Livre 5 : Du Mali au Bénin

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 5 : Du Mali au Bénin

 

Bamako, Mali, nuit de noël 1999 :

Kaly est parti rejoindre sa famille depuis quelques jours dans je ne sais quel village éloigné et je suis sans nouvelle de lui. Hébergé chez son oncle, heureux propriétaire d’une grande maison située au centre de Bamako, la chambre qui m’est allouée depuis quelques jours n’a rien d’affriolant. Bien que regrettant le confort que m’offre Nadrêva, j’apprécie cette généreuse hospitalité. Mon hôte a fait installer une moustiquaire au dessus du lit. Les petites bonnes, (des gamines ayant à peine atteint l’âge de la puberté), lavent mon linge et font ma vaisselle, sur l’ordre du maître de maison. Elles font tout pour me faire plaisir.

Noel 1999 au mali

Nostalgique, je pense aux lumières qui brillent sur les avenues de Paris et aux guirlandes qui les habillent. Je suis dans une ville où les rues environnantes sont chargées de détritus et d’une épaisse poussière. Je rêve de musique et de fête, de foie gras et de champagne ou d’un bon camembert. Alors que je suis dans un pays musulman où ce jour est un jour comme les autres. Précédée d’un whisky acheté à un prix tout aussi prohibitif que les barquettes de poulet qui font deux heureux, l’assiette de riz et les quelques rondelles de bananes frites offertes par notre hôte n’ont rien d’une agape pour célébrer cette nuit de la Nativité.

Chambre au Mali

Pour fêter l’événement, j’ai acheté une bouteille de vin mais je ne l’ai pas ouverte, c’est dire dans quel état d’esprit je me trouve. Couché à vingt heures, les moustiques qui réussissent à traverser mon filet protecteur et les Baby’s m’empêchent de dormir. Depuis le début du ramadan, les gamins s’évertuent à faire claquer de nombreux pétards, or le crapouillot et Zimba détestent ce bruit et tremblent de tous leurs membres. Le temps s’écoule au rythme des prières de la mosquée toute proche et, chaque nuit, je suis réveillé à trois heures trente par la voix du haut parleur du muezzin. Sur le transistor que j’ai acheté en Espagne, Radio France Internationale annonce régulièrement les conflits, attentats, guet-apens et assassinats d’hommes politiques qui font la spécificité de ce continent. Je sais qu’à un moment ou à un autre, je serai à nouveau confronté à cette réalité comme je l’ai été en Mauritanie ou à Ceuta, face à un train fou et à des routes monstrueuses où je risquais d’être dévalisé. Ayant échappé miraculeusement à tout ça, je peux tirer un premier bilan positif de ce parcours semé d’embûches. Présent, Kaly ajouterait certainement : « Bon, enfin tout ça, ce n’est que de la causerie ordinaire… ».

Tout en écoutant la radio, je médite sur ces mots prononcés par le Dalaï-lama : « Les problèmes que vous avez laissés derrière vous se règleront d’eux-mêmes. Et, s’ils ne se règlent pas, alors cela ne valait pas la peine de rester ». Le bruit et mon environnement ne sont pas les seules causes de mon insomnie. Je suis énervé par le travail effectué sur mes véhicules. Le moteur de la ventilation qui diffuse l’air conditionné sans lequel les Baby’s n’auraient pas survécu et qui nous a lâché à quelques kilomètres de Bamako, vient d’être changé et a de nouveau rendu l’âme. Il n’a pas tenu deux minutes. Et, contrairement à ce qui m’a été promis par le carrossier, le lifting de Nadrêva laissée en villégiature depuis six jours n’est pas terminé. La traversée du Sahara ne lui ayant guère réussi, meurtrie et en piteux état, il y a du boulot. J’espérais passer Noël dans la brousse, c’est raté ! Le travail effectué est non recevable.

Nadreva abimée

Conscient des risques encourus dans ces pays où les heures, la philosophie et le travail sont régis par Allah, j’ai pris le soin de m’adresser à une entreprise dirigée par un Français. Un compatriote parti passer les fêtes dans son pays et dont les employés se fichent complètement de la qualité et du suivi de leur travail. Trois mille francs français changeront de mains lorsque leur ouvrage sera conforme à ce que je suis en droit d’attendre d’une dépense qui correspond à quatre mois de salaire pour un cadre local, le double pour un employé.

Je ne regrette pas d’avoir emporté mon vélo, un tout terrain qui prend là toute sa signification. Il m’a permis de découvrir la ville comme d’entreprendre les démarches obligatoires pour être en règle au Mali. La circulation est démentielle, les taxis et autres véhicules, pour la plupart des ruines ambulantes, déboîtent sans indiquer la moindre intention. Les minibus et autres transports en commun, eux aussi d’un autre âge, font la course entre eux pour gagner un client. Et, mis à part les trois ou quatre artères principales, goudronnées et souvent trouées, les autres voies sont totalement défoncées ou décomposées. Seul le marché, où évolue une foule bigarrée, offre un agréable dépaysement. Enveloppée d’une monstrueuse pollution, la ville et son insalubrité accueillent de nombreux et voraces moustiques qui font, au Mali, plus de ravage que le sida. Avant mon départ, j’ai été vacciné contre la fièvre jaune et je ne prends aucun traitement contre le paludisme.

Directeur général d’une firme produisant des matelas en mousse, Daou, le chef de cette nombreuse famille, (quatre familles occupent les différentes parties de sa grande maison) m’a convié ce matin à le suivre pour assister aux tractations concernant le mariage de l’un de ses neveux. Muni d’une caisse de noix de cola (achetée 30 000 francs CFA sur le marché), nous nous sommes dirigés vers la maison d’un vieil homme, le représentant de la famille du mari, où l’émissaire de la future mariée nous a rejoint. Le panier de noix et 100 000 francs CFA sont les présents que Daou et sa famille offrent pour obtenir l’assentiment souhaité. Après quelques minutes de palabres, apparemment satisfait, chacun se sépare sur un accord qui semblait acquis d’avance. Sur le chemin du retour Daou, m’a avoué que, s’il mariait sa fille, ce serait l’un de ses jeunes frères qui s’occuperait de ces tractations. Son avis ne compterait en rien. Seule la jeune femme concernée et son représentant peuvent décider !

Jazz et Zimba

La nuit s’éternise… le vacarme et les pétards persistent. Traumatisés, les Baby’s se blottissent contre moi. Si Jazz et Zimba s’imaginaient partir en vacances, se faire bronzer avec une casquette sur le front, des lunettes de soleil sur le nez et une bande dessinée pour passer le temps, c’est loupé. En caressant Zimba pour la tranquilliser, je me rappelle l’avoir baptisée ainsi en souvenir de mes précédents voyages au Kenya et en Tanzanie où, en swahili, (la langue parlée par plus de cent millions de personnes en Afrique de l’Est), le lion est nommé «Zimba ». C’était par un très beau soir de Janvier 1990, elle avait à peine trois mois. Noire et blanche, elle appartient à la race des Shih-Tzu, ces petits terriers capables de suivre pendant des mois la caravane qui les menaient depuis leur lointain pays, par des températures très basses et au milieu d’éléments déchaînés, à la cour impériale de Chine où ils étaient offerts par l’empereur tibétain. La caravane et le voyage m’apparaissent prédestinés pour mes deux petits cœurs.

 

Bamako lundi 27 décembre 1999 :

Revenu de son village natal quelques heures avant notre départ, Kaly souhaite poursuivre ce voyage en notre compagnie. Il n’a pas d’argent mais ce n’est pas très gênant. Il n’a qu’une carte d’identité pour franchir les frontières et ça, ça l’est bien davantage. Je suis plus que réticent. Devant son insistance et ses arguments, qui font de lui un excellent compagnon de voyage, je me laisse convaincre. Je lui fais tout de même signer une lettre de désistement pour le cas où il arriverait quelque chose ou si une frontière lui refusait l’accès. Pour compenser les frais qu’occasionne sa présence, il s’occupera des courses, de la cuisine ou des Baby’s et, grâce à ses traductions, je pourrais communiquer avec les villageois.

Arret coq et poules

Chaque angle ceint par une solide cornière en métal et les bas de caisse recouvert d’une haute et épaisse bande d’acier, maintenant bien réparée, Nadrêva peut poursuivre sa route. Un choix kafkaïen s’impose sur le chemin que je dois suivre. Soit je rejoins le Kenya et traverse l’Afrique par le Niger et le Tchad, pour affronter le Rwanda et le Soudan. Soit j’emprunte la route côtière et traverse le Nigeria, le Cameroun, les deux Congo et l’Angola. Le Nigeria est connu pour être le pays le plus dangereux au monde. Les gens y sont braqués en plein jour et le Cameroun peut s’enorgueillir d’être le pays le plus corrompu du monde. Une guerre fratricide sévit en République Démocratique du Congo et, en Angola, les routes sont minées.

Quelle que soit la route choisie, je sais qu’elle comporte de grands risques comme ceux subis par le convoi allemand en Mauritanie et qui m’a été confirmé par le conseiller de l’ambassade de France à Bamako. Ayant préalablement envisagé de passer par la Côte d’Ivoire, les huit jours nécessaires pour l’obtention de mon visa, son prix et autres documents demandés, m’en ont dissuadé. Pour trois fois moins et en moins de deux heures, ce même droit d’entrée m’a été accordé par le consulat du Burkina. Quelques heures plus tard, R.F.I. annonçait l’insurrection menée par les militaires Ivoiriens, ce qui obligeait le chef de l’Etat à quitter promptement les lieux ! Pour la énième fois depuis le début de cette aventure, j’ai l’impression que le destin choisit pour moi. Mon Orisha ne m’abandonne pas et je poursuis ma route vers le Burkina pour rejoindre Mariette au Bénin avec laquelle j’espère passer le nouvel an et savoir ainsi à quoi et à qui sert une O.N.G. franco-béninoise.

 

Mardi 28 décembre 1999 :

Prétextant qu’à seize heures la frontière est fermée alors que le véhicule précédent est passé sans encombre, les douaniers burkinabais exigent que je leurs paye des heures supplémentaires. Le «back-chiche» est, en Afrique, une coutume dès que « l’homme Blanc» pointe son nez ! A notre entrée au Burkina Faso, les gendarmes de ce pays catholique me souhaitent de bonnes fêtes, me parlent de champagne et, comme lors de tous nos arrêts aux postes de contrôles précédents, m’ordonnent d’ouvrir la porte de ma caravane. Obéissant à des motifs que dicte la curiosité plutôt que le devoir, policiers, gendarmes, militaires ou douaniers se montrent coopératifs et admiratifs. Hommes, femmes, enfants montent à bord… leurs yeux s’écarquillent, les rires fusent.

Visite des enfants

Ils n’ont jamais rien vu de pareil et je fais des heureux. Alors qu’eux ne disposent le plus souvent que d’un confort rudimentaire et d’un mobilier minimaliste, devant le réchaud à gaz, le frigo, les banquettes, le lit et autres meubles, la surprise est toujours de mise.

Mercredi 29 décembre 1999 :

« Vous devez avoir eu beaucoup de volonté pour arriver jusqu’ici ! » disent certains villageois en contemplant Nadrêva ou les Baby’s. Village, où le chant du coq remplace avantageusement les hurlements du muezzin de Bamako. Ne comprenant pas les motivations qui poussent ce volatile à s’époumoner à des heures aussi matinales, je me dis que c’est peut être pour faire honneur au seul Français qui est dans la salle…

Les villageois s’étonnent de me voir câliner mes chiens et leur parler. Grâce à mon comportement j’espère que leurs chiens connaîtront une sensible amélioration de leurs conditions de vie. Brousse, où les étoiles sont à nouveau nos compagnes nocturnes.

Groupe d'enfants

J’ai pu dormir avec les fenêtres ouvertes. Village, où les poules et leurs poussins assoiffés ignorent ma présence et boivent mon eau de vaisselle. Village, où les familles musulmanes et catholiques élèvent ensemble des cochons ou, comme hier soir, racontent des histoires de chasse et vantent les mérites d’ancêtres ayant tué un éléphant ou parlent de phacochères, de lièvres, de mil, de sorgho, de riz et de maïs. Villageois, qui, tous, souhaitent que « l’homme blanc » se sente chez lui et le saluent en se courbant.

 

Jeudi 30 décembre 1999 :

– « D’où viennent-ils ? Si tu files à grande vitesse, les bandits qui rôdent la nuit vous attaquent-ils ? » Demande Kaly à l’homme qui nous a reçu dans la petite ferme togolaise où nous bivouaquons.

– Ils viennent du Nigeria. Ils attaquent les voitures et les taxis qui roulent la nuit. Comme nous, les commerçants qui reviennent du marché, ont peur de ces barrages impossibles à franchir ! Nous ne sommes en sécurité nulle part. Notre ferme a été cambriolée à plusieurs reprises et j’ai peur. Peur pour nous et aussi pour ton homme blanc et pour son matériel. Seuls les véhicules accompagnés par le convoi militaire, parfois plus de cent, depuis Lomé jusqu’à Cinkassé, là où débute la route cassée, semblent protégés. Lundi dernier, quatre touristes ont été attaqués et dévalisés! Vous avez bien fait de vous arrêter. Il ne faut jamais rouler de nuit !

– Moi, j’ai peur des lions ! dit Kaly qui préfère changer de sujet. Je me souviens des histoires que me racontait mon grand père et, depuis, les lions me font peur. L’une d’elles relate qu’une fois, alors qu’il venait de tuer un lion, poursuivi par une lionne déchaînée, malgré les gris-gris qui le protégeait, mon grand père a couru vers le fleuve pour s’y réfugier. Il était dans les marais. Seule une liane lui sauva la vie. Un autre jour, attiré par les bonnes odeurs d’un bœuf dépecé qui servait d’appât, un autre lion s’est présenté. Mon grand père s’était réfugié en haut de l’arbre, surplombant l’appât. Il a tellement eu peur, qu’il est tombé de l’arbre ! Faisant face au lion et en se tapant sur la poitrine, il lui a dit : « Mange-moi ! Je n’ai pas de fusil et mes os sont fragiles… »

Kaly et la caravane

Les deux hommes échangent ensuite d’autres souvenirs où il est question de gens qui se sont transformés en lions ou en hyènes. Les ancêtres revivent, les lions s’animent, les hyènes s’enfuient, les éléphants s’énervent. Ils parlent de l’offrande dont les dieux se glorifient et des chats noirs qui en pâtissent. Ils rient de bon cœur et se réjouissent des exploits de leurs aïeux. Puis, plus sérieux, ils discutent de l’existence des villageois et des échecs infligés par la vie, de l’espoir qui les habite et du quartier des villes où ils dérivent, des problèmes de santé et des médicaments qui manquent.

Tout en les écoutants, je pense à la journée galère que nous venons, une nouvelle fois, de vivre. Ce matin un gendarme togolais me disait que nous étions sur une route internationale et je me demande s’il parlait de la route fracassée qui nous attendait après notre passage de la frontière et qui a exigé quinze heures de conduite éprouvante pour franchir les cent cinquante kilomètres de trous pharaoniques, Je pense au second pneu de ma caravane qui a explosé et au moteur de la ventilation qui, une nouvelle fois, nous a lâché. Je pense aux Baby’s qui haletaient et aux camions cassés qui bordaient les bas-côtés. Les défis se succèdent et le voyage en enfer se poursuit. Mon dos souffre et je maîtrise la peur. La voûte céleste s’enflamme, les feux de brousse s’éteignent, le groupe électrogène se balade, la bouteille de vin réchauffe un Kaly qui se gèle… l’avenir me sourit et le passé s’oublie.

 

Tchaourou – Bénin, le 31 décembre 1999 :

Comme chaque jour, Kaly fait les courses et obtient des prix qui, si je l’accompagnais seraient multipliés par trois. A son retour, je lui demande ce qu’il a acheté pour notre dîner :
« J’ai acheté des œufs et des oignons !
– C’est tout ce que tu as trouvé pour célébrer le passage à l’an 2000 ?
Les poissons du marché étaient couverts de poussière et les boucheries étaient fermées. Seuls les Baby’s auront de la viande pour le dîner. »

Carte du Bénin

Je me demande comment, les boucheries fermées, Kaly a trouvé de la viande pour les Baby’s. J’ai envie d’ajouter que viandes et poissons sont toujours couverts de poussière, mais je garde cette réflexion pour moi. C’est inutile, Kaly se lancerait dans des explications qui ne cesseraient qu’après qu’il m’ait démontré qu’il a raison. Même devant un fait accompli mon jeune ami ne reconnait jamais ses erreurs. Je m’y habitue comme je m’habitue à un homme qui, hier matin, pour se laver le visage et les cheveux, s’est servit de l’eau de vaisselle dans laquelle se trouvaient les résidus de tajine et de sauce tomate de la veille.

Face à ma réaction, Kaly m’a dit que l’eau est rare dans le désert or il n’a jamais vécu dans le désert ! Peu de temps avant, alors que je lui demandais s’il savait lire une carte routière, Kaly m’assura qu’il avait passé deux ans dans le génie militaire et que je ne devais pas m’inquiéter. Plus loin, je l’engueulais pour m’avoir donné une mauvaise information. Il m’avoua alors qu’il n’avait jamais vu une carte de sa vie et que les deux ans passés dans le génie étaient pure invention.

La cloche de l’église voisine sonne les douze coups de minuit. De nouveau au diapason avec l’heure française, je pense à ma famille qui n’a pas de mes nouvelles depuis Rabat. Je me demandais préalablement où nous passerions cette soirée. Je le sais maintenant : nous sommes au Bénin sur la terrasse de la maison du chef de brigade de gendarmerie ! Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Jalonnée de contrôles et de procès verbaux avec les gendarmes des pays traversés, notre route ne pouvait qu’aboutir chez ceux de Tchaourou où les hommes du poste de contrôle situé à la sortie de Parakou nous ont conseillé de nous rendre pour éviter les dangereux bandits qui sévissent également sur cette route située à moins de trente kilomètres de la frontière nigériane

Parking des douanes

Les deux bouteilles de whisky et celles de vins français achetées à Parakou font des heureux. Les trois militaires du camp voisin, ceux que le chef de poste a envoyés chercher et les gendarmes présents fêtent ainsi dignement l’arrivée de ce nouveau millénaire. La maîtresse de maison a fait fumer du cerf sauvage le matin même et a accepté de nous en vendre un beau morceau. Rare et exquis, ce met sauve notre réveillon partagé avec Marc, son épouse et ses deux enfants qui, comme moi, apprécient l’excellente cuisine préparée par Kaly.

Attelage au Bénin

A peine visibles, les étoiles sont cachées par la brume. Plus chaud et plus humide que le désert, le climat local est difficile à supporter. Le dîner est éclairé de bougies et de lampes tempête. La musique et les rires qui proviennent du village, confirment que la fête est bien autour de nous. Venus nous souhaiter une bonne année, des enfants et des adolescents chantent, dansent et rient devant nous. Ils attendent aussi quelques pièces de monnaie que j’offre avec plaisir. R.F.I. relate les fêtes gigantesques qui se déroulent dans le monde et je suis heureux de partager ce moment avec des Africains qui semblent apprécier ma présence. Ce réveillon comblerait de bonheur ceux qui recherchaient un endroit original et insolite pour le vivre. Je suis sûr que nous sommes peu nombreux à fêter ce nouveau millénaire dans la maison d’un chef de brigade environné d’un camp militaire et d’un village de brousse. Réveillon qui se déroule sous les branches d’arbres qui sont encore debout. Contrairement à nous ! Je pense aux nombreuses victimes de la tempête dont parle R.F.I et à ces centaines d’arbres démembrés qui ont balisé ma jeunesse dans le Bois de Boulogne. Sur les ordres de Marc, l’un des gendarmes a garé l’unique voiture de service derrière mon attelage et y passera la nuit.

Repas en soirée

« Ceux de ma race qui n’ont rien à manger ne peuvent pas penser à autre chose et, comme toi, les nantis ne prennent pas le temps de réfléchir et d’observer le monde ! » Comme de nombreux Africains, Kaly s’inquiète de sa survie et craint les nombreuses maladies qui sévissent sur ce continent. Je revois les routes empruntées et les villageois rencontrés pour aboutir à cette maison et je me rappelle ces gens qui s’expriment en bambara ou en mouré pour qui l’électricité est un rêve inaccessible alors que la puissante compagnie qui alimente mon pays en énergie est submergée.

Je pense à ceux qui ont froid et qui m’envieraient s’ils savaient que je dîne dehors en tee-shirt. Je médite sur les plus favorisés qui communiquent au même instant par internet. L’Afrique et L’Europe, l’avenir et le passé se confondent… Je suis en Afrique et les nouvelles que j’ai de France me désolent. Je suis en Afrique où je me nourris de bananes mûries sur leur lieu de culture ou de tajines de bœuf et d’agneau qui, pour un peu plus de vingt francs, font nos repas du soir comme ceux des villageois chez qui nous sommes reçus et que nous partageons auprès d’un feu de bois ou éclairés par les lumières de ma torche. Face à la pauvreté de nos hôtes, je n’ose pas me servir du groupe électrogène acheté avant de partir et qui n’a fonctionné que deux fois depuis le début de notre périple. En observant ma caravane, je me remémore les longues heures passées à Bamako pour la nettoyer, les routes et les pistes empruntées depuis ont, à nouveau, déposé une épaisse couche de poussière rouge sur mes véhicules comme sur mes vêtements et la vaisselle. Une poussière qui ne m’empêchera pas d’apprécier à sa juste valeur la première nuit de l’année que les Baby’s et moi partagerons à bord de notre robuste Nadrêva. Contrairement à l’année dernière, je n’ai pas vécu cette soirée seul. L’année commence bien. Il est un peu plus de minuit et, levé depuis six heures, je suis vanné.

 

Samedi 1er janvier 2000 :

Ce matin, Marc m’apprend que, chaque nuit, sont dressés des barrages par des bandits qui s’enfuient vers le Nigeria une fois leur délit commis. L’unique voiture et les petites motos dont ils disposent sont tout à fait insuffisantes pour permettre à son équipe de les poursuivre. Il a eu très peur que nous soyons attaqués au cours de la nuit. La route sur laquelle nous nous engageons est toute aussi désertée que la celle de la veille et je me demande ce qui pourrait arrêter des pillards décidés. Rencontré à Ouagadougou, un Français nous a dit que la route qui traverse le Bénin est abominable or elle est magnifique et parfaitement goudronnée !

Péage pesage

Sur ce «goudron», un jargon employé par la population pour désigner une route asphaltée, un péage à pesage m’apprend que mes véhicules et leur chargement pèsent quatre tonnes vingt ! Je me demande comment Charly a trouvé la force de nous sortir des pièges dans lesquels nous étions enferrés.

Situé à quelques kilomètres de Porto Novo, Adjohoun est un petit village béninois accueillant et tranquille. Le gardien nous ouvre la porte cochère de la grande villa et nous apprend, qu’absente depuis six mois, sa patronne est rentrée de son long périple quarante-huit heures avant que nous n’arrivions et que Mariette et sa fille sont partis passer le réveillon à Cotonou.

 

Adjohoun, lundi 3 janvier 2000 :

Carte d'Adjohoun

En nous apercevant, nos hôtes explosent de joie, n’ayant aucune nouvelle de nous depuis le «Bouchon», ils s’interrogeaient et se demandaient ce que nous étions devenus. Ravis de son retour les bambins attendent patiemment le Noël que Mariette organise et les nombreux cadeaux qu’elle ramène.

Je craque devant le sourire de la petite fille dont la mère est morte en couche et qui, à quatre mois, ne connaît pas encore le goût du lait. J’aime sa bouille et Noé le prénom que je lui donne. Je suis enthousiaste qu’elle ait survécu aux malheurs de la vie lui et à un père qui l’a abandonnée. Je respecte ses tantes qui vivent difficilement et qui élèvent tant bien que mal ce petit bout de chou que j’aimerais tant adopter.

J’aime les us et coutumes des villageois et le rôle que joue son O.N.G. J’aime les motivations qui ont poussé notre hôtesse à créer l’Association France-Benin et son action et qu’elle ait envie de vivre dans ce petit hameau au charme indéniable.

Famille de villageois

 

Adjohoun, lundi 10 janvier 2000 :

Le rituel divinatoire et ce que je bois dans un crâne de bélier sont des actes incantatoires qui, selon le sorcier du village, me permettront de traverser le Nigeria en toute quiétude. A mon retour, Mariette m’engueule, considérant que je prends trop de risques. Elle m’assure que, quoi qu’il puisse se passer dans sa vie, jamais elle n’ira au Nigeria. Elle me traite de dingue pour qui la vie a peu d’intérêt.
Je lui explique que la vie n’a d’importance pour moi que dans la mesure où je prends des risques qui me prouvent que je suis vivant. Je lui raconte mes différentes tentatives en Afrique du Sud, en Namibie, en Lituanie et au Mozambique. Je lui dis que, si cette épopée réussit, je vendrai mes photos et mes écrits à des magazines.

Claude, Jazz et Zimba

Je lui relate ce que j’ai vécu en France et lui révèle que j’ai failli me flinguer peu de temps avant cette aventure. Je lui décris la réaction de certains de mes amis pour qui du jour au lendemain je n’existais plus et lui parle du soir où, après avoir vendu mon appartement, je déambulais dans Paris avec mes petits chiens et une valise sans savoir où dormir. Je lui révèle ma rencontre avec le marabout malien et ce qu’il m’a prédit. Je lui raconte ma traversée du Maroc et de la Mauritanie, du Mali, du Burkina Faso, du Togo et maintenant du Benin. Déconcertée par ma réponse, Mariette me déconseille tout de même de traverser le Nigéria et m’incite à embarquer sur un bateau au départ de Cotonou.

 

Mardi 11 janvier 2000 :

La dernière recommandation du sorcier était d’écraser un œuf avec la roue avant droite de mon 4×4 lorsque je quitterais le village. Dépourvu de toute hésitation, j’accomplis ce rituel à mon départ. Ma décision est prise. Nous allons traverser le Nigéria et, bien qu’angoissé, je ne veux pas reculer devant cette nouvelle difficulté.

Avant de prendre cette décision et comme pour m’en convaincre, je me répétais qu’un capitaine d’un navire ne fait pas demi-tour lorsque la tempête approche et que le soldat ne s’enfuit pas devant l’ennemi. J’espère, qu’une fois de plus, la chance qui nous a accompagné sur des pistes effroyables et sur un train fou ou qui nous a protégé contre les Touaregs et qui m’a permis de retrouver les Baby’s dans le désert, sera bien avec nous.

Marabout

Chance et volonté, défis et courage, abnégation et résolution sont mes raisons d’être et me permettent d’avancer. Après trente kilomètres de piste, nous rejoignons la route qui nous mène à la frontière nigériane où je suis refoulé par manque de visa.

Revenu à Cotonou et protégés par l’imposant service de sécurité du Sheraton, nous attendons sur le parking de l’hôtel que le consulat nigérian veuille bien me délivrer son laissez-passer. Il fait une chaleur torride et, malgré la présence de bassins et de jets d’eaux, de pelouses et de gazon, les Baby’s souffrent et halètent. Comme pour conjurer le mauvais sort, j’offre à Kaly un excellent dîner.

Revêtues d’éclatantes nappes blanches sur lesquelles brille une belle vaisselle, les tables sont installées autour de la piscine. Près de nous joue un orchestre. Je me régale de ce cadre fastueux et de ce moment de civilisation retrouvée. Quelques heures de détente avant d’affronter cette partie de notre parcours qui, selon tous les interlocuteurs croisés dans la journée, est la plus dangereuse de notre traversée.

Destinés au rédacteur du magazine «Le Caravanier», le récit de nos aventures ou mésaventures et les neuf rouleaux de photos sont confiés à un avocat français rencontré pendant mon séjour à Adjohoun. Je suis tranquillisé. Si nous sommes attaqués et dévalisés lors de notre traversée, ce précieux matériel sera acheminé à bon port.

Claude Poirier en écriture