupement s’est formé aux pieds de la rampe d’accès. Les gardiens et manutentionnaires venaient de capturer un autre passager clandestin. Certains disaient qu’il fallait le remettre à la police et un autre qu’il écrirait à la compagnie si, comme certains le préconisaient, il était laissé en liberté et d’autres encore que ce n’était pas l’affaire des Blancs, qu’ils devaient régler ça entre eux. Les hommes de la sécurité fouillaient le pauvre malheureux qui n’avait, comme tout bagage, qu’un petit sac contenant quelques sachets d’eau, un paquet de biscuit et quelques uns de manioc. Le clandestin était au sol, des hommes lui donnaient des coups de pieds dans le ventre, les deux dobermans du bord le menaçaient.
Par leurs rondes incessantes, ces redoutables chiens sont chargés de la sécurité et par leurs flairs de découvrir ces pauvres bougres. Jeune, peut-être 30 ans, le clandestin ne parlait pas un mot de français. Sierra Léonais ou Ghanéen, son regard laissait percevoir la panique, ses yeux se faisaient suppliants. L’un des gardiens a ouvert le paquet de biscuit et l’a partagé avec ceux qui l’entouraient. D’autres conservèrent les petites barres de manioc ou les sachets d’eau. Puis, d’un commun accord, ils laissèrent s’enfuir ce jeune clandestin qui s’éloigna en courant du plus vite qu’il pouvait.

Au cours de cette même escale, Yann m’a proposé d’aller boire un verre dans l’un des bars jouxtantle port. L’une des jeunes femmes présentes est alors venue d’office s’asseoir sur mes genoux, les mains posées sur mes épaules, en me regardant droit dans les yeux, elle me dit avec un accent inimitable «Toi dis donc, tu connais bien Afrique, t’es un vieux bandit !» Je me demande encore comment elle a pu comprendre et deviner aussi rapidement comme l’avait fait le chauffeur du petit taxi de Yaoundé qui, sans que je lui aie raconté quoi que soit de ma situation, m’a dit : «Vous avez eu de gros problèmes, mais ne vous inquiétez pas, tout s’arrangera pour vous.» A ces moments là, comme à d’autres, j’ai souvent eu l’impression que ces gens lisaient en moi comme dans un livre.

Trois jours plus tard, de toute la puissance de ses machines, le Rosa faisait route vers l’Europe. Le ciel était gris et l’océan houleux. Marek, le commandant, réintégrait sa cabine. Il tenait en main deux nouvelles photos : les Polaroïds d’un septième clandestin de 27 ans trouvé à bord. Celui-ci aura au moins la chance d’être remis aux services de l’immigration française. Que viennent chercher ces hommes en Europe et que vont-ils y trouver, désappointement et rejet, déception et rancoeur ? Je les plains, en particulier celui de 14 ans qui, par faim ou par soif, avait dû dévoiler sa présence à bord. Je constate que les injustices en ce bas monde m’excédent un peu plus chaque jour. Au cours de ce long voyage j’ai découvert la misère et le manque d’avenir auxquels les Africains sont confrontés et je me demande pourquoi certains de mes compatriotes se lamentent. Je souhaite qu’il en soit tout autre pour Kaly et que notre ami ne soit jamais contraint d’embarquer clandestinement sur un cargo.

Carte du voyage Paris - Le Cap