Livre 2 : De l’Espagne au Maroc

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 2 : De l’Espagne au Maroc

 

Algésiras, samedi 13 novembre 1999 :

Quelques douleurs dans le dos me rappellent ce vieux dicton « Qui veut voyager loin, ménage sa monture ». Je dois être attentif et je me suis octroyé une journée supplémentaire de repos avant de quitter le continent européen pour de nombreux mois.

Zimba parait heureuse de sa nouvelle vie. Je la trouve en pleine forme et découvre une nouvelle chienne. Habituellement très lymphatique, elle joue et gambade comme une jeunette. Quant à Jazz, moins courageux que sa mère, il lui colle aux basques à longueur de journée. N’appréciant que très modérément les nombreuses heures de voiture imposées et les croquettes achetées, ils n’ont rien mangé depuis notre départ. La balade de plus d’une heure effectuée en cette fin d’après-midi leur a ouvert l’appétit et ils dînent copieusement. J’espère qu’ils s’habitueront car ce n’est qu’un début, avec la longue route qui nous attend.

Carte de l'Espagne

La station de radio que j’écoute diffuse de nombreuses et belles chansons espagnoles ou cubaines. Elles éveillent en moi de la nostalgie. Seul depuis des mois, j’ai un désir dingue de faire l’amour. Pour autant, n’ayant pas envie de faire n’importe quoi, ma décision est prise. Je ne toucherai pas une seule de ces jolies femmes à la peau ambrée qui ne manqueront pas de croiser mon chemin. Trop dangereux ! Le sida n’est pas la seule cause de mes craintes. Je me souviens de ces vieux Blancs qui, en Afrique, à Cuba et au Brésil se sont détruits pour les attraits d’une belle jeune femme noire ayant répondu trop facilement aux avances d’un monsieur aux cheveux gris.

La grande aventure commence ! Face à moi il y a l’Afrique et ses pièges, l’Afrique et sa fosse aux lions dans laquelle je risque de périr à tout instant. L’Afrique où j’arrêterai de boire et de me saouler pour à nouveau croire en moi et en mes qualités… Pour ne plus avoir peur de moi !

 

Ceuta – Espagne, dimanche 14 novembre 1999 :

De petits coups discrets frappés à ma porte m’alertent.
« N’aurais-tu pas perdu quelque chose, aujourd’hui ? », questionne celui qui vient de me réveiller.
Il est plus de minuit. Énervé, j’ai pris un cachet et me suis endormi il y a moins d’une demi-heure.
« N’as-tu pas été victime d’un vol, dans la journée ? », ajoute celui qui me parle au travers de la fenêtre jouxtant la porte d’entrée.
Vive, la lumière du parking me permet de voir celui qui est derrière la vitre. Peut-être trente ans, grand, les cheveux frisés et longs, un faciès européen.
« As-tu envie de retrouver ce que l’on t’a volé ? », poursuit mon visiteur.

Comment pourrais-je répondre autrement que par l’affirmative ? Comment pouvais-je ne pas avoir envie de récupérer mon outil de travail : un « Nikon » et son excellent objectif qui m’ont été dérobé dix minutes après notre arrivée à Ceuta. Payer son plein de gasoil en laissant la vitre de la portière droite ouverte et sur le siège son appareil photo, fait de ce gasoil détaxé, un gasoil prohibitif. Je m’en veux de ma stupidité et je me répète inlassablement depuis le début de l’après-midi. « Pourquoi as-tu été aussi bête ? Tu t’es fait couillonner comme un débutant, par un truc connu par tout le monde. Tu n’es qu’un imbécile, ce qui t’arrive est bien fait pour toi. » Je paye cher ces deux minutes d’inattention.

Quelques heures auparavant, j’ignorais que Ceuta était un port franc espagnol. J’apprends, à mes dépens, que c’est une ville de « merde » où, pendant l’été, une voiture est fracturée toutes les quinze minutes. Notre arrivée sur le sol africain commence très fort. Furieux, je pense à ce qu’un ami m’a dit avant mon départ : « Tu es fou d’entreprendre ce voyage. Tu te feras tout piquer, tu n’auras plus que les yeux pour pleurer !… »

La journée avait pourtant bien débuté. La traversée s’était magnifiquement bien passée et mes manœuvres pour accéder, virer et sortir du ferry se sont déroulées sans incident. Le ciel était au beau fixe. J’étais heureux. Ma joie a été de courte durée.

Mon visiteur parle de « mafia » et de gens qui, comme lui, la combattent, d’hommes seuls assassinés à bord de leur véhicule et de voleurs qu’ils appréhendent, puis il me propose un rachat possible de mon appareil qu’il me décrit. L’homme souhaite que je l’accompagne, stupide mais tout de même pas à ce point, je lui propose un acompte afin de récupérer mon appareil auprès de celui qui l’a volé. Je lui dis que le complément des trente milles pesetas demandées (1200 francs) sera versé à son retour et je lui demande comment il sait que mon appareil a été dérobé et comment il nous a retrouvé sur le parking de la gare maritime… Ses réponses sont plausibles. Je décide de lui confier un acompte de 300 dirhams (180 francs)… Je ne prends pas un grand risque ! Et je me fais avoir une deuxième fois, sûrement par le même voleur !

 

Lundi 15 novembre 1999 :

Munis d’un nouveau matériel photographique de la même marque et tout aussi cher acheté ce matin à Ceuta, nous effectuons nos premiers kilomètres sur les belles routes du Maroc avant de retrouver celles de l’Afrique Noire qui, comme celles du Mozambique, réservent bien des mystères et de nombreux pièges.

Ignorant volontairement ce à quoi je nous expose et n’ayant qu’une vague idée des pays que nous pourrons franchir sur ce continent, je sais que Jazz et Zimba courent le risque d’être rejetés à l’entrée de certains pays. La seule certitude qui m’est permise à ce jour, c’est que, partis depuis une semaine, un homme m’a volé mon Nikon et que nous roulons en direction de Rabat.

Palais royal de Rabat
Le Palais royal de Rabat

 

Dès notre arrivée, je me rends à l’ambassade de Mauritanie où j’espère obtenir rapidement mon visa. Mais nous sommes la veille de la fête de l’Indépendance et je me heurte à un consulat dont le service est fermé et ne rouvrira ses portes que vendredi matin. Ce premier contretemps m’indiffère. Je suis ravi de découvrir la seule ville impériale que je ne connaissais pas encore et les Baby’s font fureur. J’ai rarement vu ma chienne aussi heureuse et aussi excitée. L’aspect effrayant dans lequel sont mes chiens et la température ambiante me donne envie de les faire toiletter. Rabat n’est pas Paris et les salons de toilettage ne courent pas les rues.

Carte du Maroc

 

Rabat, vendredi 19 novembre 1999 :

De retour à l’ambassade de Mauritanie, le préposé m’informe que je dois payer 100 dirhams pour obtenir mon visa, deux photos d’identité et un billet d’avion aller-retour Casablanca – Nouakchott ! Je suis sidéré, mais ce n’est encore pas tout! Le préposé du service ajoute que le service n’accorde plus de visas après dix heures quinze et que je ne l’obtiendrai que lundi matin où je dois être là à neuf heures précises ! Le ton employé n’est pas discutable et cette nouvelle perte de temps m’énerve. L’un des gardiens de l’ambassade me parle d’une agence de voyage où je peux obtenir ce fameux billet d’avion et le revendre après l’obtention de mon visa.

Nécropole Chella, à Rabat
Chella : une nécropole mérinide à Rabat

 

Pendant ce temps, Nadrêva se remet tranquillement de ses premières émotions sur le terrain de camping de Salé.

Comme beaucoup de monde, les jeunes femmes de l’agence craquent devant les Baby’s. Elles savent où je peux les faire toiletter et l’une d’elles téléphone à une clinique vétérinaire. Grâce à mes chiens, j’obtiens que la pénalité pour l’achat et la revente de mon billet ne me coûte que 635 dirhams au lieu des 900 normalement exigés ! A jour de leurs vaccinations, le docteur réalise en français et en anglais le certificat de « Bon état de santé » qui leur manque.

Les 2 chiens devant Chella
Les Baby’s devant Chella

 

Deux heures plus tard, je récupère mes chiens inquiets et tremblants. La coupe faite par l’assistant du docteur me laisse perplexe mais les cent dirhams demandés par chien (9 euros) m’interdisent toute remarque. Les poils sont courts, c’est tout ce qui compte, je sais que dans un mois ils seront à nouveau présentables. Un mois… Je me demande où nous serons dans un mois pour fêter la nouvelle année en sachant où je veux me rendre et sans savoir comment y aller. Ma seule certitude est que ce jour sera exceptionnel, si j’ai la chance d’être encore sur mon chemin.

 

Rabat, samedi 20 novembre 1999 :

Une pluie diluvienne déferle sur la ville. Le camping s’est métamorphosé en une marre d’eau. Ce jour que je passe au chaud et au sec est enviable. D’autres personnes attendent aussi patiemment l’ouverture du consulat, les pieds dans l’eau ou sous une tente détrempée.

Mausolée de Mohammed V et Hassan II
Rabat : Mausolée Mohammed V et Hassan II

 

Mausolée Mohammed V, et Hassan II

Depuis notre arrivée sur ce camping, je m’inspire de cet univers fait de marginaux et de gens délirants qui recherchent l’extrême dans l’action. Je découvre un nouveau monde… Un monde de dingues, de mecs aussi fous que moi qui, pour réaliser leurs rêves, sont prêts à tout endurer.

Il y a là Eric, un Allemand parti à vélo de chez lui depuis quatre mois qui, après avoir parcouru près de huit mille kilomètres sur les routes du Nord et du Sud de l’Europe, est heureux d’avoir rencontré à la frontière deux autres fous, partis, eux, de Toulouse.

Il y a également un homme qui court quarante kilomètres par jour et compte arriver un jour à Captown…

Une dizaine d’autres véhicules, pour la plupart des ruines bringuebalantes, qui doivent être vendues en Mauritanie ou au Mali après avoir été relookées par un carrossier marocain. Guère plus favorisés que les cyclistes, l’un d’eux est occupé par trois jeunes Français qui se pèlent de froid dans un bahut percé, défoncé, laissant pénétrer le froid et l’humidité. Le J7 Peugeot n’est pas la seule curiosité de ce panel hétéroclite. J’ai l’impression d’assister à un remake de «Mad Max».

Au bout du terrain, trônent deux énormes véhicules provenant d’Allemagne et d’Angleterre.

Voyageurs en camion

Le premier, un puissant poids lourd équipé de six roues motrices, transporte vingt huit personnes qui, venues d’Europe et de Nouvelle Zélande, où d’Australie et d’Asie. Elles espèrent atteindre le Cap dans six mois. Organisé par un tour opérateur allemand, ce raid est (selon la jeune femme d’une vingtaine d’années qui le dirige), tout aussi incertain que peut l’être le mien. Je m’interroge sur les motivations de chacun qui n’hésite pas à débourser cinquante mille francs pour vivre cette aventure. Questionnée sur l’itinéraire qu’elle compte emprunter, la jeune femme me répond qu’elle avisera au fur et à mesure de l’avancée du voyage. La vie de plusieurs personnes dépend de ses décisions. Elle ne peut pas faire n’importe quoi. Elle m’assure qu’ils peuvent être dans l’obligation de prendre l’avion pour éviter telle guerre ou telle révolution qui sévit dans certains pays. Il y a des limites à la folie !

Le deuxième véhicule est encore plus étonnant : je n’ai jamais vu un camion de ce type. Le nom qu’emploient les deux occupants, deux grands gaillards d’Oxford, m’est totalement inconnu et le restera. Equipé d’un réservoir central contenant mille deux cent litres de gasoil et de deux réservoirs supplémentaires contenant deux cent litres, l’engin m’apparaît comme un mastodonte venu d’ailleurs. Occupant la moitié du camion, le grand réservoir sert aussi de sommier à ces deux compagnons qui se dirigent vers le Kenya et comptent y arriver dans trois mois.