Livre 6 : Du Bénin au Gabon

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 6 : Du Bénin au Gabon

 

Cotonou, Bénin, mercredi 12 janvier 2000 :

Nous ayant rejoint sur le parking de l’hôtel, visiblement tracassé, le directeur général du Sheraton hurle que je suis complètement dingue, que jamais je ne passerai avec une caravane et un 4×4, que je ne connais pas le Nigeria et que c’est le pays le plus dangereux d’Afrique ! Les chauffeurs de taxis en rajoutent et assurent que, même s’ils crevaient de faim et payés une fortune, jamais ils n’iront là où la police est de connivence avec les bandits. D’autres relatent l’assassinat de l’un des leurs la semaine précédente à Lagos et d’autres encore ce qui est arrivé, deux jours plus tôt, à un journaliste que des criminels n’ont pas hésité à tuer en plein jour pour lui voler sa Mercedes.

Chauffeurs de taxi

Pour ne plus les écouter, je pars chercher mon visa et hèle une des petites zemidjans qui, pilotées par des hommes facilement reconnaissables à leurs chemises jaunes numérotées, offrent un moyen de transport efficace et bon marché. La petite moto taxi se faufile entre les voitures et, pour cent francs CFA, (soit l’un de nos francs), elle me transporte au centre de la ville qui, comme Nouakchott et Bamako, n’offre aucun intérêt. Chargé de me remettre mon visa, le préposé m’apostrophe et me dit: «Vous voulez votre visa, tenez le voilà mais pour traverser mon pays, il faut être conduit par Dieu, bonne chance !».

Le passage de la douane nigériane est un grand moment. À chaque formalité, je dois distribuer des nairas à tous et à toutes. Deux mille nairas soit l’équivalent d’à peu près 120 francs changent ainsi prestement de poches. Pour la première fois depuis l’entrée en Mauritanie, le laissez-passer pour mes véhicules n’est pas payant. Je trouve cela curieux. Le directeur général de l’hôtel Méridien me donne immédiatement son accord pour que je gare mes véhicules sur leur parking et me précise que cet endroit est le plus sûr de la capitale nigériane.

Antonella et la Baby's

A peine installé, un carton de douze bouteilles d’eau minérale nous est gentiment offert par Antonella qui nous convie à la rejoindre dans son luxueux salon de coiffure. Deux bières glacées nous y attendent. Grâce aux ventilateurs, la température est supportable et presque fraîche. J’apprécie à sa juste valeur cet accueil chaleureux et, pour la première fois depuis le début de notre périple, je m’exprime en anglais. (La langue officielle du Nigeria) Antonella m’apprend que, née à Londres, elle a voyagé aux Etats Unis et dans de nombreux pays d’Europe. Comme à chaque rencontre avec des gens qui ont beaucoup voyagé, je savoure ce bref instant que le destin nous fait partager. Sur son ordre l’une de ses collaboratrices coupe les cheveux de Kaly. Il est ravi. La douche que je prends dans l’arrière boutique est un régal.

Avant de partir Antonella m’assure que nous pourrons dormir tranquilles. Son gardien surveillera mes véhicules au cours de la nuit. Ma rallonge est branchée sur l’une des prises de courant du salon et Nadrêva brille de tous ces feux. Tout en dégustant mon apéritif qui, pour une fois, est frais grâce au saladier de glaçons que nous a apporté le gardien, je me remémore ce qu’Antonella m’a appris du Nigeria qui, avec ses cent vingt millions d’habitants, est le pays le plus peuplé d’Afrique et de ses privilégiés qui jouissent de la manne pétrolière… Le chef français avec lequel j’ai pris contact dès notre arrivée a préparé un repas pour des Baby’s qui s’en régalent. La radio que j’écoute diffuse les chansons que j’aime. Je suis à Lagos et je n’ai plus peur du Nigeria, peut-être à tort me dis-je en pensant qu’une telle renommée ne peut qu’être fondée. Ce n’est pas un hasard si Antonella m’a dit avoir trois robustes bergers allemands chez elle.

Claude et Kaly en soirée

Attiré par les chansons entendues, nous rejoignons le bar de l’hôtel où de jolies jeunes femmes me sourient. J’imagine que l’une d’elles frappe à ma porte et me dit : « Bonsoir patron, c’est l’amour qui passe… » Devant le faste qui nous entoure, Kaly n’en revient pas ; jamais il n’est entré dans un tel établissement. Dans ses yeux brille l’espoir de continuer et la reconnaissance des moments vécus. Par l’une des baies vitrées, je vois des hommes qui s’enfuient, poursuivis par ceux de la sécurité …

 

Jeudi 13 janvier 2000 :

Ce matin, lors de mon départ, les conseils d’Antonella n’avaient rien de rassurants :
« Les villes que tu vas traverser sont très dangereuses. L’un de mes amis est propriétaire d’un hôtel à Bénin City. Va chez lui, tu y seras en sécurité et très bien reçu ! Près de quatre cents kilomètres séparent les deux villes. Si tu vois des gens te faire des signes et te montrer tes pneus, tu fonces. Lors de tes arrêts, qu’ils soient militaires ou policiers, tu ne comprends pas l’anglais. Tu joues au con. Tu inventes, tu bafouilles… Tu dis que tu travailles pour l’ambassade de France… Et, surtout tu ne t’attardes pas. ». Sur la route, les policiers qui nous arrêtent semblent très nerveux. Leurs regards n’ont rien d’aimable et les mitrailleuses qui équipent leurs véhicules sont prêtes à fonctionner. Alors que nous traversons un petit village, un groupe de civils armés de machettes et de gourdins qui s’agressent violemment de part et d’autre de la chaussée, essayent de nous stopper. Je ne ralentis pas et fonce sur eux. Cent mètres plus loin, d’autres policiers nous arrêtent et les conseils d’Antonella s’avèrent, une nouvelle fois, très précieux. A chaque arrêt, ils fonctionnent. Prenant son nouveau rôle très au sérieux, Kaly joue les agents de sécurité. Muni du badge de l’ambassade pour laquelle il travaillait comme gardien à Nouakchott et tenant de telle façon la barre antivol de mon 4×4 que de l’extérieur elle peut passer pour une arme, son comportement corrobore mes dires et les policiers ou gendarmes qui nous interpellent pensent réellement que nous pouvons être de l’ambassade. Pour me décontracter Kaly me cite des proverbes bambaras :
« Dieu seul sait comment nourrir un serpent aveugle!… Je suis tranquille comme de l’eau fraîche dans le canari !… ».

Trois heures après notre départ de Lagos, nous apprenons par R.F.I que la ville est à feu et à sang. Les boutiques sont saccagées et pillées, les émeutes font des dizaines de morts… Ces événements expliquent la nervosité des policiers. Le mal nous entoure, nous précède, nous suit mais ne nous atteint pas. Convaincu que, seul mon mental et ma force de décision nous écartent du danger, Kaly me fait part de ses réflexions. Je ne crois pas qu’il suffise de décider pour réussir. Je pense davantage à Francisco et au gri-gri qui me protègent.

 

Nigéria, vendredi 14 janvier 2000 :

Situation de Calabar au Nigéria

Après avoir traversé sans encombre Onitsha, Owerri, Aba et une grande partie du Nigeria qui, avec le Bénin peut se targuer d’avoir les meilleures routes depuis le Maroc, nous sommes arrivés à Calabar où, selon le chef de la sécurité de l’ambassade de France à Lagos, je dois obtenir mon visa pour le Cameroun et où nous devons franchir la frontière. Infiniment plus calme que dans les villes traversées préalablement et les monstrueux embouteillages n’étant plus d’actualité, la population parait moins nerveuse. Je profite des prix très attractifs du gasoil indispensable pour alimenter un 4×4 extrêmement gourmand et fais le plein avant de quitter le pays. Ce carburant que j’achetais sept francs cinquante le litre au Bénin ou au Togo, ne coûte qu’un franc vingt-cinq au Nigeria et le pompiste m’apprend qu’il me coûtera trois fois plus cher au Cameroun et davantage encore au Gabon.

 

Samedi 15 janvier 2000 :

Le consulat étant fermé le week-end, les réceptionnistes de l’hôtel qui, hier soir m’ont autorisé le stationnement sur leur parking, me communiquent l’adresse de Monsieur le consul du Cameroun. Quelques minutes plus tard, Charly et Nadrêva sont garés devant sa résidence. Compréhensif et sympathique, il nous reçoit trois heures plus tard et m’apprend que, comme dans les autres pays de la C D A O, des accords particuliers existent entre le Cameroun et le Mali. Kaly (qui n’a toujours pas de passeport) ne sera pas rejeté à la frontière qui, en raison de troubles entre les deux pays, est fermée depuis belle lurette !

Les renseignements de mon ambassade n’étaient pas actualisés ! Ekok est la seule frontière que l’on peut franchir et nous aurions pu nous y rendre directement ; ce qui nous aurait évité un long détour de plus de quatre cents kilomètres. A la suite de notre cordiale conversation, le Consul me rend mon passeport et son nouveau visa contre un règlement de trente mille francs CFA.

Consul Cameroun

Ekok donne raison au sorcier d’Adjohoun et au marabout du Mali… la traversée du Nigéria s’est réalisée sans anicroches. Sur la piste de trente kilomètres qui mène à la frontière, nous subissons des arrêts injustifiés de civils et de policiers. Fort heureusement, l’argument «ambassade de France» fonctionne toujours aussi bien et les fonctionnaires se méfient. Les dernières formalités durent un peu plus de deux heures et chaque fonctionnaire cherche la petite bête pour obtenir des nairas. Parfaitement en règle, je les contre systématiquement. Il me reste deux cent cinquante nairas, pas un ne sortira de ma poche. Le petit pont en bois traversé, nous pénétrons dans un village où notre bivouac s’installe devant les bureaux du poste de douane. Tranquillisé, j’écoute les bruits de la forêt et le chant des cigales. Les vers luisants parsèment le sol et les lucioles m’égayent de leurs jolis traits de lumière. De monstrueuses fourmis rouges piquent les Baby’s qui, par peur, se réfugient chez les douaniers. Proches de nous, des camionneurs discutent et d’autres boivent. Le village s’éteint doucement et le fleuve s’écoule tranquillement. Les crocodiles dorment et les éléphants barrissent. Les chèvres rient et la chance une nouvelle fois nous sourit.

 

Dimanche 16 janvier 2000 :

Beurré comme un petit Lu, à cinq heures du matin, un douanier me réveille et me remet le laissez-passer qu’il a rédigé au cours de la nuit. Reposé et ragaillardi par cette halte nocturne, j’affronte l’enfer qui ressurgit sur la piste qui longe le Mont Cameroun et traverse l’épaisse forêt équatoriale. Douze heures ne suffisent pas pour franchir les cent vingt premiers kilomètres qui, comme en Mauritanie, au Mali et au Togo, forment une frontière naturelle difficilement franchissable. Interrompue à un endroit et comme par enchantement par cinquante kilomètres de route bitumée et fracassée, la piste nous conduit vers un autre village camerounais anglophone où les autochtones et le chef de village me réclament, dès notre arrivée, de l’argent pour picoler.

Marché au Nigéria

Pour la première fois, nous subissons les tracas d’une population alcoolique et hébétée. Les villageois restent plantés autour de nous et nous observent comme des bêtes curieuses. Cherchant ma chienne, je constate qu’elle a disparue. Sachant que, dans cette région, les gens mangent les chiens et que Zimba ne s’éloigne jamais, j’en conclue qu’elle m’a été volée et je me rends chez le chef du village. Au centre de la pièce sale et lugubre, trône un présentoir où sont déposées quatre paires de chaussures magnifiquement cirées qui semblent irréelles tant elles dénotent dans cet univers où les administrés (comme leur chef), marchent pieds nus. Accompagnant le geste à la parole, je passe la lame de mon gros opinel sous ma gorge et, menaçant, je lui ordonne que ma chienne me soit rendue immédiatement. A mon retour, les gens braillent et hurlent devant Nadrêva et le chant des insectes est couvert par des rires gras. Deux heures plus tard, un groupe de villageois me ramène ma chienne en la maintenant comme un gibier mort, ce qui fort heureusement n’est pas le cas.

 

Lundi 17 janvier 2000 :

Une autre « Spéciale » de quarante-deux kilomètres que nous parcourons dans le temps record de six heures quinze minutes, nous conduit vers un poste où les gendarmes me réconfortent et me disent tout en me tapotant l’épaule : « Tu vas voir patron, ça va aller ! Tu vas réussir, tu arriveras !… Nous autres les Africains, nous devons souffrir !… Nous avons honte… L’argent que vous nous envoyez pour refaire les routes va directement dans les poches de certains. Ils profitent de l’aubaine et achètent de magnifiques appartements dans les beaux quartiers de Paris ! Mais, tu vas voir patron, ça va aller, tu vas réussir !».

Nadreva sur une piste difficile

Après avoir enfin rejoint Douala et emprunté la belle route à péage qui mène à Yaoundé, lors de notre halte nocturne et au cours du dîner auquel nous avons conviés Simon et sa famille, notre hôte me dit:
« … Pendant ce temps, nous mourons de faim et du manque de soins. Comme les hôpitaux catholiques, les O.N.G. sont un véritable scandale. C’est un business ! Ils ne nous soignent que si nous pouvons déposer une caution équivalente à cinq mille francs français. Ils prennent des photos et obtiennent des subventions à Paris. Ils ne font rien pour nous. Le système est pourri!».

En écoutant ce que dit Simon, je pense à Mariette et je me demande si ces considérations bassement matérielles font partie de ses motivations. Je revois les épaisses liasses de billets aperçues sur son bureau alors que j’étais rentré par inadvertance et qu’elle recevait son associé Béninois. Interloqué par ce constat, alors qu’elle se plaignait à chaque instant de son manque de moyens, je n’ai pas voulu y croire ! N’ayant pas encore obtenu l’assentiment des autorités compétentes, ce qu’elle attend impatiemment. Je sais qu’elle pratique son entraide sans autorisation et je me questionne sur ses mirifiques motivations qui ne sont peut-être pas si désintéressées qu’elle veut bien le laisser entendre.

Je me demande si son action n’est pas plutôt dictée par le 4×4 flambant neuf qui lui a été offert, ainsi que les nombreux cadeaux qu’elle ramenait de son voyage, par des associations de sa région d’origine en France. Le temps mis pour rentrer en s’attardant dans les endroits touristiques comme le pays Dogon ne plaide pas vraiment en sa faveur. Face à son comportement, l’impression que j’ai est chargée de suspicion. En y réfléchissant, je me dis que cela importe peu, ce qu’elle offre est de toute façon un plus non négligeable pour ses petits orphelins dépourvus de toute autre solution pour avancer dans cette vie qui dès le départ est pour eux cauchemardesque.

 

Mardi 18 janvier 2000 :

Réveillé par le chant d’un coq, il est l’heure de se lever. Le bain que je prends avec les Baby’s dans le cours d’eau voisin nous comble de plaisir. L’eau est à une température exquise et je ne me suis pas lavé depuis Lagos. A mon retour, Simon m’apprend que, sur cette route où nous avons passés la nuit toutes fenêtres ouvertes, sont commis de nombreux délits et que les «grumiers», (ces puissants camions qui roulent à grande vitesse et transportent de colossaux troncs d’arbre), ne ralentissent jamais. Averti, je me méfie.

Claude qui se rase la barbe dans la rivière

 

Yaoundé – Cameroun, vendredi 21 janvier 2000 :

Français et Camerounais, officiers supérieurs et commissaires divisionnaires, civils coopérants et résidents de toujours fréquentent assidûment les lieux où nous résidons depuis notre arrivée à Yaoundé. Proche du parc de l’ambassade de France et de l’entrée du quartier général des Forces Armées Camerounaises (où pénètrent régulièrement de récentes et puissantes voitures qui fleurent bon l’Europe et portent haut l’étendard de la corruption), ce lieu privilégié domine la ville. Pins, caoutchoucs, palmiers, manguiers, avocatiers, bananiers, frangipaniers et mimosas y abondent et embaument l’air de leurs puissants parfums.

Grâce à la complaisance de l’officier français gérant le «Club de l’Assistance Militaire Technique» devant lequel mes véhicules sont parqués, je me délecte de la civilisation retrouvée et de ses bienfaits. Je dispose de douches et d’un réfrigérateur qui fonctionne et je peux y boire un verre selon mon bon vouloir. Il me semble que toute la ville est au courant de notre épopée et, ce matin, la visite des officiels français du ministère des affaires étrangères venus préparer le prochain sommet de la francophonie, m’a étonné. Comme tout à chacun, ils étaient surpris par mon escapade et la présence d’une caravane à cet endroit.

Ville de Yaoundé

Les deux colonels de la gendarmerie camerounaise avec lesquels j’ai pris l’apéritif sont unanimes : « les récents événements survenus en RDC et les hommes qui s’y entre-tuent… La saison des pluies au Gabon et les routes impraticables… L’Angola et ses frontières fermées, les voyageurs qui y sont refoulés… Le sauvage assassinat de vos compatriotes au nord de la Namibie… Les coupeurs de routes qui sévissent au Congo Brazzaville ou en Centre Afrique… Les dangers auxquels vous avez miraculeusement échappés lors de votre traversée du Nigeria, les émeutes que vous avez évitées de quelques heures à Lagos et les nombreux morts qui en ont résulté devraient vous inciter à la prudence… Vous ne devez pas ignorer les sages résolutions qui ont été prises par les organisateurs du «Dakar» qui, suite aux graves événements survenus au Niger, les obligent à faire un pont aérien au dessus de ce pays. Que voulez-vous prouver ? Ne sollicitez pas trop la chance qui vous a accompagnée jusqu’ici… Vous n’avez guère d’autre choix que d’embarquer votre petit monde sur un bateau. »

Attelage à Yaoundé

Cet avis est entièrement partagé par les autorités rencontrées au club, comme par les membres du consulat français. Ce conseil, déjà entendu au Bénin, me semble devenir une habitude et mon objectif étant toujours d’atteindre le Cap de Bonne Espérance par la côte Ouest de l’Afrique et par la Namibie, je n’ai pas envie de les écouter. Je n’ai pas davantage envie d’écouter ceux qui me conseillent d’emprunter les routes de Centre Afrique et celles du Sud Soudan, là où règnent la rébellion et la guerre, pour entrer au Kenya. Et, d’ailleurs, de quelles routes parlent-ils ? A en croire la carte Michelin, elles n’existent pas ! Je préfère écouter ce qu’expriment mes hôtes camerounais assis dans ma caravane :
« Quand le chien arrive là où ce n’est pas son village, il plie la queue », dit Guy le barman du club, « La pirogue est presque sur le sable », ajoute Kaly qui, comme ses frères de couleur, écoutent ce que je leur rapporte de mes démarches auprès des ambassades. Selon le consul du Gabon, Kaly sera refoulé à l’entrée de son pays et selon celui de Centre Afrique, à Bangui la République Démocratique du Congo nous refusera l’accès par voie terrestre.

Claude et les Baby's en soirée

« Ton nom restera gravé dans les villages et dans les cœurs. Les gens diront : « Tu te souviens de ce Français avec ses chiens et sa caravane ? La chose la plus sacrée que Dieu ait créée, c’est le nom de l’homme. J’admire votre courage et je vous envie, j’ai toujours eu envie de voyager… » Tenus par un artiste peintre qui expose ses œuvres devant le club de l’A.M.T ces propos me laissent pensif. Les jambes atrophiées de naissance, l’infirme est assis sur le plancher de ma caravane. En observant mon invité, je me demande lequel de nous deux est le plus courageux. Kaly s’angoisse et s’interroge sur ce qu’il adviendra si le Gabon lui refuse l’entrée. Puis, persuadé que les songes sont prémonitoires, il nous relate le rêve qu’il a fait la nuit précédente :
« La scène se passe à la lisière d’une forêt, à un endroit où nous nous trompons de piste. Attaqué par un grand chien rouge, il me blesse à l’épaule et m’attrape à la gorge. Un coup de feu claque. Des gens nous défendent et tuent le chien.»
Les trois compères africains restent silencieux pendant quelques instants puis, l’un d’eux me dit :
« Continue à progresser vers le sommet, un alpiniste ne s’arrête pas en route et tu vas voir ça va aller, tu vas réussir… ». Un peu plus de quatre mille kilomètres nous séparent encore de la Namibie et j’ignore où je pourrais accrocher mon piolet afin de poursuivre notre ascension.

 

Yaoundé, mardi 25 janvier 2000 :

Le consulat du Gabon me promet mon visa depuis une semaine. Las et agacé d’attendre, celui qui a hâte de savoir s’il finira dans la fosse aux lions ou s’il réussira son défi insensé, décide ce matin de retourner une nouvelle fois à l’ambassade. Pour m’y rendre, je hèle (comme chaque jour) l’un des taxis jaunes qui pullulent dans la ville. Certains chauffeurs disposent de voitures récentes, les autres conduisent de vraies épaves. Celle qui s’arrête est peut-être la pire de toutes. Je ne comprends pas qu’elle puisse encore rouler ! Comme les banquettes, le tableau de bord est démembré. Les poignées de portes et le compteur kilométrique ne sont plus que de vieux souvenirs. Anéantis par les années, les amortisseurs et le pot d’échappement n’ont pas résisté aux franchissements des nombreux trous qui fleurissent sur les chaussées. La petite voiture doit avoir plus d’un million de kilomètres !
« Depuis combien de temps exercez-vous ce métier ? », dis-je en m’adressant au chauffeur qui pilote son taxi en se faufilant et en frôlant les autres voitures.
« Depuis trois mois ! ». Cette « bonne nouvelle » ne m’inquiète pas outre mesure. La voiture ne risque plus rien et cela explique que le chauffeur ne sache pas où se trouve l’ambassade du Gabon.
« Combien d’heures conduisez-vous par jour ?
– Je commence ma journée à six heures du matin et ne la termine jamais avant vingt et une heures, me dit le chauffeur avant de poursuivre d’un air triste, je suis obligé de faire tant d’heures, parfois même davantage, pour gagner les dix mille francs par jour que mon patron m’impose.»
Face aux monstrueux embouteillages qui, à onze heures du matin, sévissent encore sur la ville, je le plains. Bien que Yaoundé soit l’une des plus belles cités que nous ayons traversées, comme les autres et par manque de voies praticables, la ville est totalement saturée.

La circulation à Yaoundé

« Contrairement à ce qui se passe chez vous, à Yaoundé les taxis fonctionnent comme vos transports en commun. Pour aller d’un endroit à un autre, les clients prennent des correspondances.
– Ce qui explique pourquoi vous avez souvent plusieurs passagers ?
– Tout à fait. Surtout, comme c’est le cas, lorsque nous avons une voiture pourrie. Les belles voitures peuvent aller à l’aéroport et dans les grands hôtels. Le prix de la course est beaucoup plus intéressant et les contacts que les chauffeurs ont avec leurs clients, nettement plus enrichissants.
– Combien paient vos clients?
– Le coût du trajet est de cent cinquante francs CFA. Parfois même de cent francs. (Un franc) La concurrence est rude. Nous devons beaucoup nous battre et cela explique pourquoi les taxis font la course entre eux.
– J’imagine que ce doit être difficile de gagner dix mille francs par jour, avec des courses à cent cinquante francs ? Réussissez-vous à gagner votre vie ? Combien gagnez-vous par mois ?
– Surtout que nous devons payer l’essence ! réplique le chauffeur alors qu’il s’arrête à la station-service pour commander mille francs CFA de super, ça lui permettra d’en gagner deux mille et de parcourir vingt-cinq kilomètres.
– Parfois, lorsque le patron est content, il nous laisse la voiture le dimanche. Dans ce cas, les dix mille francs sont pour nous. Sinon, j’arrive péniblement à gagner mille francs par jour…»
Me remémorant l’air bougon de nombreux chauffeurs de taxis parisiens, je me demande comment mon interlocuteur peut vivre avec l’équivalent de dix francs français par jour. Cette réflexion concernant mes compatriotes, qui malgré leurs défauts me manquent, m’entraîne avec une certaine nostalgie vers les rues de Paris. Mon esprit flâne sur la place du Tertre, sur les Champs-Élysées, vers la vieille Dame de Fer, sur les jardins du Trocadéro, l’Opéra, la fontaine Saint Michel, les ponts de Paris et les grands magasins, les restaurants et les belles boutiques parisiennes.
-« Cela vaut mieux que de rester chez soi et de voler ! », conclue le chauffeur qui, ravi de la course, empoche prestement les deux mille cinq cent francs que je lui remet pour être resté avec lui un peu plus de deux heures.

 

Mercredi 26 janvier 2000 :

C’est trop facile, «Ça va se gâter ! » dit Kaly alors que nous parcourrons les premiers kilomètres de la piste qui nous mènent à la frontière gabonaise. Cent dix kilomètres qui, selon ceux qui savent, devaient êtres effroyables. Pris en stop cinquante kilomètres avant la ville d’Ebolawa, le gendarme camerounais m’a prévenu :
« C’est la saison des pluies, la piste est pourrie… vous rencontrerez d’énormes difficultés… mais ne vous inquiétez pas, ça va aller ! ». Les membres du bureau où j’ai déposé l’auto-stoppeur m’ont assurés de ce même « ça va aller ! ». Je ne l’ai que trop entendu et je me suis psychologiquement préparé à affronter le pire. Or, bien que rocailleuse, la piste est un vrai billard. Raclée sept mois auparavant, nous y roulons à trente et parfois même à quarante à l’heure. Je n’en reviens pas !

Nadreva sur une piste défoncée

Je m’arrête pour prendre des photos et prends le temps d’apprécier le sublime spectacle que m’offre la forêt. Détendu et heureux, là où je m’attendais à passer dix heures, en moins de trois nous sommes à Ambam. N’ayant guère envie de renouveler la fâcheuse expérience vécue lors de ma halte précédente dans le village camerounais où ma chienne a été volée et, comme chaque soir depuis le début de mon escapade, je recherche un lieu où nous serons les bienvenus et surtout qui me plaira pour y passer la nuit. Les gendarmes du poste de contrôle m’incitent à bivouaquer sur le terrain de la mission catholique. J’y demande l’hospitalité alors que le jour finit.

Alors qu’il n’est pas encore dix huit heures, les sœurs me reçoivent brièvement et, tout en me souhaitant une bonne nuit, elles cadenassent les grilles coulissantes en acier. Accompagné d’un forestier, le prêtre qui vient me saluer me dit:
« Plantez un arbre, a dit notre Seigneur et vous ne serez pas venu sur Terre pour rien. Vous êtes en train de planter cet arbre… Nous, les Noirs, nous manquons d’audace. C’est ce qui fait votre force, à vous les Blancs… Le dernier gouverneur général de la région portait le même nom que vous… C’était avant l’indépendance… » Pour conclure notre conversation, alors que je lui avais succinctement raconté le chemin parcouru, il me dit :
« Dieu est avec vous, il conduit votre chemin. Portez ce témoignage à votre paroisse dès que vous rentrerez à Paris… ».

Kaly et Nadreva

Les myriades d’étoiles qui scintillent, le chant des cigales et les chiens qui aboient dans le lointain sont nos compagnons de cette nuit passée, pour la première fois, dans une mission catholique. Mission où il y a un chien rouge, où Kaly a entendu claquer un coup de feu et où, sentant le danger, je suis sur mes gardes. Je ressens une tension identique à celle qui a marquée nos escales au Togo, au Bénin et au Nigeria. Je m’habitue à cette odeur sournoise : celle du danger ! Selon qu’il fasse froid ou chaud, mon compagnon passe ses nuits dans le 4×4 ou à l’extérieur. Ce soir Kaly dort sur la pelouse. Pour se protéger de la chaleur et bénéficier d’un peu d’air frais, les Baby’s se reposent près de lui.

 

Jeudi 27 janvier 2000 :

Ce matin, les sœurs me font part des raisons qui les ont poussées à se barricader si rapidement. « Nous sommes souvent attaquées. Il y a moins de quinze jours, deux hommes ont pénétré notre mission. Menaçants, ils nous ont obligées à nous étendre par terre et ont dévalisé notre dispensaire !… »

Une pause avec l'attelage

Je ne m’étais pas trompé ! Une autre « Spéciale » de vingt-sept kilomètres nous attend au départ d’Ambam. Quatre heures ne suffisent pas pour franchir ce nouvel obstacle. Une fois parvenu au fleuve qui marque la frontière avec le Gabon, j’apprends que l’entrée d’Eboro est fermée depuis dix jours et que l’autre passage, qui m’a été conseillé par un colonel français à Yaoundé, est fermé depuis plus longtemps encore. Passage que nous a évité de justesse le forestier qui accompagnait le prêtre lors de sa visite nocturne et qui m’a dit:

« Vous ne passerez pas ! La piste est effrayante, les puissants grumiers y ont accompli leur œuvre destructrice, de gigantesques trous subsistent… Je vous conseille de passer par la piste qui bien que difficile mène à… »  J’évitais une nouvelle fois les pièges de ce parcours.

Transportant des bananes ou d’autres produits dont le Gabon a besoin, trois camions attendent, depuis, la fermeture de la frontière. Par leur aspect délabré, on devine ce que ces pistes infernales leurs font subir. Pistes sur lesquelles les manœuvres que j’effectue en marche arrière sont toujours aussi incertaines alors que je suis maintenant capable de faire passer les roues de ma caravane, au centimètre près, sur la crête de monstrueuses ornières lorsque nous avançons.

Traversée sur le bac