Livre 4 : De la Mauritanie au Mali

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 4 : De la Mauritanie au Mali

 

Nouakchott mercredi 8 décembre 1999 :

Nouakchott nous accueille à la fin du premier mois de cette fantastique excursion. Certains de mes compagnons rencontrés sur le convoi sont présents à l’auberge devant laquelle j’ai garé mes véhicules pour la nuit. Surpris de nous voir arriver, ne croyant pas que je réussirais, ils sont ravis et me disent que le plus dur est fait et que plus rien ne devrait nous arrêter.

Un petit groupe, que je ne connais pas, mais qui a entendu parler de l’accident, m’informe que le chauffeur de la Mercedes est en route pour Nouakchott et qu’il me cherche encore. Facilement reconnaissable, sa voiture est tractée par un 4×4. J’ignore beaucoup de choses de ce pays, mais je sais que les hommes y sont fiers, déterminés et qu’ils feront tout pour récupérer leur capital avant ma sortie du pays.

Caravane Nadreva en Mauritanie

En observant Nadrêva, les autochtones m’interrogent. Heureux qu’ils s’intéressent autant à mon attelage, je réponds courtoisement à leurs nombreuses questions. Le bruit et la saleté de la ville me font regretter notre nuit précédente, le désert et les gens qui l’habitent, la nuit étoilée, le feu de bois et le jeu de mes chiens.

 

Jeudi 9 décembre 1999 :

Pressé de quitter Nouakchott, j’obtiens rapidement mon visa auprès du consulat du Mali. Réparée sommairement pendant près de cinq heures par le menuisier et le tôlier, ma caravane peut poursuivre sa route vers Bamako.

Renseignements pris, certains me conseillent de passer par Dakar et de prendre le train qui mène à Bamako. Fort de mon expérience précédente et ayant appris que ce train, comme celui de Mauritanie, déraille régulièrement, je rejette d’emblée cette solution et j’opte pour un passage par la route qui relie Nouakchott à Néma pour franchir la frontière à Nara, un long périple de plus de mille six cent kilomètres qui devrait nous éloigner de la route que tout le monde emprunte et sur laquelle mes poursuivants ont sûrement des amis.

Nadreva sur la route

Un vieil homme du désert m’assure que la route est en parfait état et que la piste ne comporte pas de difficultés majeures. La première partie de la route confirme ses dires : bien asphaltée, il est aisé d’y rouler et j’apprécie la splendeur des magnifiques dunes aux tonalités ocres et blanches qui bordent la chaussée et se perdent à l’horizon.

 

Vendredi 10 décembre 1999 :

Réveillés dès le lever du soleil par un groupe de dromadaires qui flâne près de ma caravane, les Baby’s commencent à gigoter.

Depuis mon entrée en Mauritanie, en guise de whisky je bois du lait de chamelle et l’eau remplace le vin de mes dîners. L’alcool ne me manque pas et à mon réveil j’ai l’esprit clair.

Attelage à l'arrêt sous un arbre

Je pense au vieil homme qui m’a affirmé que la route était excellente jusqu’à Ayoûn or le commerçant du petit village m’apprend qu’après Boutilmit où nous bivouaquons, la route est totalement défoncée et ce jusqu’à Kiffa (distante de trois cent quarante-quatre kilomètres).

Secoué et brimbalé dans tous les sens, au bout des cent premiers kilomètres et dix heures de conduite, épuisé par cette route déchiquetée, bordée de déviations et de pistes où subsistent plus d’ornières que sur les champs qui les bordent, je m’arrête pour la nuit.

 

Samedi 11 décembre 1999 :

J’en ai plus qu’assez du sable et de la poussière, des passages où je crains que ma caravane ne se renverse, de me tromper de pistes et de me retrouver au milieu des épineux ou sur des chemins de savane. Sûr que jamais une caravane n’est passée par ces endroits, j’ignore où s’achèvera notre voyage.

Sur ce parcours à nouveau cauchemardesque, j’appréhende à tout moment que les suspensions ne cèdent ou que les pneus éclatent. Traverser la Mauritanie et le Sahara avec une vieille caravane et non préparée est une pure folie ! Elle franchit pourtant des obstacles qui me semblent impossibles à traverser avec une voiture normale (voir même avec certains 4×4 que je voyais précédemment sur les Champs-Élysées.)

Je ne comprends pas pourquoi la carte Michelin représente cette route comme une liaison Bordeaux-Toulouse. Je négocie mon parcours avec le diable et je pense à ce que mon ami m’a dit avant mon départ. Qu’ai-je donc à me prouver ? Que je ne suis pas un homme fini ? Que j’ai encore la force physique d’affronter ce genre de défi ?

Volaille en Mauritanie

Puis, trop fatigué pour raisonner davantage, les jambes tremblantes de fatigue, un petit hameau nous accueille pour la nuit. Exténué, je goûte à peine le reste d’excellent tajine de chameau préparé hier soir par le nouveau membre de cette expédition qui attendait devant son ambassade qu’un fada veuille bien le ramener à Bamako (qu’il a quittée six ans auparavant.) Bien que réticent, j’étais seul et souhaitais le rester. Je me suis pourtant laissé convaincre par ce gaillard de 29 ans à l’aspect sympathique. Ce que je ne regrette pas, Kaly s’est rapidement avéré un excellent compagnon de voyage.

Le village ne disposant d’aucun commerce, pour la première fois, le pain manque. Un vent puissant transforme le désert environnant en un brouillard de poussière et, comme surgie de nulle part, une villageoise vient nous offrir le thé traditionnel. Elle nous autorise aussi le remplissage de nos bidons d’eau au puits voisin.

Claude Poirier en Mauritanie

Je me demande comment ces braves gens font pour vivre dans des lieux aussi isolés. J’ignorais, qu’à la fin de ce vingtième siècle, il pouvait subsister de telles routes et une telle misère. Radio France Internationale annonce que des rebelles Ougandais ont tué plusieurs personnes en RDC…

Les femmes s’intéressent de nouveau à Nadrêva, elles rêvent toutes d’avoir une maison identique. La réaction de ces femmes me fait plaisir, je suis un privilégié et, contrairement à elles, j’ai choisi d’en baver.

 

Mardi 14 décembre 1999 :

Depuis trois jours la route est en tout point identique et toute aussi fracassée. Les cent quarante kilomètres parcourus aujourd’hui étaient tout aussi exécrables. Ce soir, les villageois nous regardent comme des extra-terrestres. Les Baby’s continuent à faire fureur, en les observant, quatre villageois qui jouent à la belote près de ma caravane, s’étonnent, rient, s’enthousiasment.

Enfants en Mauritanie

Aussi dur que les pistes pratiquées, le coq acheté à un paysan est pourtant le bienvenu. Ne m’étant pas lavé depuis trois jours (et pas davantage rasé depuis plus longtemps encore), je n’ai qu’une hâte: trouver un cours d’eau où je pourrais me baigner.

 

Jeudi 16 décembre 1999 :

Obstacles après obstacles, ornières après ornières, nous avons franchi les trois cent quarante-quatre kilomètres en cinq jours et en cinquante heures de conduite à la moyenne « vertigineuse » de six kilomètres huit cent à l’heure.

Hier, on a enfin atteint Kiffa et une route bien goudronnée sur laquelle nous avons pu rouler à une vitesse normale. Et aujourd’hui, il m’a fallu à nouveau dix heures pour parcourir le dernier tronçon de cent soixante kilomètres qui nous séparait encore du Mali. Une piste sur laquelle nous avons traversé des gués aux creux vertigineux, où les fils et prises électriques qui relient Nadrêva à mon 4×4 ont été arrachés et où Charly s’est ensablé.

Route défoncée

Douze jours se sont écoulés depuis notre entrée Mauritanie et les gens rencontrés sur le convoi ne sont plus que des fantômes.

Le premier poste de gendarmerie malien est à l’origine d’une nouvelle mésaventure. Alors que deux gendarmes me font comprendre par signe que je peux franchir le barrage, quelques mètres plus loin, deux autres, surgis promptement d’une cabane, m’accusent de l’avoir traversé illicitement. Accusé de tous les torts, je dois présenter mes papiers. Seule l’assurance manque et personne ne vend l’obligatoire assurance civile depuis la frontière. Considérant cette faute comme un « grave délit », l’un des gendarmes m’inflige une amende de 18 000 francs CFA. Dans l’incapacité de payer, (il n’y a pas davantage de banque où je peux échanger mes traveller’s chèques), le brigadier confisque mes papiers et m’assure que mes véhicules resteront là où ils sont tant que cette contravention ne sera pas acquittée.

Coincé, excédé d’être pris pour un con, je râle, ce qui n’arrange rien. Kaly me conseille de me calmer. Nous sommes en Afrique et s’exciter contre les autorités ne règle rien. Je cherche plusieurs solutions possibles et des gens prêts à échanger mes traveller’s. Personne n’en veut, seules les devises sont acceptées. Une grosse dame me demande si j’ai quelque chose à vendre… Je l’envoie bouler ! Je ne suis pas prêt à sacrifier quoi que ce soit pour payer une amende que je considère injuste.

L’un des gendarmes nous offre le thé traditionnel et refuse les derniers six milles francs CFA que possède Kaly après avoir vendu son poste de radio afin de faire le plein de gasoil à l’entrée du pays. Nous sommes dans un imbroglio inextricable. Un autre gendarme me demande si nous avons eu des problèmes sur la route. Je lui réponds qu’en dehors des routes effroyables que nous avons parcourues et l’état de ma caravane gravement endommagée, tout va bien.

« Vous avez eu beaucoup de chance. La route que vous avez empruntée est très dangereuse. Les Touaregs y commettent de nombreux délits. Il y a moins de trois mois, ils ont attaqué un groupe de touristes allemands, leurs véhicules et leurs chargements, les appareils photos et l’argent ou les bijoux qu’ils portaient sur eux ont été dérobés. Vous avez eus beaucoup de chance, une caravane et un 4×4 comme les vôtres les intéressent forcément. Ces hommes n’ignorent rien de ce qui se passe dans le désert, ils savent même où se trouve un chameau perdu, ils vous ont forcément vus…– Puis devant mon regard ahuri, il ajoute- Lors du dernier passage du « Dakar » dans la région, neuf véhicules ont étés volés. Je ne comprends pas que, passant seul, il ne vous soit rien arrivé. C’est à ne plus rien y comprendre, vous avez eu beaucoup de chance. Abdalilah. »

Comprenant ce à quoi nous avons échappé, je me dis que l’esprit Francisco est bien du voyage et je remercie le ciel de ses bontés. Tout ceci me calme et j’essaye de trouver une solution avec leur Chef de Brigade qui vient de nous rejoindre. Bien qu’il me semble parfaitement au courant de la situation, il écoute attentivement mes explications, mon absence d’argent et ma « méprise ». L’officier règle ce litige et, une bonne demi-heure plus tard, après que quelques magazines aient changé de main, muni d’une lettre du chef de brigade incitant ses prochains collègues à nous faciliter le voyage, nous pouvons poursuivre notre route. L’arrêt a duré plus de deux heures et me voici enrichi d’une nouvelle expérience africaine.

Nadreva sur une piste au Mali

Le premier village malien rencontré après la frontière nous accueille pour la nuit. Seule la mosquée bénéficie de l’électricité produite par une grosse batterie automobile. Le Muezzin hurle la prière du soir dans son micro. Les habitants du cru doivent l’entendre à des kilomètres !

Les villageois parlent entre eux et nous observent. Je respecte ces gens pour qui Dieu doit subvenir à tous leurs besoins. Une vieille femme nous apporte du lait et Kaly m’explique les différents actes de la prière musulmane. A chacune de mes questions, il se lance dans des palabres qui n’en finissent plus. Il vante les mérites de son pays, m’assure que, plus loin, les routes sont meilleures, que les fruits sont succulents et abondants, que sa ville est magnifique et qu’il y fait bon vivre…

La prière des villageois est reprise par le micro duquel s’échappe un brouhaha incompréhensible. Plus respectueux et tout aussi curieux que leurs voisins mauritaniens, les villageois maliens restent à distance et ne s’agglutinent pas autour de ma caravane ou des Baby’s qui, comme à chaque halte, continuent à séduire la population et les animaux du village. Passées les premières minutes après les émotions occasionnées par les longues heures de route, ils se dirigent vers leurs congénères ou vers des troupeaux de bovins.

Eclairé par de minuscules feux de bois, l’intérieur de maisons en pisé se détache dans la nuit. Le dénuement et la simplicité y règnent en maîtres. Les autres cases se contentent de la lumière du vif croissant de lune et des millions d’étoiles qui scintillent dans le ciel.

 

Sur la route menant à Bamako, vendredi 17 décembre 1999 :

Lors de notre passage au poste frontière mauritanien, le regard brillant, le gendarme m’a affirmé que, de l’autre côté, la piste est excellente. J’ai, une nouvelle fois, cru ce que cet homme disait et, en effet la piste est « excellente » pour tout casser.

Route en escaliers au Mali

Des kilomètres et des kilomètres de tôle ondulée, d’ «escaliers» comme disent les Maliens pour figurer la hauteur de ces déformations. Epuisant, ce parcours effectué à moins de quinze kilomètres heure, nous secoue comme des pruniers. Les réparations effectuées à Nouakchott ne sont plus qu’un vieux souvenir. Béants, les bas de caisse de l’avant et de l’arrière de ma caravane sont à nouveau détachés de leurs supports. Le bricolage de Kaly ne résout rien : Nadrêva est à l’agonie.

La piste sur laquelle, mètre par mètre, je cherche le meilleur passage, est abominable. Après cent cinq kilomètres parcourus en près de dix heures, je décide de m’arrêter près d’un petit hameau où vit une famille de paysans.

Route au Mali

Un accueil chaleureux nous y est réservé et, à peine installés, de l’eau, du thé et une gamelle de riz nous sont offerts. Le plat que nous partageons est austère et manque d’assaisonnement, il est pourtant le bienvenu. Compte tenu de l’heure tardive, Kaly n’a pas envie de faire la cuisine et les boîtes de conserves achetées en France commencent à se raréfier.

Tout en observant le feu de bois qui nous réuni, Kaly me dit qu’il me trouve très courageux et doté d’une volonté à toute épreuve. Convaincu par ce que mon nouveau compagnon me dit, je n’ai pas envie de le contredire.

Puit au Mali

 

Samedi 18 décembre 1999 :

Comme chaque soir depuis notre rencontre, j’attends sur la piste principale que Kaly obtienne de nos hôtes l’hospitalité pour la nuit. Un étroit chemin nous mène une centaine de mètres plus loin où, je parque Charly et Nadrêva sur un terre plein adossé au village et faisant face à la brousse.

Nadreva et les Baby's

Pour les remercier, je m’approche du chef du village et du vieil homme qui, assis par terre près de lui, contemplent le feu de bois alimenté par deux branches où seule l’extrémité brûle. Le vieil homme s’adresse à moi en bambara, il me demande si j’allais bien. Je lui réponds par l’affirmative mais il est sceptique. Kaly assure la traduction. J’apprends ainsi que cet homme est le marabout du village.

-« Que puis-je dire sinon que je suis heureux de vous rencontrer et, à vrai dire, je ne suis pas mécontent de pouvoir vous raconter quelques unes des mésaventures qui me sont arrivées au cours de ces dernières années. Mes difficultés ont débuté après ma rencontre pour le moins étrange avec l’esprit Francisco…
C’était lors de mon treizième ou quatorzième voyage à Cuba, je ne me souviens plus très bien. Ce dont je me rappelle sans difficulté, c’est que c’était un jeudi soir car les offices Santería ont toujours lieu un jeudi soir. Une amie m’avait invité… – Encouragé par le regard compatissant de mon interlocuteur, je termine mon récit en lui disant: – Processus que vous connaissez sûrement. Je ne comprends pas très bien pourquoi je me suis prêté à ce rituel et pourquoi tout ce que je tente depuis cette époque aboutit systématiquement à un échec.

– Laissez-moi cette nuit pour réfléchir, je vous verrai demain matin», dit l’homme qui m’a attentivement écouté. Puis, joignant le geste à la parole, le vieux marabout se lève et rejoint sa case pas plus impressionné que ça par ce qu’il vient d’entendre, tout comme Kaly et le chef du village d’ailleurs ! Visiblement, ces hommes ont vécu ou entendu des histoires comparables. A leurs yeux, seul un petit Français peut trouver cette anecdote surprenante et ils m’ont paru plus intéressés par la façon dont leurs frères de couleurs pratiquent leurs cultes dans ce lointain pays.

 

Dimanche 19 décembre 1999 :

Le vieil homme rejoint ce matin me dit : « Vos difficultés n’ont rien à voir avec Cuba… rappelez-vous, elles ont débuté bien avant, au début des années 90, après que vous ayez quitté votre femme. »
Je me demande comment cet homme peut savoir que je suis marié et que j’ai quitté le domicile conjugal à cette période. Je n’ai jamais abordé cette question et Kaly ignore tout de cette partie de ma vie.

« Souvenez-vous des nombreuses difficultés rencontrées dès cette époque bien antérieure à la mise en liquidation de votre entreprise. Lors des travaux effectués dans l’appartement que vous veniez d’acheter, chaque artisan, réputé faire un travail de qualité, le gâchait systématiquement. L’un d’eux arrêta sa tâche en avouant qu’il ne comprenait pas, que rien ne fonctionnait comme il le souhaitait. Les miroirs cassaient, le carrelage n’était pas droit, les peintures craquelaient.
C’est l’un de vos ex-associés, un jaloux, qui est à l’origine de vos déboires. Un mauvais sort vous a été jeté. Il y avait une bohémienne ou une femme arabe, une ville du sud de la France et un gri-gri qui a été déposé dans une termitière. C’est pour cela que vous avez tout perdu et que plus rien de ce que vous avez tenté n’a fonctionné.
Il y avait aussi une femme et son amie. Ce gri-gri est très puissant mais ne vous inquiétez plus, vous allez vivre un retournement de situation dans les mois qui viennent. Vous gagnerez votre pari. Votre caravane arrivera jusqu’au Cap. Vous avez un avenir florissant et vous aurez à nouveau de nombreux gains. C’est Dieu qui vous a guidé jusqu’à notre village et qui vous a fait vous y arrêter. Je vous ai préparé un gri-gri… portez-le sur vous et surtout ne le perdez pas. Lorsque vous serez à Bamako, vous achèterez cent noix de cola et autant de noix de cajou et vous les déposerez aux pieds de l’un des pauvres que vous trouverez près de la mosquée. »

J’ignore si c’est Dieu qui m’a conduit vers lui ou Francisco et mon Orisha, mais une fois encore ce que je viens d’entendre me laisse pantois. Comment cet homme peut-il savoir tout ce qu’il vient de me dire ? J’en conclue qu’il a interrogé les esprits au cours de la nuit. Le marabout a raison sur tous les points.
J’ai très mal vécu cette séparation et tout ce qui m’est arrivé par la suite. J’espère qu’il a raison, que ses prédictions se réaliseront et que notre voyage aboutira comme je le souhaite. La manière avec laquelle ce vieil homme a raconté ma vie n’est pas sans me rappeler Cuba et l’homme que j’y ai rencontré.
J’étais tout aussi stupéfait. Comme je le suis d’ailleurs par tout ce que je vis depuis mon arrivée sur le continent noir. Je vis au milieu de gens qui disposent de peu et qui pourtant sont prêts à l’offrir. Je pense à cet ami de trente ans, que je croyais sincère, qui a laissé son nouveau petit copain balancer mes affaires dans la rue trois jours après mon arrivée dans sa villa du Cap d’Antibes alors que j’étais dépressif.

Four à pain

Le vieil homme a rejoint les habitants, réunis en cercle, de ce petit hameau d’une trentaine de cases pour un Conseil du village. J’observe ces gens qui vivent dans un dénuement absolu, sans électricité ni sans eau courante. Les femmes portent des boubous aux couleurs chatoyantes et des fichus assortis. Les hommes palabrent dans une langue incompréhensible pour moi. Plus loin, les enfants jouent au football avec une boîte de conserve.

Je me demande s’il s’agit du mariage de l’une des petites filles présentes ? Agées de onze ou douze ans, elles n’ont guère le choix… le mariage forcé est une coutume locale et j’imagine qu’au fond d’elles, elles espèrent une évolution rapide de ces mœurs ancestrales. Par manque de moyens seuls les garçons bénéficient de la scolarité.

Je pense aux enfants de mes amis Cubains qui jouissent d’une excellente formation universitaire. Je me demande ce que ces braves gens pensent des Blancs qui se sentent supérieurs et quel regards ils ont sur leurs ancêtres marchands d’esclaves. L’un des villageois quitte le Conseil pour aller labourer son champs de mil ou de sorgho que sa femme ira vendre sur le marché pour nourrir ses enfants. D’autres se dirigent vers le puits où l’ambiance est bon enfant.

Ils se moquent gentiment de moi lorsque je m’y rends avec mes bidons. J’aime l’atmosphère de ces petits villages où, hormis mon bref passage à Nouakchott ou à Nouadhibou, je me réfugie volontiers afin de pleinement profiter de la brousse environnante. Le matin, je me rends au «Sani-brousse» qui est nettement plus agréable que les sanitaires de ces villes bruyantes et souvent polluées.

Soirée au Mali

Après avoir remercié très chaleureusement ceux qui nous ont si gentiment accueillis (et en particulier le vieux marabout qui n’a pas même accepté un petit billet pour la confection de mon gri-gri), je repars plus confiant et, comme par miracle, la piste est nettement plus roulante !

Les kilomètres s’effectuent si rapidement que je prends le temps de me baigner dans une rivière dont le courant m’assure sa propreté. La température de l’eau est délicieuse et, bercé par ce bain des plus relaxants, (le premier depuis mon entrée en Mauritanie), je me remémore les événements vécus depuis que j’ai quitté la France.

Fête au Mali