Livre 7 : Au Gabon

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 7 : Au Gabon

Jeudi 27 janvier 2000 :

Sur le conseil des douaniers camerounais, je laisse mon équipage aux bons soins de Kaly et j’embarque à bord d’une pirogue pour traverser le fleuve marquant la séparation entre les deux pays.

Pirogue avec des bananes

J’apprends, par le premier gendarme gabonais rencontré sur l’autre berge, que le commandant est à Bitam (située à trente-deux kilomètres) et que j’ai peu de chance de le rencontrer, son chef n’étant jamais là dans la journée. Un taxi-brousse me conduit vers cette petite ville où, contrairement à ce que m’a affirmé son subordonné, j’ai la chance de rencontrer, dès mon arrivée, le commandant de la brigade de gendarmerie gabonaise.

Après avoir pris connaissance de la lettre de recommandation qui m’a été remise par le Consul de France à Yaoundé, l’officier m’assure qu’il ne peut pas prendre la décision de nous faire franchir la frontière. Seul le commissaire de la D.S.T. locale est habilité à prendre une telle décision. A ma demande, l’officier m’accompagne au domicile d’un homme qui fait la sieste. Les gendarmes continuent à jalonner mon parcours et, comme lors de chaque contrôle depuis notre départ de la capitale camerounaise, la missive fait à nouveau office de laisser passer :
« Le consulat général de France à Yaoundé prie les autorités civiles et militaires chargées de maintenir l’ordre au Cameroun et dans les pays amis ou alliés de la République Française de laisser librement passer M…., né le 31 août 1946 à Paris XVI. M…, est journaliste pigiste au magazine  » Le Caravanier  » pour le compte duquel, il effectue un périple transafricain du Maroc à l’Afrique du Sud. »

Face à un commissaire attentif et à un commandant de gendarmerie qui l’est tout autant, je leur dis : « Mes véhicules et mes petits chiens sont sur la piste du côté camerounais de la frontière. Je suis accompagné d’un jeune Malien qui n’a pas de passeport et moi je n’ai pas de visa. Nous n’avons plus rien à manger et il n’y a aucun commerce sur ce côté de la frontière qui est fermée et que j’aimerais franchir.».
Interloqués, les deux hommes me regardent comme si je débarquais d’une autre planète. Heureux de l’effet produit, j’ajoute :
« Si vous nous laissez entrer, je peux vous laisser mon passeport et attendre votre décision que j’espère positive sur le lieu de votre choix sinon nous rebrousserons chemin. »
Je remercie intérieurement le consul de France pour l’aide évidente qu’il m’apporte par sa missive et dans l’attente de leur décision, je me rends dans le jardin.

Quelques minutes plus tard le commissaire me demande :
«  Avez vous vu un troupeau de bœufs sur la piste ? » Surpris par cette question pour le moins inattendue, je réponds d’abord par la négative puis je me souviens subitement avoir pris une photo de splendides bœufs qui broutaient dans une verdoyante clairière. Et il ajoute : – « Vous comprenez, il y a les raisons d’Etat et il y a notre nourriture. Il n’est pas question de laisser dépérir ce troupeau. Lorsque le bac sera remis en service, vous entrerez avec les bœufs et attendrez notre décision finale sur le terrain de la mission catholique ».
Les deux officiers me remettent un laissez-passer et, muni de mon sésame, je rejoins l’embarcadère où m’attend tout mon petit monde. J’avais échafaudé de nombreux plans… celui-ci est parfait ! La frontière s’ouvre devant nous et nous entrons au Gabon alors que d’autres attendront encore de nombreuses heures que les deux Etats règlent leurs différents. Kaly est aux anges, il ne comprend pas cette chance incroyable qui nous accompagne. Priée le matin même à la petite église de la mission, La Sainte Vierge a apparemment entendu ma requête. Je n’oublie pas non plus les promesses de Francisco et j’embrasse l’étui en cuir noir de mon gri-gri que je porte au cou. Qui de l’un ou de l’autre est à l’origine de ces bienfaits ? Peut-être tous, me dis-je en souriant. Je pense aussi à Raphaël, mon ange gardien qui m’est apparu une nuit quelques mois avant cette épopée. J’imagine qu’ils se relayent et que, compte tenu du boulot que je leur donne, mes trois protecteurs ne sont peut-être pas assez nombreux pour me surveiller !

Claude au rasage de la barbe

Dès notre arrivée, le curé de la petite mission nous souhaite la bienvenue et, après avoir écouté les raisons de notre présence, le prêtre me convie au dîner qu’il organise ce soir. Douché et rasé de près, (un véritable événement), je suis heureux de renouer avec les mondanités. Six autres invités sont présents : l’ambassadeur de Guinée Conakry et un banquier de ses amis, deux autres hommes dont j’ignore l’identité et deux jeunes prêtres récemment intronisés à Libreville. Le vieux curé s’appelle Fidel. Son prénom me rappelle mes rencontres avec un autre Fidel à la Havane. Le directeur de la Banque Ivoirienne du Développement me questionne et écoute avec intérêt les différentes anecdotes de notre périple. Visiblement enthousiasmé par le récit d’un homme qui a déjà parcouru douze mille kilomètres avec ses véhicules et perdu douze kilos au cours de sa traversée, son Excellence se lève de table et vient se faire photographier à mes côtés.

Il est reçu comme une célébrité

Je ne pensais pas mériter tant d’attention et je me demande si je ne vis pas un rêve. Le repas est succulent python et porc-épic, poissons d’eau douce et de mer comme d’autres mets tout aussi savoureux nous sont servis. Leur curiosité satisfaite, le père Fidel et ses hôtes gabonais reprennent leur conversation où sont mises en exergue les traditions africaines et la culture ancestrale qui ne doit pas disparaître au profit du christianisme. Questionnant mon hôte après le dîner  sur l’identité de ses deux invités qui ne se sont pas présentés, j’apprends que l’un est le Vice-Premier Ministre du Gabon venu saluer ceux qui lui sont chers dans son bourg natal et l’autre le préfet de la région. Cette information des plus capitales me laisse une nouvelle fois sur le cul !

Bitam, vendredi 28 janvier 2000 :

Visiblement détendu, le commissaire me reçoit très aimablement et avec un sourire complice me dit:

« En tant que Français, vous n’aurez aucun problème pour obtenir votre visa. Pour votre ami Malien, les choses sont plus compliquées, mais j’espère aboutir… ».

Ma rencontre inopinée avec les deux hauts fonctionnaires ayant accompli son œuvre, je me demande ce qui m’a décidé à larguer les amarres ce matin-là de Yaoundé alors qu’étant resté huit jours à attendre vainement mon visa, nous aurions pu partir la veille ou le lendemain. Pourquoi notre arrivée à une frontière fermée a-t-elle coïncidé avec celle du troupeau de bœufs ? Et pourquoi ce même jour, le prêtre avait organisé un dîner porteur de solutions ? Troublé par ces coïncidences aussi étranges que positives plus que bénéfiques, je me remémore les quatre années qui ont précédées ce voyage et je pense à ce que je tentais qui se transformait systématiquement en cauchemar.

Claude avec des hauts fonctionnaires

 

Bitam, samedi 29 janvier 2000 :

« Un convoi de voyageurs s’est fait attaquer à Luanda. Les rebelles Ougandais ont fait plusieurs morts et pillé les camions- puis, le père Fidel qui m’a rejoint à bord de Nadrêva ajoute,- les deux jeunes prêtres que vous avez rencontré au cours du dîner doivent servir leur première messe demain matin. J’aimerais que vous assistiez à cette grande cérémonie comme à la fête qui suivra à laquelle participeront également mes autres invités. »
N’ayant jamais participé à de telles réjouissances, je lui confirme ma présence. Profitant de cette attente « imposée » j’écris pour le magazine. Curieux, les enfants du collège s’étonnent et s’esclaffent en m’observant où, face au regard de «l’homme blanc» qui pourtant n’a rien d’inamical, ils reculent. Pour obtenir les caresses souhaitées mes « sacs à puces », (comme les appellent les enfants), se blottissent contre moi. Ce comportement fait beaucoup rire les gamins. Les plus effrontés d’entre eux montent à bord, découvrent les rangements et les armoires à vêtements, me questionnent et, les yeux brillants de convoitise, espèrent qu’un jour eux aussi pourront voyager. Nait alors, en eux, l’orgueil de celui qui n’a pas eu peur de m’affronter pour assouvir sa curiosité. Là, comme ailleurs, il y a les gagnants et les perdants, les ambitieux et les timides, les jeunes loups et les brebis apeurées. Un nouveau jour finit… les Baby’s écoutent les chiens de la mission qui aboient… ils semblent se comprendre. Animé par un immense besoin de reconnaissance et l’envie que je lui fasse confiance, Kaly s’efforce d’être celui que j’attends.

Des enfants visitent Nadreva

Alors qu’il se lamente une nouvelle fois sur son passé, je lui demande : « Combien d’Africains vivent ce que tu vis et, selon toi, combien traversent l’Afrique de part en part comme tu en as l’opportunité ? Tu es un privilégié alors mérites ce que tu vis. Tu n’es pas à plaindre. Nombreux sont ceux qui aimeraient faire le voyage que nous avons entrepris. Tu me parles de tes angoisses et de ta vie passée, de tes échecs et des gens qui te sous-estimaient, de ceux qui profitaient de toi et de ceux pour qui ta cuisine n’était jamais à leur goût ou de ceux pour qui tu n’étais qu’un pauvre Noir uniquement capable de les servir. Je te respecte et, que je sache, je ne te fais pas subir les mêmes humiliations. Tu n’es pas un esclave qui se tue au travail. Tu as le temps de penser alors arrête de te sous-estimer et remercie la providence, les anges et tes ancêtres pour ce qu’ils te permettent de vivre. Remercie le Bon Dieu et le diable, si tu le souhaites, de t’avoir permis d’être là où nous sommes ce soir. Remercie la vie et les souffrances qu’elle t’a fait endurer, elles ne peuvent que t’être favorables. Seuls les échecs permettent d’avancer et d’évoluer ! Tu es intelligent, alors sers-toi de ton intelligence et arrête de pleurer sur ton sort ! Construis ton avenir et sers-toi de ce que Dieu t’as offert pour faire face à la dure réalité africaine. Tu as vécu des échecs, essaye maintenant de vivre positivement et intelligemment ce que tu vis. Identifie-toi à ceux qui gagnent. Deviens un homme qui, un jour, s’appréciera face à son miroir. Écris, tu sais écrire ! Je te l’ai déjà dit, l’écriture est une excellente thérapie, un bon moyen pour régler ses problèmes psychologiques et son mal-être. Tu as fait des études secondaires, alors que je n’ai pas même mon certificat d’études.

Lorsque j’ai quitté l’école communale, je savais lire et écrire, écrire avec de nombreuses fautes d’orthographe mais écrire tout de même et je connaissais par cœur la table de multiplication comme les chefs lieux des départements français. Le reste, je l’ai appris à l’école de la Vie, à l’école de la rue ! Aujourd’hui encore, lorsque l’on me parle de « Saint Axe », j’ai l’impression que l’on me parle de l’un des saints de la vie biblique. Quant aux temps et à la conjugaison, j’ignore à peu près tout d’eux. Parle-moi des continents, de l’Amérique du Sud ou du Nord, de l’Asie ou du Moyen Orient, de l’Europe ou de l’Afrique de l’Est, du Sri Lanka ou de Cuba… là, je sais de quoi il retourne. J’y suis allé, je peux t’en parler. Mais j’ignore à peu près tout des règles de grammaire. Elles restent pour moi des terres inconnues. Alors, n’aie pas peur, écris ce qui te passe par la tête ou ce que tu vis pour que, plus tard, tu te souviennes dans le détail de ce magnifique voyage qu’il nous est donné de vivre. Je m’enthousiasme à l’idée que je serai peut-être déterminant dans ta vie. Je m’évertue à t’enseigner ce que la vie a pu m’apprendre et toi tu t’évertues à me démontrer que tu en seras capable. Sais-tu ce que disait Mao ? « Il ne faut pas donner du poisson à un Chinois. Il faut lui apprendre à pêcher ».
– Tu as raison, donne-nous un coup à boire, dis-je alors qu’il se dirige vers la bouteille restée près de l’évier-.

Au cours de notre dîner, tu m’as fait une époustouflante analyse des premières pages de mes écrits. Ton exposé était juste et incroyablement vrai. Je préfère cette conversation à celle que nous avons maintenant. Dans ces moments-là, je supporte difficilement tes perpétuelles contradictions. Tu es capable de me dire une chose et son contraire dans la même phrase et, face à ces énormités, je réagis. J’ignore combien de temps encore nous serons ensemble. J’ignore le temps que tu mettras pour comprendre que l’on ne mélange pas de la viande avariée à de la viande fraîche ou que l’on ne se lave pas la tête avec l’eau de la vaisselle. J’ai souvent l’impression d’être face à un enfant. Un enfant pour lequel j’ai de la sympathie et qui, souvent, me désole. J’aimerais que tu comprennes que de te voir au petit déjeuner tremper tes tartines de pain dans de l’huile ou finir les têtes de poissons de la veille en laissant couler la graisse sur ton pantalon et sur le siège m’indispose.
– Le litre de thé que tu bois le matin et vos classiques petits-déjeuners m’écœurent tout autant !
– J’aimerais que tu comprennes plus vite comme j’aimerais d’ailleurs que tout aille plus vite, -dis-je en ignorant volontairement sa remarque.- Je trouve que nous n’avançons pas assez vite. Je me désespère d’arriver un jour au Cap. Il y a bientôt trois mois que nous sommes partis. Trois mois que je vis avec des Africains et que je supporte les mensonges ou les duperies de certains. Trois mois que je passe des contrôles policiers ou militaires et que ces fonctionnaires d’Etat ne pensent qu’à me soutirer de l’argent. Trois mois que je conduis sur des routes pourries et que je mange pratiquement tous les jours la même chose. Trois mois que je vis avec des bidons d’eau et que je me lave lorsque j’en ai la possibilité. Trois mois que je m’angoisse et que j’ignore si nous arriverons un jour. Trois mois que j’espère et rêve de voir le panneau : « Captown ». Trois mois que j’écoute R.F.I. et les effroyables nouvelles africaines. Trois mois que je subis les attaques de moustiques voraces et des climats où la chaleur est notre ennemie. Trois mois et plus que je n’ai pas tenu le corps d’une femme entre mes bras. Trois mois que je n’ai pratiquement aucune nouvelle de ma famille. Trois mois que nous avançons pour n’être qu’au deux tiers de notre chemin.
– Mais aussi, trois mois que la chance t’accompagne.
– Oui, tu as raison… trois mois que les puissances de l’Au-delà guident notre route. Trois mois que nous vivons dans Nadrêva et que Charly nous tractent. Trois mois que je n’ai pas eu le moindre rhume. Trois mois que les Baby’s vivent dans le désert ou dans la brousse et, depuis le Bénin, dans la forêt. Trois mois qu’ils se régalent et se passionnent pour leur nouvelle vie. Trois mois que les villageois nous accueillent chaleureusement. La guide du groupe rencontré à Rabat m’a dit qu’ils comptaient atteindre le Cap en six mois. Ce délai m’avait stupéfait. Nous sommes dans les limites du temps nécessaire ! »

 

Bitam, dimanche 30 janvier 2000 :

Ville de Bitam, au Gabon

Venu avec l’un des deux jeunes ecclésiastiques boire un whisky à bord, Monseigneur Basile parait heureux. La messe a duré quatre heures et la journée s’est magnifiquement déroulée. L’église était bondée. Les boubous brillaient et les effets de robes s’affichaient. Le chant des chorales s’élevait et les deux religieux priaient. Les jeunes femmes riaient et les « Yoyos » des plus vieilles nous réjouissaient. L’ambassadeur musulman s’ennuyait et moi je me régalais. En français et en dialecte régional, les évangiles s’énonçaient et les hosties se présentaient. Les applaudissements crépitaient et les deux serviteurs de Dieu remerciaient et saluaient. Les prêtres se congratulaient et les sourires s’affichaient. Puis il y avait eu les offrandes que Jean-Pierre et Clément recevaient et les tee-shirts à l’effigie des deux prêtres que de jeunes garçons vendaient. Les appréhensions du vieux curé qui s’affichaient et les buffets qui se construisaient.

Les boissons qui rafraîchissaient et les invités de marque qui se regroupaient. L’arrivée des plus démunis et une grande salle qui s’animait. Les invités qui se restauraient et les plats qui se retiraient. Les enfants qui jouaient et l’archevêque qui attendait. La fête qui se finissait et les étoiles qui brillaient. Les cigales qui s’égayaient et les chorales qui se taisaient. Le père de Jean-Pierre qui m’invitait et la fête qui recommencerait. Les gens adorables que je côtoyais et les Baby’s qui s’ennuyaient. Les lumières qui s’éteignaient et les boubous qui s’éloignaient.

Repas en soirée au Gabon

 

Bitam, lundi 31 janvier 2000 :

« Des maquisards ont attaqué mon oncle sur la route de Libreville. C’était entre Mitzic et Ndjolé. Là où la piste est difficile. Ils viennent de l’étranger. Ce ne sont pas des Gabonais ! Ils vivent dans la forêt. La voiture a été détruite. Mon oncle a réussi à se sauver… Les derniers touristes que nous avons vus à la mission étaient des Américains. C’était il y a plus de huit ans…».
Je me demande ce que dira, dans quelques années, ma jeune interlocutrice qui a vu une case sur roue ! « Les deux Congo à feu et à sang », titrait le journal que j’ai lu dans le bureau du commissaire peu avant que l’officier me dise :
«Les Camerounais nous envoient toute leur merde!… Pour pénétrer au Gabon, les Congolais n’hésitent pas à faire le tour et à rentrer par les frontières du Nord… C’est la raison pour laquelle la frontière avec le Cameroun est fermée ! ».

Farandoles de bannières et arc-en-ciel de couleurs, troubadours d’un jour et joueurs de tambours, villageois heureux et chants porteurs d’espoirs accompagnent la fête qui succède à la messe au cours de laquelle je me demandais si j’étais à l’église du Christ ou à un show magistralement organisé. Alléluia ! crie la foule. Alléluia ! répond le nouveau prêtre en recevant les offrandes. Alléluia ! dit la parole, un nouveau pasteur est né ! Alléluia ! répète en chœur le clergé qui se réjouit des trésors qui s’amoncèlent. Alléluia ! clament les villageois qui, en dansant, se dirigent vers le nouveau prêtre. Alléluia ! répondent les tam-tams sur un rythme enfiévré. Alléluia ! répète Jean-Pierre qui voit sa fortune augmenter. Alléluia, pensent les gens qui s’extasient. Alléluia ! méditent porcs-épics et sangliers, poissons de mer et de rivières, pintades sauvages et autres mets qui encombrent les buffets. Alléluia ! répète la foule qui s’enorgueillit. Alléluia ! pense le prêtre qui amasse encore. Alléluia ! se répète intérieurement le préfet qui se tait. Alléluia ! répercutent les musiciens qui se déchaînent. Alléluia ! siffle le chauffeur du général de gendarmerie qui s’amende. Alléluia ! pense le commerçant musulman qui compte. Alléluia ! me dis-je en dégustant mon premier champagne de l’année. Alléluia ! chantonne Kaly en voyant les plats qui s’amoncèlent. Alléluia ! souhaite le vieux curé en observant le nouvel élu. Alléluia ! fredonnent les fourmis rouges en bénissant ce qui tombe du ciel. Alléluia ! pense la benjamine en surveillant jalousement celui qu’elle croit être « l’homme de sa vie ». Alléluia ! me dis-je en pensant au visa qui vient de m’être accordé gratuitement et aux quarante milles francs CFA économisés. Alléluia ! pense Kaly dont l’entrée est également régularisée. Alléluia ! me dis-je en pensant aux propos de monsieur le Consul du Gabon à Yaoundé qui m’a affirmé que mon compagnon serait refoulé à l’entrée de son pays. Alléluia ! dit l’officiant en blanc qui salue. Alléluia ! répond la foule qui l’applaudit. Alléluia ! dis-je face aux deux billets de dix milles dont je me libère. Alléluia ! Inch Allah, Dieu est Grand, pense Jean-Pierre face aux présents qu’il reçoit. Alléluia ! chantent les autochtones qui s’éloignent vers des villages où l’électricité est encore un rêve. Alléluia, Alléluia, dit l’ancien maire de Bitam. Alléluia, lui répond son fils, le nouveau prêtre. Alléluia ! dit l’Esprit Sain de Fidel qui a regagné sa mission depuis bien longtemps. Alléluia ! les anges sont avec moi, pense Jean-Pierre en regardant la télévision, le lit et les meubles laqués noirs, la chaîne stéréo et le congélateur, la cuisinière à gaz et la corbeille remplie de billets. Alléluia ! je devrais gagner les anges à ma cause, pense le pauvre Clément. Alléluia ! finit par dire un ami de la famille en offrant au nouveau prêtre sa future tenue de prélat !

Une cérémonie au Gabon

 

Mardi 1er février 2000 :

Partis tôt ce matin de Bitam, en ce début d’après-midi nous sommes sur la piste pourrie qui relie Mitzic à Ndjolé et la flèche qui relie Nadrêva à Charly vient de casser. Nous sommes en pleine forêt et à cent vingt kilomètres de la prochaine agglomération où il n’est pas du tout évident d’y trouver un artisan capable de réparer les boulons cassés et la barre d’attelage qui pend dans le vide. Cette fois nous sommes mal me dis-je en me remémorant ce que les professionnels du caravaning m’ont prédit :
« Vous êtes fou, vous ne réussirez pas, il est impossible de traverser l’Afrique avec une caravane ». C’était sans compter sur la chance qui, une nouvelle fois, ne m’abandonne pas. Surgi de nulle part, le conducteur d’un camion s’arrête et me dit :
– « Ça va patron ?
– Et bien comme tu peux le voir, pas vraiment.
– Y’ a pas de problème patron, t’es à cinq kilomètres du camp de base de la Sogea qui construit la route de l’autre côté. Y’a pas de problème patron, tu verras, ils vont tout te réparer ! ».
Prévenus par talkie-walkie, quatre hommes viennent pour nous remorquer avec un véhicule de chantier. Sur la base, se trouvent les mécaniciens et le matériel capables de réparer les dégâts. Une plaque découpée au chalumeau sur une large bande d’acier et quatre nouveaux boulons feront l’affaire. Nadrêva est en mesure de poursuivre sa route. « Il n’est pas prudent de continuer votre chemin à cette heure-ci. Nous ne partons jamais en fin d’après midi. Vous devriez vous installer sur la base pour la nuit, – me dit le directeur français de la base avant d’ajouter- de toute façon vous ne passerez pas, attendez demain. Quatre grumiers sont bloqués sur un énorme bourbier à soixante dix kilomètres d’ici. Ils barrent la route et j’ai envoyé un bull qui vous attendra et vous frayera un passage lorsque vous arriverez ! ».

Nadreva sur une piste au Gabon

La flèche cassée et la base, le bourbier et le bulldozer et la route qui se construit ! J’ai de plus en plus la conviction d’être un spationef dont la trajectoire est commandée par une force supérieure dont je refusais l’existence il y a quelques mois encore.

Mercredi 2 février 2000 :

À six heures trente la base est déjà en pleine effervescence. Bulldozers et camions de transport circulent bruyamment. Dans les ateliers, les ouvriers sont sur le pont et s’activent autour des mastodontes qui construisent la route. Franchir avec une caravane les monstrueux bourbiers sur lesquels de puissants grumiers restent plantés m’inquiète. J’espère que le bull promis sera bien au rendez-vous et qu’il accomplira avec brio son travail. Il y a un insecte accroché sur l’un de mes rideaux… Kaly m’avertit. Je vois pour la première fois de ma vie une mouche « tsé-tsé ». Me méfiant de cette bestiole à l’origine de la troisième cause de mortalité en Afrique, (plus de cinquante-cinq millions de gens sont contaminés), je la chasse à coup de torchon qui, comme les draps et la couette ou les vêtements, sont détrempés par l’humidité.

Réparation de Nadreva dans un garage

«Vous n’êtes pas prêts d’arriver ! », me dit à notre passage le propriétaire français d’une exploitation forestière rencontré sur la piste quelques heures après notre départ de la base. Après avoir franchi quatre bourbiers (dont celui tant redouté qui, sans l’aide du bull m’aurait été fatal et où deux des boulons nouvellement posés cassent à nouveau), nous sommes sur la ligne de l’équateur. Le panneau indique : « Paris, 6000 Kilomètres ! ». Nous en avons parcouru plus du double. Photos et whisky fêtent l’événement. Ravi, Kaly me dit que même dans ses rêves les plus insensés, il n’aurait jamais pu imaginer être là un jour. Fou de joie et dans le même état d’esprit, heureux d’avoir réalisé ce premier rêve, j’embrasse mon compagnon, mes deux véhicules et mes deux petits cœurs.

Dès notre arrivée à Libreville, sur les conseils du gérant du club de Yaoundé, je me dirige vers le mess des officiers français en poste au Gabon. L’endroit où j’ai obtenu l’autorisation de nous garer, à l’ombre de superbes cocotiers dominant l’océan, est sublime. N’ayant pas le même humour que leurs collègues du Cameroun, l’accueil de mes compatriotes est nettement moins chaleureux. Comprenant difficilement que nous soyons dans des lieux aussi reculés avec une caravane immatriculée « 624 MYS 75 », les officiers s’inquiètent de notre présence sur un terrain militaire. L’hospitalité nous est accordée pour la nuit, pas d’avantage.

Libreville – Gabon, jeudi 3 février 2000 :

Ce matin, deux gendarmes français m’incitent à quitter les lieux sans attendre. Ils m’apprennent que l’ambassade de France a contacté par téléphone le rédacteur en chef du « Caravanier » et lui a demandé s’il connaissait un homme assurant, pour le magazine, un reportage et qui traverse l’Afrique avec une caravane. N’ayant eu aucune nouvelle de moi depuis mon départ, j’imagine que la surprise fut totale. Reçu d’une manière très amicale, Monseigneur Basile m’offre une place de choix derrière la maison construite pour y loger le pape lors de sa visite quelques années auparavant. Au cours de notre entretien, le « patron» de la mission catholique Sainte-Marie m’apprend que les frontières entre le Gabon et le Congo Brazzaville sont fermées. Après m’avoir attentivement écouté sur l’itinéraire que je compte emprunter, l’évêque m’interdit formellement tout autre choix que celui de prendre le bateau ! Depuis que je déambule en Afrique, j’ai, à maintes reprises, constaté que les renseignements fournis par les curés et les forestiers sont les seuls crédibles et souvent très différents de ceux des ambassades ou militaires français et autres gendarmes ou policiers locaux. J’écoute d’ailleurs de plus en plus souvent Radio Vatican, dont les informations sur ce continent et ce qui s’y passe, sont toujours d’une précision exemplaire. La nouvelle diffusée ce matin abonde en ce sens et donne raison à mon hôte : «Au Congo Brazza… Une sœur a été tuée par des coupeurs de routes !»

Une place derrière l'église

Face à ces trois pays en guerre et très dangereux, le Congo, la R.D.C. et l’Angola, n’ayant pas d’autre solution que celle préconisée par l’évêque, je me renseigne auprès des différentes agences maritimes. Le premier bateau qui dessert l’Afrique du Sud depuis Libreville est un cargo de la Safmarine. Lors de notre rencontre, le responsable local de cette compagnie m’a dit :
« L’arrivée de ce cargo est normalement prévue le 26 février. Vous êtes un dingue qui m’est sympathique, j’essayerai de vous obtenir de bons prix auprès de mes commanditaires ». Je n’ai plus que vingt-deux jours à attendre  et je me demande ce que nous allons faire de tout ce temps… Devenir fou ? Trop tard ! Je le suis déjà pour de nombreuses personnes rencontrées depuis mon départ de France.

Libreville dimanche 6 février 2000 :

Séjourner à Libreville n’est pas des plus tranquillisants. Robert et Christine, deux résidents français avec lesquels j’ai sympathisé depuis notre arrivée, m’ont prévenu : les braquages et autres assassinats pour vol sont courants en cette cité. Bordée par le front de l’océan, la ville est un coin de France où pullulent de luxueux et rutilants 4×4. Les magasins et entreprises sont à l’image des Français qui y règnent en maîtres. De l’aubergiste à l’opticien, du photographe au supermarché, du magasin Tati à C K 2, (comparable à un Darty), les patrons sont Blancs et souvent originaires du sud de la France. Les produits français sont partout et les prix pratiqués sont tout aussi «hot» que la température. Ils sont délirants ! Une bouteille d’eau minérale est vendue entre dix et douze francs. Une cuisse de dinde provenant d’Afrique du Sud est commercialisée au même prix qu’un succulent gigot d’agneau chez les meilleurs bouchers de Paris. Quant aux côtes de porc, elles se vendent à un prix aussi élevé qu’un excellent foie de veau. Les boîtes pour les Baby’s sont au triple de leur prix en France. Les produits sont importés et, comme partout en Afrique de l’Ouest, les Libanais tiennent le marché et ne se privent pas, pour pratiquer des prix prohibitifs. Le Gabon est de loin le pays plus cher que nous ayons traversés. Robert m’a dit que, lorsqu’il fait ses courses en France, les prix lui paraissent si bas, qu’il recompte de peur que la caissière ne se soit trompée. J’ai exactement la démarche inverse. Libreville est classée quatrième dans le hit parade des villes les plus chères du monde. Avec l’équivalent de mille francs français mon caddie est pratiquement vide ! Ayant dépensé plus de huit mille francs depuis mon entrée au Cameroun, pays déjà très cher, je m’inquiète et je me demande comment nous allons pouvoir rejoindre Paris à ce rythme.

Libreville, au Gabon

Paris, Paris… Quand reverrais-je Paris ? Paris où l’on renvoie certains ressortissants africains par avion en leur offrant de l’argent, alors que selon Kaly et ses copains maliens qui vivent au Gabon, ce pays n’a pas les mêmes scrupules. Ce n’est pas le seul sur le continent noir. Les émigrés qui ne sont pas en règle, (ils le sont rarement), sont virés avec pertes et fracas après avoir séjourné en prison et s’être fait racketter des rares biens dont ils disposaient! Très organisés, les Maliens sont présents dans tous les pays de l’Ouest et du Sud de l’Afrique. Au Gabon, ils sont plus de trente mille à tenir des petits commerces ou à vivre de petits boulots. Nomades, ils s’aventurent ou se stabilisent. Du même village ou de la même région, ayant forcément des origines communes, à chaque rencontre avec d’hypothétiques cousins, oncles, frères ou sœurs, Kaly est aux anges. Face à ses petits frères démunis, il se sent fort et joue le malin. Lors d’une récente conversation, il m’a avoué que le premier salaire d’un Malien ayant réussi à rejoindre l’Europe et un travail, part au pays pour aider l’un de ses frères à venir ! La solidarité fonctionne, jamais ils ne s’abandonnent.

« J’ai peur de la maladie, et à plus forte raison de la mort. Or, je sais que votre idée est de continuer coûte que coûte par la route. Je ne suis pas d’accord. Cette décision serait insensée. Elle serait irresponsable. Je te connais maintenant, j’ai lu tes premiers écrits. Je sais de quoi tu es capable. Un proverbe bambara dit que «  si tu meurs sans enfant et sans argent, tu es un homme fini ! ». Or, je ne veux pas être un homme fini. Je n’ai rien fait de ma vie, je ne veux pas mourir maintenant.
– Tu sais que les frontières sont fermées et que nous ne pouvons pas passer !
– Les frontières étaient aussi fermées à notre arrivée, cela ne t’a pas autrement gêné, or il est plus facile de sortir d’un pays que d’y rentrer.
– Nous n’étions pas en face de trois et peut-être même quatre pays en guerre ! » Dis-je en pensant aux événements dont R.F.I se fait l’écho et qui se déroulent au nord de la Namibie.
-J’ai envie de fermer le portail de la mission, j’ai peur ! Tu m’offres une cigarette ? Ces cigarettes me font peur, elles sont trop longues ! » Ajoute Kaly, interrompant ainsi notre bref dialogue pour nous servir un verre de vin.
Les bouteilles d’eau marquent les heures de la journée. Celles, plus alcoolisées, exacerbent mes ardeurs nocturnes et m’encouragent à écrire. Puis, comme à Bamako, en rejoignant mon lit, j’essaye de comprendre comment les moustiques pénètrent sous la moustiquaire.

Un moustique au Gabon