Livre 8 : Sur le cargo Evagelia

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 8 : Sur le cargo Evagelia

 

Libreville, mercredi 9 février 2000 :

Lors de notre rencontre, le patron de la douane gabonaise m’a dit :
« Il faut être dingue pour traverser l’Afrique dans une période aussi troublée ».
Ce à quoi j’ai répondu : « Oui, c’est vrai, vous avez raison, ou ne rien avoir à perdre, ce qui est mon cas ! »
Les Baby’s ont de nouveau un beau look « européen ». Sandra, la propriétaire d’un luxueux salon de toilettage avec laquelle j’ai sympathisé leur a fait une belle coupe d’été. Avec le temps, oreilles et queues, massacrées par l’aide-vétérinaire de Rabat, ont retrouvé un aspect normal. Le toilettage de mes chiens, Sandra me l’a offert. Ma coupe de cheveux, Christine me l’a offerte. La révision complète de Charly, Toyota Gabon me l’a offerte. La rénovation de l’aile arrière droite de Charly, Robert me l’a offerte. Je cherchais dans la zone industrielle de nouveaux boulons pour remplacer ceux qui n’ont pas résisté aux bourbiers. Une malencontreuse marche arrière et un poteau en acier ont fait qu’une nouvelle fois Charly était condamné à passer quelques heures chez un carrossier. « Tôlerie, peinture, électricité, mécanique » mentionnait la carte que Robert m’a laissée. Son garage semblait tout indiqué. Impeccablement refaite, cette fois la couleur de l’aile arrière droite est conforme. Au moment où je lui ai demandé ma facture, il m’a dit : « C’est ma participation au voyage de fou que tu as entrepris ! ».

Toilettage des Baby's

Surpris par ces nombreux élans de générosité, je m’interroge. Je repense à ses amis de toujours qui ont jeté mes affaires dans la rue ou sur le palier alors que je n’avais pas encore ma caravane et que je ne savais pas où aller ni où habiter avec mes deux petits chiens. Je me demande qui, de ce monde égoïste et superficiel que je fréquentais autrefois en Europe, m’aurait aidé à ce point et pourquoi ce difficile périple m’apporte autant de satisfactions ? J’ai l’impression d’être une marionnette dont les fils sont tirés par des forces supérieures ou un pion que des mains gigantesques avancent au gré de leur bon vouloir. En France, plus rien n’allait et la Vie me sourit à nouveau. Je n’avais plus de travail et le fax expédié par le rédacteur en chef du Caravanier m’assure que les photos reçues seront publiées et le texte édité ! La missive m’apprend aussi, qu’au sein de la rédaction, j’étais considéré comme un barjot qui selon eux ne passerait pas même la Loire. Ma gorge se serre, j’ai envie de pleurer. Je remercie la providence, mon Orisha, le Bon Dieu et la Sainte Vierge, la seule femme que je fréquente assidûment en ce moment. Je remercie Charly et Nadrêva, Kaly et j’embrasse les Baby’s. Radio Nostalgie Libreville, continue à diffuser des chansons qui chatouillent ma sensibilité et mon émotivité. Impitoyables, les moustiques me ramènent à la réalité. Mes pieds et chevilles ne sont plus que des plaques de boutons sanguinolentes et la source de démangeaisons que les sprays ne calment que temporairement.

Ayant à nouveau envie de plaisanter pour oublier les moustiques, d’un air surpris, je demande à Kaly: « As-tu remarqué le nombre de Noirs qu’il y a ici ?
– C’est normal, nous sommes en Afrique ! – Répond le jeune homme avant que je ne renouvelle ma question et le regarde en riant.
– Mais ! Toi aussi tu es un Noir ! »

Je suis à Libreville et je suis heureux. Je suis à Libreville et j’ai envie de plaisanter. Je me demandais si j’étais capable d’être encore heureux quelque part. J’ai la réponse : je suis heureux avec mon petit monde. Saint-Exupéry a écrit cette phrase ou quelque chose d’approchant « Fuir n’est-il pas le meilleur moyen d’avancer ? ». Je pense à celui que j’étais lorsque je fréquentais les gens sophistiqués et que mes seuls objectifs étaient de réussir financièrement. Je prends progressivement conscience de mes erreurs passées. Plus j’avance dans cette aventure et plus je me sens heureux auprès de ces pauvres bougres fréquentés dans les villages et dont je refusais préalablement la présence. J’aime les côtoyer et j’aime ce qu’ils m’apprennent. Auprès d’eux, je m’aperçois qu’il y a plus de générosité dans la pauvreté que dans la richesse. Cette évolution ou révolution fait de moi un homme fier et satisfait de ce qui lui arrive. J’apprends progressivement tout ce que je n’avais pas compris auparavant lorsque j’étais un homme stressé, insatiable et insatisfait. Ce voyage m’apprend les dures réalités de ce monde où chacun se débrouille pour survivre. Je deviens, presque malgré moi, un représentant de la race des nantis capable d’apporter un peu de chaleur humaine à ceux qui n’ont pas le bonheur d’êtres nés dans l’une des régions privilégiées de ce monde. Ma façon d’agir, comme de réfléchir, se métamorphose. J’ai perdu beaucoup d’argent et ce périple m’apporte une richesse bien supérieure et nettement plus intéressante qui elle ne me sera jamais reprise. J’exploite ces sensations d’homme libre qui m’éloignent de ces considérations qui m’emprisonnaient préalablement. « Vivre libre ou mourir » est l’inscription que j’ai lue sur le socle de la sculpture représentant la République au Panthéon de Paris lors de ma visite en ce lieu dédié aux Grands Hommes de ma patrie. Je comprends de plus en plus le sens profond de ces mots. Peu à peu, j’oublie mon infortune pour ne plus penser qu’à ma reconstruction. Je vis en homme libre et je ne suis plus l’objet de sarcasmes mais au contraire un homme respecté que l’on félicite et que l’on envie. Je suis resté prostré et maintenant avancer n’est plus un problème pour moi. J’affronte les difficultés, les unes après les autres. Je suis moi-même et je suis un autre, un inconnu que je prends plaisir à découvrir chaque jour davantage. Alors que les femmes, la réussite et l’argent étaient antérieurement mes seules raisons de vivre, je deviens un homme qui, confronté à un monde fait de croyances ancestrales, se demande ce que les religions monothéistes ont fait de l’être humain. Confronté à un continent à l’origine de l’Homme, je me demande ce que l’Homme a fait de ce monde.

L'attelage stationné

De violents orages éclatent au loin… il fait une chaleur torride en cette saison de pluies, la période la plus chaude, les températures oscillent régulièrement entre 36 °C et 42°C. Chaud et humide, ce climat est difficilement supportable. Au cours du dîner auquel mes nouveaux amis m’ont convié, une amie de Christine me demande un autographe. Sur la feuille de papier, est dessiné notre périple. Sans en avoir conscience et sans vraiment le vouloir, je suis devenu l’un de ceux qui fait rêver.

 

Libreville, samedi le 12 février 2000 :

Les chorales répètent, les voix s’envolent vers l’Au-delà, les prêtres de la mission Sainte-Marie deviennent mes amis, je suis l’hôte de Marie.
«Tu as une cigarette?» me demande une nouvelle fois Kaly qui ayant lu le fax reçu au consulat de France est à mes petits soins. Face à sa conscience, il réfléchit et ne sait plus quoi faire. Il a peur de rester et il a peur de continuer. Alléluia ! répètent les cœurs. Allah est Grand et m’aidera, dit Kaly.
«Ce n’est pas la religion qui fait l’homme. C’est l’homme qui fait la religion !» lui dis-je énervé. Prêt à lui payer son passeport et les visas que notre parcours implique, visa que l’Afrique du Sud exige pour un Malien, n’étant pas sûr des motivations de mon compère, j’hésite. Kaly se contredit perpétuellement. Ne sachant plus ce dont il a réellement envie, il se plaint de sa condition, pense que l’homme Blanc profite de lui et craint que plus loin nous irons plus dure sera sa chute. Son orgueil de mâle, ses complexes de Noir l’incitent à trouver rapidement un travail rémunérateur. Excédé par ces raisonnements à court terme, je lui propose de partir et de s’assumer. L’argent promis pour le passeport peut l’aider à redémarrer. Je ne suis malheureusement pas en mesure de lui promettre quoi que ce soit d’autre. J’essaye de trouver des solutions et Kaly ne se bouge pas le cul ! Passif devant la difficulté, il attend. Allah résoudra mes problèmes, se dit-il ! J’ai beau lui dire que, quel que soit le prophète, l’aide ne vient que lorsque l’homme se décide à agir, rien n’y fait. Kaly est à l’image des routes empruntées qui, parfois belles, sont souvent effroyables. Son état d’esprit est si irrégulier que j’ai l’impression d’être en face des routes brisées auxquelles nous avons étés confrontés. J’ai parfois tant de difficultés à le comprendre que je me demande si je ne préfère pas affronter les difficultés que nous avons franchies. Je me demande aussi ce qui me pousse à ne pas me moquer de la situation ? Je ne suis ni son père, ni son frère et notre contrat moral était clair. Je ne lui suis, en rien, redevable. Seule l’envie de sortir cet homme de sa déplorable situation me guide et m’anime.

 

Libreville, lundi 14 février 2000 :

Ce matin, l’ambassadeur du Mali nous a reçus. Son stock de passeports étant épuisé depuis sept mois, l’homme se moque complètement des conséquences que cet état de fait implique pour son compatriote. Nous attendons que le Dieu de la navigation veuille bien s’intéresser à notre cas. L’attente me parait longue. L’écriture comble fort heureusement le temps libre imposé. La radio retransmet les matchs de football qui, depuis notre entrée au Bénin, marquent le tempo des pays traversés. La Tunisie et le Cameroun, l’Afrique du Sud et le Nigeria sont en demi-finale de la coupe d’Afrique des nations. Bien que peu intéressé par ce sport, je peux difficilement ignorer ce qui se passe. Les gens se promènent avec des transistors collés sur l’oreille. Les gardiens regardent la télé et écoutent aussi la radio. Les pronostics sont au centre des conversations. L’Afrique vit au rythme des buts marqués ou encaissés. Déçus par la prestation de leurs joueurs, certains dirigeants d’états se fâchent et mettent leurs hommes en garde à vue. Entre deux matchs, R.F.I diffuse d’autres informations nettement moins réjouissantes. Nous apprenons qu’un commerçant Français a été tué, la semaine dernière, à Douala et que l’insécurité grandissante au Cameroun engage les autorités françaises à alerter les ressortissants sur les risques encourus. L’insécurité règne partout dans cette région du monde. Les problèmes angolais et congolais se répercutent sur les pays avoisinants. J’ai parfois l’impression de construire mon avenir comme on construit un château de sable, il peut s’écrouler à tout moment.

Attelage et les Baby's

Alors que je demande à Kaly s’il est heureux, il me répond qu’un Africain ne peut jamais être heureux. Sa réponse me laisse perplexe et, d’un air enjoué, je lui demande s’il a déjà vu des éléphants ou des lions ?
-Jamais je n’ai vu un animal sauvage ! Le seul animal que j’ai vu est un petit buffle. J’ai vu des singes et des phacochères. Le phacochère est l’animal le plus gros que j’ai vu de la brousse. Et, encore, je n’ai vu que sa tête, quand on le tirait depuis le 4×4.
– Ayant par mes voyages précédents en Afrique de l’Est ou du Sud vu à peu près tout ce qui existe comme animal sauvage, je m’étonne qu’un Africain n’ait jamais vu d’autres espèces animales que des phacochères ou des singes.
-Lorsque nous étions petits, nos parents disaient : L’éléphant est le plus gros animal de la brousse. Il est gros et rond comme une cage et se nourrit de noix de coco sauvages. Quand l’éléphant avale ça, il fait le tour du palmier avec sa trompe et secoue l’arbre. Les noix ne pourrissaient pas dans son ventre. Quelques minutes plus tard, il faisait des crottins avec les mêmes noix, cuites dans son ventre comme elles l’auraient été dans un four. Les rares braves chasseurs ne pouvaient que déguster un bon plat de cocos. Lorsque l’éléphant marche sous la pluie, les traces de ses pattes laissent de telles empreintes que les enfants peuvent être engloutis dans les pas du pachyderme. Si le chasseur n’est pas un grand sorcier et si l’éléphant est le premier à te voir, tu ne pourras pas le vaincre avec des balles. Il vit avec le diable et les génies de la brousse. Ils nous racontaient aussi que le porc-épic, armé de piquants, est un animal plein de pouvoirs. Raison pour laquelle, ils ne se nourrissent que la nuit. Le jour, il se sert de sa sorcellerie pour sortir de sa cachette et se rendre invisible. Malheur aux gens qui le voient dans la journée. Les gens ne vivront pas longtemps. C’est un signe de décès dans la famille. La nuit, avant de sortir de sa tanière, le porc-épic fait le « charlatan ». Pour lire et prédire ce qui se passera, il trace des signes imaginaires sur le sol. Rassuré, il sort pour se nourrir. Sa première magie est de faire une flamme dans les ténèbres. Une fois illuminé, il devient tout puissant. Ces récits nous faisaient peur, beaucoup peur. Lorsque nous serons dans la forêt, je t’expliquerai d’autres histoires concernant chaque animal. Tu auras plein de choses à écrire !»

Les cadavres jalonnent notre chemin. Pas ceux que nous aurions pu voir à Lagos mais ceux des bouteilles de vin que j’abandonne à leur triste sort, alors qu’elles ont contribué à adoucir le mien. Ayant un peu trop picolé, je m’éclate à l’idée de faire parler ma belle compagne :
« Pauvre de moi ! Mon dieu, que mes guiboles me font mal ! A-t-on idée de se balader comme une gamine sur des chemins aussi chaotiques. Je résiste et, courageusement, j’essaye de suivre ce brave et fort Charly. Ce voyage était inespéré, je n’ai pas l’intention de me plaindre et je profite de chaque instant que Dieu m’a « donné ». Le passage de l’équateur a été un grand moment. Jamais je n’aurais pu imaginer vivre un tel jour. Il me récompense des douleurs endurées. Kaly à chaud. Nous avons tous chaud. Nous avons tous eu chaud ! Nous allons bientôt embarquer sur un cargo… Comment vais-je vivre cette nouvelle aventure ? J’espère que les Baby’s ne souffriront pas trop du mal de mer. Mes petits et grands compagnons comptent sur moi pour rejoindre Paris. Oui, Paris ! Le Capt’ain a maintenant l’objectif de rejoindre Paris par la côte Est de l’Afrique. Et, si Dieu le veut, j’ai bien l’intention de respecter mes engagements. Parcourir ce long chemin qui nous sépare encore de l’Europe, m’angoisse ! Les routes de l’Afrique Australe ne m’effraie pas outre mesure mais après, que se passera-t-il après ? Après cela risque de se « gâter » comme disent les Camerounais. Ce voyage est inespéré et, contrairement à ce qui nous a été affirmé à Paris, je suis en train de prouver qu’une vieille caravane peut traverser l’Afrique ! « C’est à peine croyable ! » Nous a récemment écrit le rédacteur en chef du « Caravanier ». Je me demande comment se seraient comportées les plus jeunes, face aux monstrueuses difficultés que j’ai dû franchir ? J’aimerais aussi savoir ce qu’en pense mon concepteur, Monsieur Donné, un artisan de génie. J’ai envie qu’il partage ma joie le jour où nous aurons réussi. J’ai envie de savoir ce que nous vivrons lorsque cette expédition sera achevée et ce que je deviendrai après avoir vécu dans de grands espaces. J’ai envie de savoir si je serai regardé comme un objet rare dans un musée ou si je mourrai abandonné sur le parking d’un endroit de ce monde… J’ai envie de savoir ce que deviendra Kaly, comment vivrons les Baby’s, ce qu’il adviendra de notre vieux compagnon… Pour répondre à ces questions, il nous faut, au préalable, boucler ce voyage. Ayant pris du retard, notre bateau ne lèvera pas l’ancre avant le 6 mars ! Le Capt’ain ignorait que notre rencontre lui apporterait ce qu’il recherchait depuis toujours et je suis heureuse qu’il ressente les choses différemment, «Mieux vaut tard que jamais» dit le proverbe. Au début de notre périple, il se demandait s’il trouverait Dieu sur sa route. Je pense qu’il est sur le bon chemin. Pour fêter notre troisième mois de voyage, le 8 février, il s’est rendu à la première messe du matin dans la petite chapelle qui jouxte la cathédrale. Il y en a une tous les matins. Lieu de réception, bureau, chambre à coucher, cabinet de réflexion, laboratoire d’analyses, salle à manger, j’écoute attentivement les nombreuses conversations que les deux hommes de la maison ont. Conversations qui parfois tournent au vinaigre, d’autres comme celles qu’ils ont eues ce soir sont, fort heureusement, plus drôles. »

 

Libreville, samedi 19 février 2000 :

Ayant entendu la rumeur qui ne cesse de s’amplifier sur mes aventures, deux journalistes de « L’Union », (le seul quotidien d’information gabonais qui est lu du peuple jusqu’au président Omar Bongo), sont venus m’interviewer. «Le Pari Fou de…» est paru en page six il y a trois jours. Ignorant l’impact que pouvait avoir un article d’une demi-page dans la presse, ce reportage est à l’origine d’invitations au restaurant par des Français et chefs d’entreprises locaux comme de nombreux encouragements pour la suite de notre épopée. Grâce aux photos publiées dans le journal, les gens me reconnaissent, m’abordent dans la rue et me demandent des autographes. Nombreux sont ceux qui me saluent de leurs voitures en levant le pouce en signe de victoire. D’autres viennent nous rendre visite sur le terrain de la mission Sainte-Marie. Les Baby’s font l’unanimité et Kaly s’enthousiasme. Charly et Nadrêva sont à nouveau les curiosités qu’il faut avoir vues. Notre aventure passionne les gens et ce récit les fait rêver. Pierre, qui a également lu cet article, est venu me voir ce matin. Correspondant local de l’A.F.P (agence française de presse) il désirait lui aussi réaliser un long papier. Cette chronique de notre histoire sera, selon lui, retranscrite par de nombreux medias de la presse internationale. Je n’imaginais pas qu’une dépêche de l’A.F.P. puisse avoir un tel impact ! Grâce à ma vieille caravane, je crée l’intérêt de tous et on parle de nous partout. Ce que j’ai recherché, sans succès, pendant des années m’arrive au moment où je m’y attendais le moins.

Deux journalistes

Le 14 février, j’observais avec envie le long cortège de ceux qui s’aiment. Cinq jours plus tard, invité à son annexe de «La Pointe» par le propriétaire d’un restaurant très prisé de Libreville, j’attends patiemment la navette qui rejoint la presqu’île. Prévue à quinze heures trente, je suis arrivé en avance. Comme de nombreux autres Français, une belle femme, frisant la quarantaine, qui part passer le week-end dans sa résidence secondaire, me demande si j’ai une case sur la Pointe. Je lui réponds que j’ai seulement une case sur roue. S’éloignant pour garer sa voiture, j’entends son doux rire pour la première fois.

 

A bord du cargo Evagelia, lundi 6 mars 2000 :

Chargé de containers et de gigantesques troncs d’okoumés, l’Evagélia a levé l’ancre vers 5h30. Ces premières heures de navigation me rappellent les longs parcours que j’effectuais comme commis de cuisine à bord de pétroliers, trente ans auparavant. Dans sept jours, nous accosterons au Cap. Sept jours au cours desquels nous n’aurons que l’océan comme seul horizon et au bout desquels je saurai si les Baby’s seront placés en quarantaine et si Kaly pénétrera en Afrique du Sud. Les lois de ce pays sont intransigeantes et je crains, si la providence ne me donne pas un nouveau coup de main, d’être confronté à ces deux problèmes, malgré mes démarches, qui n’ont pas été réglés avant notre départ.

Baby's montent sur le bateau

Bien que Kaly n’ait toujours pas de passeport et pas davantage de visa, le commandant du bateau a tout de même accepté sa présence à bord. Ce premier voyage, à bord d’un cargo de cent quarante-six mètres de long, l’émerveille et l’enthousiasme. Quant aux nouvelles mascottes de l’équipage, les Baby’s s’acclimatent aisément à leur nouvelle vie et ne semblent pas autrement impressionnés par ce nouveau moyen de locomotion. Austère, l’ambiance à bord ne ressemble pas aux souvenirs que je garde de mes longues traversées sur les pétroliers. La nourriture n’a rien à voir avec les petits plats que me concoctait Corinne et qui m’ont permis de reprendre une partie des douze kilos perdus. Absentes de la table, les bonnes bouteilles de vin que nous partagions me régalent de leur mémoire. Je constate avec soulagement, comme lorsque nous traversions le désert, que je ne souffre pas de leur manque. L’équipage est des plus cosmopolites. Le commandant est Grec, le second est Russe, les officiers sont Polonais ou Ukrainiens et les matelots Philippins. L’air du large est sans conteste beaucoup plus agréable que celui aseptisé de la cabine qui m’a été attribuée et je passe mes journées à bord de ma belle caravane qui, comme Charly, se « reposent » sur le pont, au dessus des cales où sont entreposés de gigantesques troncs d’arbres.

Chargement sur le bateau

 

A bord du cargo Evagelia, mercredi 8 mars 2000 :

Au cours de cette traversée, je m’abandonne régulièrement aux souvenirs des jours heureux passés avec Corinne. Je me remémore la sublime propriété de Libreville et sa piscine où nous prenions des bains de minuit et je m’imagine les fêtes somptueuses qui s’y sont déroulées et dont le tout Libreville se fait encore l’écho. Je revois les fabuleux trésors accumulés par ses parents et les magnifiques défenses d’éléphants ou les bois de cerfs, le lion ou la panthère immortalisés par un taxidermiste. Des pièces uniques que j’admirais inlassablement en contemplant les tableaux de maîtres, les sculptures et autres objets rares provenant des nombreux voyages qu’ils affectionnaient. La demeure vit encore de leurs souvenirs et rien ne manque de ce qu’a aimé ce couple de Français décédés peu de temps avant dans un accident d’U.L.M. Je me rappelle ces moments uniques que nous avons partagés avec Corinne dans son bungalow de la «Pointe» ou dans celui du « Cap ». Je revis nos premières paroles échangées et nos premiers moments d’amour. Et aussi nos promenades au bord de l’océan, nos sorties en mer avec son hors-bord, les bons restaurants que nous avons fréquentés et les boîtes de nuit où nous avons dansé. Je me souviens de ses attentions, de ses craintes, de ses angoisses et de ses espoirs…Je me demande ce que nous réserve la vie. Si elle nous a permis de nous rencontrer, elle nous a aussi séparés. Comblé par sa gentillesse et sa générosité, les quinze jours passés avec elle ont été exceptionnels et quitter Libreville a été douloureux. Je ne pensais pas être à nouveau aussi amoureux. J’ignore ce qu’il adviendra de notre histoire et si, un jour, je reverrai celle qui a marqué mon séjour là-bas, mais après cinq années de solitude, je suis heureux d’avoir vécu ce que la vie m’a, momentanément, offert. J’ignore tout autant ce que la suite de ce périple nous réserve et si le Gabon n’était pas, comme certains me l’ont affirmé, notre terminus ! J’y ai rencontré une femme adorable, des amis et des propositions très alléchantes pour la revente de mes véhicules. J’aurais pu rester. J’ai préféré poursuivre mon chemin. Tôt ou tard Corinne m’en aurait voulu ou je m’en serais voulu. Vivre une vie superficielle, dans un cadre luxueux, ne correspond plus vraiment à ma façon d’envisager l’existence. Je préfère la simplicité de la vie en brousse, mes contacts avec les villageois et faire ma vaisselle avec de l’eau terreuse.

Claude Poirier sur le bateau

 

A bord du cargo Evagelia, vendredi 10 mars 2000 :

Au large de la Namibie, le ciel est gris et, comparativement aux fortes températures qui sévissaient à Libreville, il fait presque froid. Les Baby’s n’halètent plus et, lors de leur promenade sur le pont, Kaly et moi observons l’océan où, poissons volants, dauphins, requins tigres et de nombreux oiseaux nous réjouissent de leurs jeux. Kaly s’esclaffe comme un enfant devant ce spectacle merveilleux. Son rire fait plaisir à entendre. Je n’ai pas servi à grand monde dans cette vie et ce que je fais pour Kaly, ce que je tente de lui apporter, de lui apprendre, me fait plaisir. Mon souhait est, qu’à la suite de ce voyage, Kaly ait tant apprit qu’il saura se battre, qu’il ne sera plus un perdant et qu’il deviendra un homme tel que le décrit Kipling dans  » Si…Tu seras un homme mon Fils  »

Depuis la parution de «L’Union», mon jeune ami se prend au sérieux et joue les « stars » en se baladant sur le bateau avec des lunettes noires et la casquette que Corinne lui a offert. Excédé par son comportement, celui d’un homme pour qui tout ce qu’il vit est normal et presque un du, nos échanges verbaux s’enveniment parfois. Dans ces moments-là, Kaly, qui ne sait pas reconnaître ses torts, s’entête bêtement. Son orgueil démesuré de « Noir mal dans sa peau » prend le pas et il ne supporte pas qu’un Blanc puisse le réprimander. Il se plaint alors d’être né de parents misérables et de n’être qu’un pauvre Noir incompris. Sur ce point, je peux le comprendre. Je me suis longtemps plaint d’être né de parents modestes et de n’être qu’un pauvre Blanc incompris ! Il me reproche aussi de n’être qu’un « vieil égoïste incapable d’aimer », qui gâche tout par un comportement destructeur. Et dit que ce dont je dispose, c’est Dieu qui me l’a donné et qu’il est normal que je le partage, qu’il fait son possible pour que je sois heureux et que Dieu me rendra ce que je fais pour un parfait musulman, que Dieu me le rend déjà ! J’ai beau lui expliquer que ce que j’ai acquis et perdu a été honnêtement gagné, que seul le travail et l’acharnement m’ont permis de vivre ce que j’ai vécu et de gagner ce que j’ai gagné, Kaly ne m’écoute pas. Il s’imagine que je serais toujours là pour le chaperonner. Par moment, j’ai le sentiment qu’il se satisferait totalement d’être à mon service pendant de longues années. Or, je ne veux pas qu’il pense ainsi. Je veux faire de lui un homme indépendant qui s’assumera. Dès le lendemain, nos accrochages s’oublient. Il n’en reste pas moins vrai que mon jeune ami m’assène parfois des vérités qui me laissent songeur.

Coucher de soleil

«Merci, grâce à toi, j’ai pu m’exprimer ! Merci, grâce à toi, je reprends confiance en moi !» C’est par ces mots que, cette nuit, Kaly m’a quitté. Il était près de deux heures du matin. Comme chaque soir, nous avions dîné seuls dans le carré des officiers. Attirés par les chants et la musique qui provenaient du bout de la coursive, nous avons rejoint le petit groupe qui était dans le carré de l’équipage. Il y avait là le cuisinier et son aide, trois matelots philippins et Christian, l’un des trois passagers allemands. Deux bouteilles de whisky étaient posées sur la table ! Le regard brillant des hommes témoignait de ce présent offert par le passager. Animée, l’ambiance était chaleureuse et cordiale. Le serveur du carré des officiers chantait et jouait de la guitare. Les autres l’accompagnaient. Pour moi qui n’avais pas bu la moindre goutte d’alcool depuis mon départ, les voix se transformèrent rapidement en une douce mélodie nostalgique… Corinne me manquait. À un moment, Kaly chanta une chanson et j’ai découvert que mon complice avait une belle voix. Je n’étais pas au bout de mes surprises ! La seconde bouteille de whisky aidant, Kaly se déchaîna. Une gamelle de cuisine devint rapidement un tam-tam qui, par sa dextérité, a surpris tout son entourage. Plus tard, alors qu’il était allé chercher l’appareil photo, Kaly est revenu avec le pipeau en plastique que j’avais vu dans le coffre de Charly. Lorsque je lui ai demandé s’il savait en jouer, il a dit que non, puis, ne comprenant pas pourquoi il avait cet instrument, je l’ai poussé dans ses retranchements. C’est alors, que j’ai eu une nouvelle surprise : Kaly joue magnifiquement du pipeau. Applaudi par un groupe d’hommes ébahis, mon compagnon de route était comblé. Lorsque je lui ai demandé où il avait appris à jouer de cette façon, Kaly m’avoua qu’il avait appris seul lorsque, gamin, il gardait les troupeaux de chèvres, dans la brousse. Je suis persuadé que le jour où il prendra confiance en lui, ce type pourra abattre des montagnes. J’ai adoré cette soirée où Kaly, le Malien et moi le Français, faisions la fête et chantions à tue-tête sur un bateau commandé par un Grec, battant pavillon maltais avec des Philippins et un passager Allemand. Je me sentais, une nouvelle fois dans mon ambiance préférée, celle où je suis le citoyen d’un monde où n’existent plus de frontières.

 

A bord du cargo Evagelia, samedi 11 mars 2000 :

Les montres viennent d’être avancées d’une heure. Magnifiques, les rayons du soleil couchant transpercent le ciel gris. L’océan est agité, contraire et le vent froid souffle violemment. Kaly l’Africain se gèle les c… Il porte un tee-shirt, une doudoune et un pull par dessus et il est capuchonné. J’ai l’impression d’être en face d’un Esquimau ! Lui ayant dit qu’il exagère et qu’il ne fait tout de même pas un froid sibérien, sa réponse me laisse songeur.
-«Tous les Africains craignent le froid. Rappelle-toi à Bamako, alors qu’il faisait 25 °C et que tu avais chaud, se plaignant du froid, Daou et mes frères se réfugiaient près du feu. Ici, le vent est si froid que rien qu’en respirant j’ai peur d’attraper le mal par l’intérieur !
– J’ai constaté à Libreville que tu craignais aussi la chaleur ! Pourquoi as-tu si peur de la maladie ? Tous les Africains sont-ils comme toi?- Lui dis-je en sachant pertinemment que mon jeune ami panique face à la maladie.
– Nous craignons tous la maladie, lorsque le corps est faible !
– Le corps est faible lorsqu’il est mal nourri. Ce qui n’est pas ton cas. Tu n’arrêtes pas de manger !
– C’est vrai depuis que je suis avec toi, mais auparavant et pendant de nombreuses années, j’ai souffert de malnutrition. Alors je préfère me protéger. Un proverbe bambara dit : «il est préférable de prévenir plutôt que de guérir »
.- J’ignorais que ce proverbe connu était un proverbe bambara!… Tu as encore faim ?
– Non !
– Alors, pourquoi te sers-tu une autre assiette ?
– Comme ça ! »

Equipe sur le bateau

 

A bord du cargo Evagelia, dimanche 12 mars 2000 :

Le vent s’est enfin calmé. Il fait moins froid et le ciel est à nouveau d’un bleu limpide. Ayant changé de cap, le navire n’affronte plus les vagues de face mais de profil, ce qui le fait tanguer. Zimba et Jazz s’adaptent intelligemment à ce nouveau mouvement. Pour accéder au carré des officiers où nous attend notre petit déjeuner, ils se sont arrêtés et ont attendu que l’inclinaison du bateau soit à nouveau favorable pour poursuivre l’ascension des escaliers. Par leur intelligence, les Baby’s m’impressionnent toujours autant. Les hommes d’équipage nettoient le château. Les cabines, comme le carré, ne sont plus qu’une caisse de résonance qui répercute le bruit des outils avec lesquels ils grattent et cognent sur la peinture usée et rouillée par la corrosion de l’eau salée. Le bateau tangue de plus en plus… bien arrimés sur le pont, mes véhicules suivent le mouvement. Ayant l’impression d’être sur une gigantesque balançoire, je me dis que quelle que soit sa taille et sa puissance, un bateau reste une coquille de noix que les éléments peuvent balloter sans difficulté.

Interrompu dans mon travail par un Kaly qui s’ennuie, je lève le nez de mon ordinateur et regarde mon ami qui me dit :
« Je me sens énervé, je pense beaucoup. Je me pose beaucoup de questions. Je pense à ceux rencontrés au cours de mes séjours au Sénégal, en Guinée et en Mauritanie. Nous étions comme des frères. Nous nous aimions et nous nous étions promis de nous revoir… or nous ne nous sommes jamais revus. Je me demande ce qu’ils sont devenus… J’aimerais qu’ils voient ce que je vis maintenant.
– C’est le propre des voyages Kaly et ce qui fait la force de nos rencontres. Les gens savent qu’ils sont pour peu de temps ensemble, ils profitent de chaque instant qui leur est donné. Au cours d’une traversée comme celle-ci, il est normal de réfléchir. Un bateau est toujours un excellent lieu de réflexion. Observer l’océan, les éléments déchaînés ou calmes, des phoques, comme ce matin, ou des dauphins comme hier, se sentir une infime poussière face à cette immensité est obligatoirement la source de nombreuses analyses.
– Je pense aussi à cette très belle jeune femme camerounaise qui rejoignait sa mère à Libreville et que tu n’as pas voulu embarquer à bord de ton 4×4, lorsque nous étions coincés à l’entrée du Gabon. J’ai beaucoup parlé avec elle pendant que tu étais parti chercher une solution afin que nous puissions entrer.
– J’ignorais qu’elle t’avait séduite à ce point et que tu en étais tombé amoureux.
– Je n’étais pas amoureux. La seule femme dont j’ai été amoureux était un amour d’adolescent. J’avais quatorze ou quinze ans. Nous nous aimions beaucoup. Nous pleurions souvent ensemble. Je pense souvent à elle. J’ignore ce qu’elle est devenue, mais je suis encore épris d’elle. J’ai vingt-neuf ans, je n’ai jamais eu de fiancée et, si je suis sorti avec une femme, ce n’est pas comme tu l’entends. J’ai fait l’amour, mais je ne me suis jamais promené avec une femme. Je ne suis jamais allé au cinéma comme n’importe qui ou ailleurs avec une femme. La seule avec laquelle je me sois promené sur une plage ou dans les dunes était une amie, une Blanche, mais il ne s’est jamais rien passé. »
J’ai envie de lui demander à quand remonte sa dernière rencontre, depuis combien de temps il n’a pas fait l’amour et s’il a déjà fait l’amour avec une femme qu’il aime ? Je me suis abstenu et j’ai repris mon travail pour Le Caravanier.

L'attelage sur le bateau