Livre 9 : Le Cap

Traversée de l’Afrique en caravane
par Claude Poirier

Livre 9 : Le Cap

Le Cap – Afrique du Sud, mardi 14 Mars 2000 :

Notre voyage avait débuté par le vol de mon appareil photo, celui de notre arrivée de l’autre côté du continent a commencé par le vol de ma montre et de l’argent que j’avais sur moi, plus de mille cinq cent francs. L’attaque, à dix-sept heures trente, par six voyous Noirs s’est déroulée à moins de cent mètres du bâtiment de la douane et du quai où l’Evagélia est amarré. Je me suis défendu du mieux que j’ai pu et me suis échappé en passant sous un train de marchandises qui, fort heureusement, roulait à faible vitesse. Ayant réussi à sauvegarder mon ordinateur que je tenais d’une main ferme, une bosse sur la tête et le coude profondément écorché, je rejoins le bateau plutôt soulagé au vu des risques encourus. D’après les policiers, ces voyous provenaient, pour la plupart, du Congo ou de l’Angola et sont souvent armés. La chance était une nouvelle fois à mes côtés et la magnifique lettre reçue de Corinne compense largement cet incident. Je n’ai pas envie de gâcher ma joie. Les deux points qui m’inquiétaient depuis Libreville semblent réglés. Les Baby’s ne sont pas mis en quarantaine et la compagnie condamnable pour avoir transporté un Malien sans papier a obtenu, en un rien de temps, son passeport et paye une amende en plus. Je n’avais pas pensé à mes véhicules qui, par défaut de « Carnet de passage en douane », sont séquestrés par la douane et le resteront jusqu’au moment où je pourrai régler ce litige. La douane me réclame une caution de cent mille rands, (soit un peu plus de l’équivalent en francs). Incapable de donner une somme aussi considérable, mes véhicules ne peuvent en aucun cas sortir de l’immense entrepôt où ils sont retenus depuis l’arrivée de l’Evagélia.

Le Cap - Claude et les Baby's

 

Le Cap, mercredi 15 mars 2000 :

« C’est difficile de faire dormir ses yeux quand il y a la lumière des néons qui vous gêne et de débuter une journée sans avoir pris son petit-déjeuner. Et, ce que je déteste par-dessus tout, c’est d’être réveillé par quelqu’un d’autre… » Dit Kaly de mauvaise humeur alors que nous revenons du supermarché.
La mienne est bien meilleure. Les prix me semblent si bas que j’ai envie de tout acheter. La différence de prix avec Libreville est telle que je me sens de nouveau riche. Avec l’équivalent de cent cinquante francs, j’ai acheté deux bouteilles d’un excellent vin Sud-africain et de quoi nous restaurer pendant deux jours. J’ai aussi trouvé le bon tabac à pipe qui me manquait si cruellement depuis l’Europe. Espérant trouver une issue favorable pour sortir mes véhicules du piège dans lequel ils sont enfermés, j’ai, au cours de cette journée, contacté de nombreux bureaux. Malgré ma détermination et l’aide du consul de France, je n’ai pas réussi à infléchir les douaniers.

– Tu es là et tu racontes des histoires comme si de rien n’était. dit Kaly, chez nous en Afrique, si tu poursuis une femme en mariage, il y a des signes qui ne trompent pas. Il y a des signes qui désignent le bonheur et d’autres, le malheur. Si, par exemple, la femme que tu rencontres est porteuse de malheur, vous n’allez pas vous en sortir indemne. Si, sur la route vous rencontrez une femme, vous devez réfléchir de quel sens elle vient. De la gauche ou de la droite, de la façon dont vous vous êtes rencontrés… Une femme grande, une femme courte. Vous saurez clairement les problèmes que vous allez vivre avec la personne chérie.
– Et après si par exemple ce signe est positif ?
– Le deuxième point est d’arriver dans la famille de la femme. Si tu prétends marier une femme et que sur la route, il pleut, cela veut dire que le mariage va se finir par des larmes. Tout ça, ce sont des renseignements qui donnent des renseignements. Si, par exemple, tu arrives dans la famille de la prétendante et qu’elle est partie chercher du charbon de bois ou quelque chose pour faire du chauffage, là c’est le signe du rire. Si, par exemple, elle est partie chercher de l’eau, là c’est le bonheur.
– Et, si, par exemple, elle est partie faire le marché? Dis-je en plaisantant tout en pensant que lorsque j’ai rencontré Corinne, nous étions près de l’eau ! Imperturbable, Kaly poursuit.
– Si, par exemple, vous avez une femme qui veut franchir le seuil de votre maison. Si, elle rentre du pied gauche, là il n’y a pas de fidélité. Elle ne vous aime pas profondément. Le pied droit est la porte du bonheur. Je ne sais pas si je peux vous raconter tout… Tu es dans la chambre, par exemple, tu as besoin de la femme. Tu l’appelles. Elle reste sur place. Elle ne vient pas te parler si près. C’est une femme qui veut te dominer et toujours être au-dessus du foyer.
– Tu n’as pas un petit proverbe bambara, pour souligner ce que tu viens de dire?
– « La femme ressemble à un fleuve en crue, elle peut nourrir la terre ou tout ravager sur son passage.»

Kaly

 

Le Cap, dimanche 19 Mars 2000 :

Les autorités menacent de me confisquer mes véhicules et de les vendre aux enchères. Ne sachant pas comment résoudre ce problème de document, je compte une nouvelle fois sur la chance pour franchir ce nouvel obstacle. Bien qu’ayant très envie de revoir Corinne, je n’ai pas l’intention de reculer et d’accepter ce que la compagnie de navigation me propose : nous rapatrier vers Libreville. Les entrepôts étant fermés le week-end, par décision douanière mes véhicules sont garés près de la porte par laquelle pénètrent constamment de gros camions. Environné de tracteurs et autres engins tout aussi bruyants, remisés à quelques mètres de l’autoroute, j’ai du mal à me faire au bruit qui nous indispose depuis le port qui ne dort jamais.

Elke vient nous chercher et notre promenade nous mène sur le chemin qui domine Captown où je retrouve le même plaisir : une vue incroyable. Tranquille et d’un bleu turquoise, l’océan flâne aux pieds des rochers et de la «tête de lion» où s’enroule une rivière de nuages d’un blanc immaculé qui, comme l’eau d’une cascade, se perd dans l’infini sur un fond de ciel d’une limpidité exceptionnelle. Les pins et bruyères diffusent un arôme qui me rappelle ceux de la Provence. J’ai l’impression que ces différents éléments jouent la symphonie du nouveau monde. Les Baby’s sont ravis par cette escapade et Kaly n’en croit pas ses yeux. Au cours de notre conversation, Elke me laisse peu d’espoir et me dit que, selon elle, mon problème de douane est insoluble. Elle me conseille de prier et de demander l’aide de Dieu. Je lui rappelle sa surprise lorsque je suis arrivé directement à sa maison. C’était trois ans auparavant, au cours de mon premier séjour en Afrique du Sud. Six mois plus tard, Elke rejoignait son père malade en Allemagne, (son pays d’origine) et profitait de ce voyage pour faire une escale à Paris. Heureuse de retrouver la ville qu’elle n’avait pas visitée depuis trente ans, je lui ai fait découvrir les lieux de mon enfance : le parc de Bagatelle. Comme deux amis qui éprouvent du plaisir à se revoir, nous nous promenions bras dessus, bras dessous. Irradiée par les puissants rayons du soleil de septembre, la roseraie flamboyait de mille éclats. Une avalanche de parfums inondait l’air ambiant. Les paons se trouvaient beaux et faisaient la roue. Les papillons, aux couleurs magnifiques, étaient éblouissants. Les cygnes blancs convergeaient vers le point d’eau et les oies d’Egypte bâillaient aux corneilles. Les nénuphars se laissaient contempler par le regard langoureux de la cascade et les chrysanthèmes attendaient leur future floraison. Les citronniers s’apprêtaient à réintégrer l’orangeraie pour y passer l’hiver. Le château et ses dépendances accueillaient une magnifique exposition de photos et recevaient de nombreux passionnés. Les jardiniers coiffaient le gazon et les agents de surveillance se laissaient guider par le rire des enfants. Les amoureux se promettaient des lendemains heureux, les corbeaux se faisaient gracieux et les pies jacassaient. Elke me racontait sa vie en Afrique du Sud et les soucis dus à sa maison d’hôtes dont elle tire de substantiels revenus et moi je relatais les nombreuses bêtises commises avec mes complices, le fils du chef jardinier et d’autres copains du même âge. Je lui ai aussi montré la maison où j’ai passé ma jeunesse.

Claude au restaurant

Souhaitant qu’elle se fasse une idée précise sur un projet qui, à cette époque, me tenait à cœur et que je voulais réaliser à Captown, j’ai invité Elke à dîner dans le restaurant cubain situé dans le haut du boulevard Raspail, en face de la Coupole à Montparnasse. Au début de la soirée, la table voisine était occupée par des Cubains, (des vrais, de là-bas et non de ceux qui vivent en France ou en Floride), ce qui n’est pas si courant. Bien évidemment, notre conversation nous entraîna vers ce pays où j’ai dépensé inutilement mon énergie. Sur la table d’à côté était installé un jeune couple de Lituaniens habitant Vilnius. Adjointe de la conseillère commerciale, la jeune femme travaillait à l’ambassade de France que j’avais contactée deux ans auparavant lorsque je conseillais un groupe de forains néerlandais souhaitant créer un parc d’attractions. Face à une femme en provenance de Captown et entouré de Cubains et de Lituaniens, les trois pays où j’ai inutilement essayé de faire du business, je me questionnais sur la raison de ces rencontres inopinées lorsque, attirés par la joyeuse ambiance qui régnait, deux hommes Noirs vinrent compléter le groupe. Originaires de Mogadiscio, ils étaient diplomates et Africains…
C’est alors qu’un peu allumé je me suis demandé que veulent dire toutes ces coïncidences. Hé, Là-haut expliquez moi, parce que moi je ne comprends rien à tout ce binz ! Menez-moi là où vous le souhaitez, mais parfois il est difficile de vous suivre ! Je sais maintenant où ils voulaient m’emmener, mais ce n’était pas gagné d’avance! Cadre supérieur dans une grande banque Sud Africaine, séduite par mon idée, Elke a proposé de m’aider à élaborer le dossier financier, à choisir l’endroit idéal et à le faire connaître… Sans nouvelles depuis, je me suis aperçu au cours de mes déambulations dans les rues de la ville, que mon projet a bel et bien été réalisé et je me demande si c’est le fruit du hasard ou celui d’une tromperie de plus ?

Rentré de notre promenade, Kaly me demande à quoi je pense. Je lui réponds que je pense aux mots de Corinne sur la lettre qu’elle m’a expédiée.
– Je crois que tu es fichu pour les autres femmes !
– J’espère Kaly, comme j’espère sincèrement que nous réussirons cette longue croisière qui nous mènera vers un nouveau port d’attache. Une croisière où nous aurons pris soin d’emporter notre carnet de passage en douane.
– Je te trouve bien pessimiste tout d’un coup, que se passe-t-il ?
– Le vent souffle de plus en plus fort, c’est sûrement ce qui me rend nerveux. J’ignore quand nous pourrons reprendre notre périple et cela me mine. Je deviens fou de rester ainsi planté et penser à Corinne me fait du bien. Ne rien faire m’excède et, dès demain, j’agirai à nouveau. »
« Capt’ain, vous qui savez tout, je peux vous poser une nouvelle question ?
– Je ne sais pas tout, Kaly, loin s’en faut, et j’aimerais savoir pourquoi tu m’appelles souvent Capt’ain depuis notre rencontre et pourquoi tu me tutoies par moment et, qu’à d’autres, tu me vouvoies?
– Comme ça !dit Kaly les yeux dans le vague.
– Que voulais-tu me demander ?
– Pourquoi aime-t-on une femme ? C’est la question que je me suis toujours posée. S’il est vrai qu’un homme doit aimer une femme, c’est quelque chose qui nuit à notre vie, puisque l’on partage trop notre vie, nos efforts, nos biens, notre personne, notre intelligence, tout de nous.
– Et, bien Kaly, tu as la réponse, on aime une femme lorsque l’on partage notre vie, nos efforts, nos biens, notre personne, notre intelligence, tout de nous.
– Une femme ne mérite rien d’autre que notre personne. C’est juste ce qu’il faut pour elle parce que l’Amour se résume en soi.
– L’homme et la femme ne pensent pas, n’agissent pas de la même manière. C’est pourquoi les femmes nous paraissent souvent si compliquées et pourquoi elles se désespèrent parfois de réussir à nous comprendre. Les femmes sont plus intelligentes et surtout plus malignes que nous. Je vais te raconter une histoire que j’ai entendue au Maroc : Un homme, un Marocain, se promène sur la plage. En marchant, il donne un malencontreux coup de pied contre un objet qui est enfoui dans le sable. De la lampe d’Aladin, dont le verre est brisé, surgit un génie qui dit à l’homme : Puisque tu m’as délivré de ma prison, je vais exaucer un vœu. Réfléchis bien, je ne t’en exaucerai qu’un seul. L’homme réfléchit et dit : J’adore l’Angleterre, mais j’ai horreur de tous les moyens de transport existants, bateau, avion, train, alors s’il te plaît génie, construis-moi un pont entre le Maroc et l’Angleterre. Stupéfait par cette demande le génie lui dit : J’ignore si techniquement ton vœu est réalisable, mais compte tenu de la distance qui sépare les deux pays et de la matière qu’il faut employer, les probabilités que cet édifice existe un jour sont pratiquement nulles. Bon, allez choisis un autre vœu, finit par dire le génie. Après avoir réfléchi, l’homme lui demande : Dans ce cas s’il te plait génie, aide-moi à comprendre les femmes. Dépité, le génie lui rétorque : De quelle couleur veux-tu ton pont ?

Après quelques minutes au cours desquelles nous nous sommes divertis de cette histoire, Kaly me demande : Juif ? C’est quoi au juste un Juif ? Ce sont des Noirs ou des Blancs ? J’ignorais que c’est une religion. Ils parlent arabes ou quoi ? On m’a dit que de nombreux grands savants sont juifs. Comme si, par exemple, être juif c’est une religion, pourquoi ne pas être musulman. Il y a des musulmans partout dans le monde. La religion juive est-elle un peu comme la religion chrétienne ? Ils étudient la Bible ou le Coran ?
– Juifs et musulmans forment des communautés différentes et il existe bien d’autres religions dans le monde, chacune ayant ses propres martyrs. Kaly, tu as pu remarquer au cours de notre voyage que les gens vivent d’une manière très distinctes selon le côté de la frontière où ils habitent. D’une ville à l’autre, d’un village à l’autre, même juste éloignés que de quelques centaines de mètres, la foi, l’enseignement, la philosophie, le comportement et la façon de s’habiller, comme celle de manger, diffèrent fondamentalement selon la religion pratiquée dans l’Etat. Le Maroc est un pays musulman. Il fait face à l’Espagne qui, elle, est catholique et à Gibraltar qui est anglican. Il y a bien d’autres exemples tels qu’Israël et la Palestine, le Mali et le Burkina Faso… Au sein même de ces religions, tu le sais, il y a là encore de profonds désaccords : la religion catholique romaine est différente de la religion catholique orthodoxe ou de la religion protestante et ce schisme existe aussi dans ta religion, comme dans bien d’autres. Au Nigeria, tu as pu constater que, dans un même village, d’un bord à l’autre de la route, ce même phénomène crée de nombreuses tensions et autant de victimes. Ces actes haïssables ne sont malheureusement pas une spécificité africaine. Ils sont aussi commis sur d’autres continents où les hommes s’entretuent au nom d’une sacro-sainte idée et de leurs religions. Rappelle-toi aussi les propos du père Fidel à Bitam… ils mettaient en évidence les traditions africaines et votre culture ancestrale qui ne doit pas disparaître au profit du christianisme. Face à ces divers mouvements d’idées, j’ai quelques difficultés à croire que l’une de ces religions soit préférable à une autre. Je suis Français et les enseignements que j’ai reçus sont ceux d’un catholique. Tu es Malien et ta culture est musulmane. Nous agissons et pensons différemment et pourtant, nous vivons ensemble une grande aventure. N’est-ce pas le plus important ?
– Tu crois en la Vierge Marie, tu la pries souvent !
– Je crois en la Vierge Marie et en ce qu’elle représente : la Mère, la Femme, la Fille, celle qui donne la vie. Je trouve bien que l’on glorifie une femme. Je me demande ce qu’il serait advenu si les religions avaient été créées par les femmes ? Les hommes se seraient-ils autant entre-tués ?
– Tu ne crois pas que cela est compliqué ? Juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes… Ma mère est protestante. Quand tu décomposes le mot protestant, il y a le mot protester. Ils protestent contre quoi ? » Étant incapable de lui répondre précisément, bien que je sache que le protestantisme est issu de la réforme, que cette doctrine réunie diverses églises et que je connaisse l’histoire des Huguenots et l’origine de la Saint-Barthélemy, je trouve une échappatoire et lui dis :
Tout cela n’est qu’un courant d’idées pour lesquelles des hommes se sont battus et se battent encore. Et puis, il y a les nouvelles idées et les nouvelles églises que l’on voit fleurir en Afrique comme celle dont Elke nous parlait.
– Je me souviens très bien. Tu attendais des conseils et qu’elle nous aide or elle ne nous a parlé que de son « Eglise de l’Atlantique ». Tu sais ce que j’ai comme conclusion : Je me dis que bon, comme disent les Africains, les gens qui sont les plus malheureux ne parlent que de Dieu. Je me demande pourquoi elle, qui a tout, ne parle que de Dieu ? Je n’arrive pas à cerner sa personnalité profonde. Je n’avais qu’une vision fugitive de ses pensées. Je pense qu’elle est une femme heureuse, à la quête d’un refuge. «Aime la personne qui t’aime et laisse la personne qui te déteste».
– C’est un nouveau proverbe bambara ?
– Oui ! Si Dieu vous donne la chance de revenir au Mali, je vous emmènerai chez les Bambaras et tu verras des peuplades qui n’ont rien perdu de leurs traditions. Ce sera un bon moyen pour moi de te remercier et de te montrer des choses que tu pourras écrire. Il y a des magies en Afrique qui, rien qu’en te parlant, ensorcellent ta vie et font que tu te sentes comme un mort vivant. Tu commences à être dévoré par des vers, tu enfles, tu sens la pourriture de ton corps… Si un homme se sent offensé et qu’il ne veuille pas te tuer, il peut parfaitement te tuer s’il en a envie. Il peut te faire tourner la bouche derrière le front ! Tu peux aussi recevoir une petite plaie dans la bouche qui jamais ne guérira, elle enflera et fera du pus. Petite magie noire…
– Tu as vu des cas comme ceux que tu me décris ?
– Oui, plein ! Au Mandingue, il y a des magies qui parlent comme des êtres humains. Il n’y a personne et un gri-gri te parle, te dis bonjour, t’appelle par ton nom, te raconte ta vie, te dit ce que tu faisais ou à quoi tu pensais avant d’entrer dans les lieux, ce que tu ressens et ce qui te fait mal… Il y a ceux aussi qui peuvent te faire voyager virtuellement et ceux qui communiquent avec les ancêtres ou avec les génies.
– Et, il n’y a personne ? Dis-je en pensant au marabout du Mali et à ce qu’il m’a dit.
– Non, personne. Tout le temps vous parlez du bonheur… C’est quoi le bonheur ? Capt’ain, parlez-moi du bonheur !
– Le bonheur, c’est lorsque l’on est heureux, que l’on a la santé ou que l’on réussi quelque chose comme par exemple…
– Moi, je vais vous donner ma version des choses, on est jamais heureux parce que l’on peut avoir une bonne santé, avoir une survie garantie et ne pas être aimé. Ou le contraire, être aimé, alors que l’on est dépourvu de tout et que l’on n’a pas une bonne santé.
– Si je te comprends bien, nous n’avons plus qu’à nous suicider tout de suite ?»
Kaly reste un long moment, les yeux fixés dans le vague. Son expression en dit plus long que tous les mots.
– Non, on peut être heureux lorsque l’on vit une vie de symétrie. Entre le bon et le mauvais, la réussite et l’échec, la maladie et la santé, l’amour et la solitude, la richesse et la pauvreté. Quand on a tout et que tout vous manque. Ouais, être heureux, c’est peut-être se faire à l’image d’une vie que l’on désire. Maintenant, nous sommes sur le qui-vive et le jour où nous arriverons à Paris, le champagne coulera à flot, notre joie pourra exploser entre les rires et les pleurs.
– Tu as raison, mais pour cela il faudrait déjà que l’on puisse quitter ce port où nous sommes enfermés.
– Ma grand-mère, pour manifester sa joie, elle pleurait tout le temps. Pourquoi tu pleures, lui demandais-je ? Je ne pleure pas, je pense seulement, me répondait-elle. Et, à la surprise générale, elle se mettait à rire.
– Tu as beaucoup aimé ta grand-mère ?
– Oh, si je l’ai beaucoup aimée. Trop aimé même ! En dehors de ma mère, c’est la personne que j’ai le plus aimé. En fait, dans ma vie, je n’ai aimé que deux femmes, ma mère et ma grand-mère.
– Je croyais que tu avais aimé une jeune fille de ton village, lorsque tu étais adolescent ?
– Oui, mais ça fait fort longtemps et je n’ai plus aucune nouvelle d’elle. J’ai écouté tes conseils sur les amours d’adolescents, après j’ai réfléchi. C’est maintenant que tu me parles d’elle que je me souviens d’elle ! Mais, je t’aime toi aussi. Vous êtes la première personne qui m’ait dit qu’elle m’aimait bien. C’est plus fort que tout. Je pense que vous vous posez la question de savoir si je vous aime réellement ? Je ne veux pas dire à une personne que je l’aime mais plutôt la surprendre par mon comportement. Si tu prouves ton amour avec plus de tendresse, la personne comprendra cela.
– J’ai un proverbe. « Avoir l’art de s’exprimer librement ne signifie pas que l’on est heureux ». Un autre proverbe bambara dit que : « on ne peut aimer une personne pour ses pouvoirs matériels et sa classe sociale, mais pour son cœur ».
– Kaly, que ferais-tu si tu découvrais l’amour à Captown ? Que deviendrait notre voyage ?
– Ca va me faire beaucoup de bien et beaucoup d’angoisse. Si j’ai la chance de quitter ce pays, je n’aurai peut être plus l’opportunité d’y revenir un jour. Donc, pourquoi connaître un amour ici ? Parce que, quand j’aime, j’aime à la folie, j’aime d’une façon démesurée. Lorsque nous étions dans le village camerounais où on nous a volé Zimba, une jeune femme est venue me dire :
C’est la première fois dans ma vie que j’ai le courage de venir déclarer mon amour à un homme que je ne connais pas. Si tu me le permets, j’aimerais te présenter à mes parents. Je ne croyais pas du tout ce qu’elle me disait. Nous sommes partis et elle m’a présenté son frère, son père et sa sœur. Ils m’ont invité. Nous nous sommes assis pour discuter autour d’une grande table et nous avons bu deux bouteilles de vin.
– Pendant que je cherchais Zimba ?
– Non, après… Puis l’heure étant venue de vous rejoindre, en cours de route, la jeune femme me disait des mots doux. J’avais envie de lui faire l’amour. Je le lui ai dit. Elle était d’accord, mais nous ne savions pas où aller. Lorsque je lui ai proposé d’aller dans la forêt, elle a refusé en prétextant qu’il y avait un mauvais génie qui interdisait de faire l’amour en dehors d’une case du village. Il n’y avait pas de case de libre.

– Kaly tu le sais, on peut être le maître d’une chose et l’esclave d’une autre.
– Comme dit un proverbe français (je suis surpris que mon jeune ami veuille me citer un proverbe français) « l’avenir est prometteur ».
– Oui Kaly, l’avenir est prometteur et le jour où tu te sentiras sûr de toi, les femmes le sauront. Les femmes, je te l’ai déjà dit, sont beaucoup plus malignes que nous.
– Les femmes sont peut-être plus intelligentes mais ce sont les hommes qui décident de leur sort…
– Kaly, je vais me laver les dents et faire dormir mes yeux.
– J’ai oublié ma brosse à dents et mon dentifrice à Yaoundé.
– Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt ? Si je te comprends bien, tu ne t’es pas lavé les dents depuis deux mois ? – Oui ! »

Kaly en soirée

 

Le Cap, lundi 20 Mars 2000 :

Franchir les portes de ce port me semble plus difficile que, pour d’autres, traverser le Cap Horn. J’ai à nouveau rencontré des gens incapables de nous sortir de cette situation d’une manière ou d’une autre et couru de bureaux en bureaux et marché de longues heures dans une ville qui a de moins en moins de mystère pour moi. Le nomade qui aime parcourir le monde, mais dont les limites financières l’astreignent à rester raisonnable, a, entre autre, appris que l’un des passages les moins chers depuis Captown est Hongkong ! Connaissant déjà cette ville, les huit cent dollars qui me sont demandés avant négociation me paraissent ridicules par rapport aux trois mille exigés pour le port Namibien. C’est à ne rien y comprendre. Alors qu’Hongkong est à des milliers de kilomètres, le prix du voyage est quatre fois inférieur à celui d’un port qui lui, n’est qu’à quelques centaines de kilomètres et là, je trouve que Là-haut ils déconnent. J’ai beau les solliciter, je ne trouve pas de solution et je me dis qu’ils sont peut être en train de jouer au poker menteur et qu’il serait peut être temps que l’un d’entre eux gagne la partie afin qu’il puisse à nouveau s’intéresser au pauvre naufragé que je suis.

« Kaly, ne devrais-je pas être satisfait de mon sort ? A ma connaissance, c’est la première fois qu’une caravane traverse l’Afrique. C’est sûrement aussi la première fois que deux petits chiens traversent ce continent. C’est peut-être la première fois qu’un Malien arrive ici autrement qu’en avion. C’est, de toute évidence, la première fois que ces trois éléments réunis traversent l’Afrique ! Mon deal du départ était d’amener Nadrêva au Cap de Bonne Espérance. Elle n’y est pas tout à fait mais presque. Ce cap n’est qu’à quelques kilomètres de là où nous sommes. Or, au lieu d’être satisfait, j’envisage maintenant un retour vers Paris par la côte Est de l’Afrique. J’en veux toujours plus. N’est-ce pas une énorme erreur ?
– « Seules les tortues savent où se boxer ! », c’est le proverbe bambara d’aujourd’hui. Si un jour j’ai un fils, je le nommerai Charly pour savoir comment il vit, pour savoir comment il évolue. Pourquoi, ne pas donner aussi à une fille le nom de Nadrêva pour voir comment elle vit, pour voir comment elle évolue ? »
Sur ces mots, Kaly est parti rejoindre mon 4×4 où il chante : « Comme le bateau qui m’éloigne de ma terre natale, ma fille bien-aimée s’appellera Nadrêva. Oh, si la vie continuait toute en folie. Oh, si la vie continuait toute en beauté. Trois grands éclats de rire que j’écouterai dans le vieil hamac de ma vie. Je passerai ma vie dans un petit village où il y aura de beaux clairs de lune. L’aventure, mon frère, l’aventure à bord de ma belle Nadrêva. Je suis vraiment angoissé de voir tant de jours s’écouler, dommage que les sacs à puces ne puissent pas s’exprimer. Tant de petits pauvres innocents… Belle est la nuit, la vie est belle, la vie est de la folie. Oh, les Baby’s, si je comprends votre angoisse et aussi tant de bonheur et tant de fraîcheur que réclament les petits Baby’s. Il était une fois, un pauvre routard qui, un jour, trouva un autre routard sur le bord d’une route…»

Baby's et Nadreva

Nous vivons à la lueur des bougies et Kaly chante. Nous vivons et c’est primordial. J’ai l’intention de poursuivre ce voyage qui m’apporte tant de satisfactions. Jamais, je n’oublierais ce qu’il m’apprend. « Celui qui décide arrive à ses fins », disait Kaly lorsque nous traversions le Nigeria. Suffit-il de décider pour réussir ? Je vis ce voyage comme une initiation dont chaque étape marque une évolution malgré certains moments de faiblesse et de découragement.
«Je n’ai jamais connu un cas aussi difficile que le vôtre » me disait ce matin la Manager Export de la Safmarine. Peu m’importe que mon cas soit difficile, l’important est que je réussisse et que nous avancions. Levé depuis six heures du matin et ayant parcouru de nombreux kilomètres à pied, fatigué, je vais faire dormir les yeux.

 

Le Cap, mardi 21 Mars 2000 :

Le soleil se couche et éclaire de ses rayons flamboyants le rocher qui domine ce côté-ci du port. C’est magnifique ! Je n’apprécie pourtant qu’à moitié ce spectacle tant j’ai envie de changer d’horizon. Ce voyage a au moins l’avantage d’avoir fait de Kaly un parfait musulman. Du moins c’est ce qu’il me semble être devenu. Au début de notre épopée commune, je ne le voyais jamais prier. Depuis notre arrivée en Afrique du Sud, mon acolyte passe de nombreuses heures son chapelet à la main. Souvent, lorsqu’il est couché sur la banquette arrière de Charly, je l’entends réciter à haute voix des versets du Coran. Il prie pour que les dieux nous soient favorables et nous permettent de quitter ces lieux au plus vite. J’ai bien évidemment eu l’idée de m’enfuir et de gagner la frontière namibienne, éloignée d’un peu plus de sept cent kilomètres. Dans n’importe quel autre pays d’Afrique, j’aurais déjà pris cette décision. Nous sommes malheureusement dans celui qui est le plus organisé et où les moyens de communications sont les plus évolués. Ayant fait part de cette idée au consul de France, ce dernier me déconseille fortement de m’enfuir ainsi. Nous serions arrêtés, Charly et Nadrêva me seraient confisqués et vendus, les Baby’s seraient mis en quarantaine et les représentants de mon pays ne pourraient plus rien pour nous… Je me console en observant les saucisses qui grillent sur le barbecue… elles ressemblent étrangement à celles de Toulouse. Un nouveau soir nous enveloppe et la bougie nous éclaire de sa flamme. Je pense au sorcier du Bénin qui m’a prédit que nous aurions des problèmes de papiers. Je m’imaginais alors que cet homme faisait allusion au passeport de Kaly et non à ceux de mes véhicules. Comment aurais-je pu deviner qu’il parlait de ces documents qui, normalement, auraient dû m’être réclamés à chaque frontière et ne l’ont jamais été jusque-là ?

Lever de soleil

« Combien de bébés a eu Zimba ? », demande Kaly en câlinant ma petite chienne. Je lui raconte le début de l’accouchement et les longues heures, plus de douze, qui suivirent. La naissance de Jazz et les hésitations de Zimba qui n’arrivait pas à lui couper son cordon ombilical. Comment j’ai coupé ce cordon et la dextérité avec laquelle Zimba accoucha de ses cinq autres petits monstres. Les semaines qui suivirent et comment ce petit monde emplissait mon cœur de joie.

 

Le Cap, lundi 27 Mars 2000 :

La chanson à la mode que diffuse la radio est celle que m’a faite écouter Corinne. Je monte le son du poste. J’ai envie d’écouter de la musique et d’oublier les problèmes de ce monde. J’ai envie d’oublier que nous sommes garés dans ce détestable endroit depuis deux semaines. Le vin que je bois me rend nostalgique. Reggae night, reggae night oh, oh reggae night, chante maintenant la radio… Kaly commence à danser. En Afrique, tout se termine par des danses ou par des transes. Oh, oh reggae night… Un grand éclat de rire provient du poste des gardes. En posant sur sa tête la casquette bleue que Corinne lui a offerte, Kaly reprend en chœur : oh, oh reggae night, reggae night.

“And now go back to K F.M.”, dit le speaker. Un slow langoureux que j’aimerais danser avec Corinne, diffuse ses sortilèges. Every body knows… You, bith… bith… You know… Une moto arrive, elle fait un bruit de mitraillette. La bougie continue à se consumer. Un lit vide m’attend. Réveillé depuis quatre heures quinze du matin, je suis fatigué. « Summertime », reprend la radio, « dih dih, ta, ta ta, dih, dih, summertime. Oh, oh, oh, in the next summer time, we are together… When you drive a long way », dit la chanson. Une nouvelle journée s’est écoulée et Kaly va pouvoir se laver les dents. Je lui ai acheté une brosse à dent et du dentifrice et aussi du cirage noir pour ses chaussures. « I close my eyes », dit la chanteuse. « By by », dit la radio. « By by », disent mes yeux. Un rire gras provient du poste de contrôle. Un camion rentre bruyamment, (les camions rentrent toujours bruyamment), nombreux sont ceux qui me réveillent la nuit. Je pense à Corinne et à ses enfants. Je pense à ses frères et sœurs qui ont l’âge de ses enfants. Je pense aux enfants du monde ! Je pense au monde et à ses enfants. « Hello, good evening », dit la radio. « Thank you very much », dit la speakerine. « Hello, what is your name ? », dit la radio.

« Capt’ain, le jour où nous retournerons au Mali, vous pourrez avoir un enfant. Je sens tellement de douleur en vous, que je vous donne ma parole d’honneur, ne vous inquiétez plus pour ça, vous aurez un enfant. Que Dieu m’entende ! Les marabouts du Mali sont très puissants, beaucoup plus puissants que vous ne pouvez l’imaginer.
– Kaly, je suis stérile et incapable de donner la vie. Si j’avais eu une vie normale, j’aurais peut-être un fils de ton âge !
– Je sais, vous me l’avez déjà dit. Ces propos que je tiens ne font pas parti de la causerie ordinaire. Si vous aimez réellement les enfants, avec ce que l’on va vous faire, vous vous rendrez vite compte que vous pourrez réellement avoir un enfant. Au Mali, il y a des hommes impuissants qui ne pouvaient pas avoir d’enfants, ils en ont eu.
– Je ne t’ai pas dit que je suis impuissant, je t’ai dit que je suis stérile !
– Oui, je sais. Le vieux marabout que nous avons rencontré m’a demandé si tu aimais les enfants. Ne te connaissant pas trop, je n’ai pas osé vous poser cette question. Par la suite, le vieux m’a dit un adage, il m’a dit que vous étiez arrivé ici sale et que vous repartiriez très propre.
– Pourquoi as-tu attendu tant de temps, pour me dire ça ?
– C’est ce que je m’apprêtais à vous dire. Vous, les Blancs, vous n’avez pas envie d’avoir des enfants dans la rue. Nous, les Africains, c’est tout le contraire. C’est pourquoi je n’ai pas voulu évoquer ça. Une femme du service de sécurité m’a provoquée avec une telle vulgarité aujourd’hui que j’ai pensée à la conversation que nous avons eue hier. Vous aviez raison, je mérite bien mieux que la fille rencontrée au supermarché et le jour où je serai sûr de moi je sais que je trouverais une femme. N’empêche que ses agissements m’ont troublé. Elle a commencé à me caresser et à me montrer où je devais la caresser. Tout ceci, devant deux autres hommes. Je lui ai dit d’arrêter avant que ça n’aille trop loin. Elle m’a demandé si j’aimais les femmes. Bien sûr, lui ai-je répondu.
– Les gardiens doivent nous prendre pour des homosexuels.
– Non, non, je ne crois pas ! »
– Il y a un proverbe bambara qui dit : « Le pauvre misérable oublie très facilement ce qu’il était, s’il retrouve le bonheur.» Or je suis formé plus que ce que je veux. Je suis nourri, plus que ce que je veux. Je rêve, plus que ce que je veux. Je suis vraiment gâté. Je suis envahi par la peur, mais comment m’en débarrasser ? L’être humain est le plus ingrat des êtres que Dieu a créé au monde. Il oublie très facilement, trop facilement, le bonheur, le malheur, la joie.
– Que veux-tu, l’être humain est ainsi fait, comment pourrait-il accepter certains de ses actes, s’il n’avait pas la faculté d’oublier ?
– Comme vous venez de le dire, la facilité et l’oubli humains s’expliquent par le fait qu’une fois qu’ils ont acquis le bonheur ou, la soi-disant vie qu’ils voulaient, ils oublient. La vie dans sa solitude, le bonheur comme une éphéméride, la souffrance dans sa jalousie, corrompent notre volonté. La fuite vers l’inconnu, rester et résister, comme un fromager aux grands vents du temps. C’est l’esprit qui, comme une soupe bouillante, bout dans la grande peur. Moi, il m’arrive quelque chose que je ne comprends pas !
– C’est-à-dire ? – La tête entre les mains, Kaly dit que c’est difficile
– En fait, ce que je ne comprends pas, c’est la personne physique. Je me regarde, je caresse mon corps, j’essaye de bloquer ma respiration en me pinçant le nez pour savoir ce que je suis. Et puis je sens les battements de mon cœur, l’écoulement de mon sang. Je ressens qu’il y a quelque chose en moi qui veut me faire comprendre la personne physique, mais je ne parviens pas à comprendre le message. J’écoute les bruits, les autres, les formes vagues. En ce temps-là, je pense que l’être humain ressemble à des jouets inertes, animés par des forces invisibles et que sa vie n’est qu’une ironie de la nature. Je pense que nous sommes les jouets de choses qui ne sont pas communes à ce monde et, peut-être, dans ce cas-là, la consolation de d’autres vies ou de d’autres âmes invisibles.
Je peux t’assurer que je pense exactement la même chose. Je pense souvent que nous sommes des marionnettes manœuvrées par des fils invisibles.

Kaly et les Baby's

Ce délire de mots me laisse perplexe. Je pense aux mots et à leurs pouvoirs. Désuets lorsqu’ils ne sont pas entendus, énigmatiques et mystérieux, reflets d’un instant que l’on espère éternel, les mots se formulent et s’enfuient ou se préservent et s’écrivent, alors ils subsistent. Le soir, alors que la nuit enveloppe les soupirs et les rêves de chacun, les mots virevoltent dans les esprits et forment un long cortège de caractères qui se libèrent, se dévoilent, s’articulent, se nouent, s’harmonisent, s’ébrouent, pour finalement venir s’échouer sur les plages vierges de l’inconscient. Jouer avec les mots, c’est comme abuser d’un corps que l’on aime caresser, humer, chérir et pénétrer. Alors, comme un carrousel de fleurs et de champagne, les mots invitent à l’amour, à la tendresse et à des ivresses de caresses. Les mots sont généreux. Il y a ceux qui rendent gais et ceux qui rendent malheureux, ceux qui grisent et ceux qui font pleurer, ceux qui expriment l’humour et ceux qui ennuient, ceux qui font rêver et ceux qui ramènent à la réalité, ceux qui restent poétiques et ceux qui deviennent vulgaires. Puis il y a les mots que l’on murmure, ceux qui plaisent et ceux qui exacerbent, ceux que l’on a envie d’entendre et ceux que l’on peut dire par envie, ceux qui provoquent la colère et ceux qui font plaisir, ceux que l’on exprime avec les yeux et ceux que les mains racontent, ceux qui s’échappent et ceux que l’on retiendra, ceux qui effraient et ceux qui rassurent, ceux que l’on imagine et ceux que l’on a envie de rendre…
Parfois les mots sont « bons » mais ils savent aussi se faire « petits », parfois ils sont dithyrambiques mais ils savent aussi se faire cruels, parfois ils sont divertissants mais ils savent aussi se faire divergents. Diva ou divins, ils s’envolent accompagnés de leurs consonnes et de leurs voyelles, qui telles des corolles aiment à s’ouvrir sous un bel accent. Et, ainsi de suite, ainsi vont les mots, parfois ils s’évanouissent, alors que d’autres se réunissent pour former le plus sublime des bouquets duquel jaillira le plus beau d’entre eux : Aimer.

« As-tu un petit proverbe bambara ?, dis-je à la suite de ce long monologue intérieur.
– « Le chien assis est plus grand que debout ! »
– Oui, oui, ça y est j’ai compris. J’espère que tu as de nombreux proverbes bambaras en poche, car nous sommes loin d’être arrivés à Paris !
– Même au-delà de Paris, je vous dirai toujours des proverbes bambaras ! Il paraît que l’opposition a gagné les élections au Sénégal, dit Kaly qui a appris cette information par l’un des hommes qui travaillent sur le port.
– Kaly, je pense à Francis qui s’occupe de nos papiers et qui va déposer la caution à Paris. Il va m’expédier ces carnets de passage en douane, c’est génial non ?
– Trop génial parce que j’ai envie de quitter ces lieux au plus vite.
– Pourquoi ?
– Il y a un proverbe bambara qui dit « Si un petit-fils creuse trop la terre, il va finir par découvrir les ossements de ses aïeux ». Puis, alors qu’il allume ce qui depuis plusieurs jours éclaire nos soirées Kaly ajoute : La lumière de la bougie permet d’acquérir la force spirituelle.
– Nous vivons comme les Africains en brousse et comme tes ancêtres qui ne connaissaient pas l’électricité !
– Ouais ! Dans la plus grande simplicité.
– Dans la plus grande simplicité, mais pas dans le dénuement. Je pense à ton cousin de Bamako, celui qui vend des pommes de terre sur le marché pour un salaire de misère. Je crois qu’il aimerait avoir la vie que tu as.
– Ce n’est pas mon cousin, c’est le fils de mon oncle, c’est mon frère. Et puis, je pense que c’est le contraire. Dans ma famille, les gens ne me comprennent jamais. Les conseils qu’ils me donnent pour gagner ma vie me semblent toujours tortueux. Boumaka m’a dit avant notre départ que c’était la dernière fois qu’il me donnait un conseil.
– Quel conseil t’a-t-il donné ?
– De me méfier de vous.
– Et puis ?
– D’être très attentif et que si ça n’allait pas de passer à l’ambassade ou de téléphoner pour qu’ils soient avertis de ma situation.
– C’est une bonne nouvelle, alors qu’il me disait qu’il t’enviait et qu’il aimerait partir avec moi.
– Ce n’est pas vrai, il n’a jamais pu te dire ça ! Toute ma famille était contre ce projet. Ils me disaient qu’il n’y avait pas de salaire et que je prenais des risques insensés. Que j’étais avec un Blanc et que je ne pouvais pas compter sur un Blanc. Que vas-tu gagner ? Il ne te paye pas ! Me disaient-ils. Et, plein d’autres choses.
– Tu as raison, ce n’est pas ton cousin Boumaka, c’est Konaté qui m’a dit ça et, Kaly, je te rappelle tout de même que c’est toi qui as longuement insisté pour me suivre dans ce périple. Tu en connaissais les risques et aussi les conditions.
– C’est pourquoi je leur ai dit que j’étais suffisamment expérimenté et suffisamment grand pour décider de mon sort. Je n’avais pas envie de me laisser faire. C’est pourquoi je me trouve toujours dans l’embarras lorsque je pense à tout ce que l’on m’a dit avant le départ. Ce serait de l’ironie, si je rentrais maintenant. C’est pourquoi je te dis que j’ai hâte de quitter l’Afrique du Sud. Chaque mètre que l’on avance, je prouve aux gens que j’avais raison. C’est l’une des raisons fondamentales qui me fait accepter de vivre ce que je vis et qui me pousse chaque jour, même si je ne gagne rien, à réaliser quelque chose de positif. Si je revenais au Mali, après avoir prouvé ma détermination, ils approuveraient. Ce serait ma seule folie, parce que moi, mon pari, ce n’est pas la richesse, c’est de prouver aux gens de ma famille que j’ai été capable d’aller jusqu’au bout de ma détermination. C’est pourquoi je vous disais que je voulais que l’on s’en aille. Vous dites que, vis-à-vis de moi, vous avez un double rôle à jouer ? Faites déjà en sorte que je sois avec vous jusqu’à la fin de ce voyage. Pour moi, l’important ce n’est pas la culture, la connaissance, ce que vous m’enseignez, c’est juste d’arriver au bout. Tout le monde m’a dit, « tu ne feras pas deux pays avec le Capt’ain ». Je suis en Afrique du Sud ! Aurais-je la patience et le courage de continuer et d’être toujours là ? Il y a plein de gens qui me disent « c’est ton patron, il te paye ? » Pour moi, l’important ce n’est pas le matériel. Je ne sais pas l’idée qui a fait que je sois avec vous pendant tout ton voyage, parce que tous ces gens ne sont jamais avec un Blanc sans argent. Certains me demandent ce que tu m’as donné à manger pour me faire perdre la tête comme ça ?
– Kaly, as-tu envie que je te cite un proverbe français ? « Les conseilleurs ne sont jamais les payeurs. »
– C’est la première fois que j’entends ça.
– Si j’avais écouté ceux qui me conseillaient, jamais je ne serais jamais parti. Nous sommes dans la même situation. Et si j’écoutais les Blancs et leurs conseils, tu ne serais pas là non plus. Les Blancs sont comme les Noirs, chacun conseille or il ne faut écouter personne.
– C’est pourquoi je reste là, que je ne sors pas, parce qu’ils vont finir par me dire ce que tant d’autres m’ont dit, ça ne fera qu’augmenter mon dilemme.
– Nous sommes exactement dans la même situation.
– C’est pourquoi lorsque les gens me parlent, j’ai si peur. J’ai plus peur que lorsque je suis avec vous. C’est pourquoi je veux réussir mon pari avec vous. Je veux qu’ils aient tous tort et avoir raison. Ecouter la voix de ma conscience et pas les autres. Je n’ai pas intérêt à rester à mi-chemin.
– Ne suis-je pas moi-même à mi-chemin ?
– Non, non, vous, vous êtes arrivé à Captown. Et, pour eux, tout ça, c’est de l’ironie. C’est pour cela que lorsque nous avons franchi une étape importante, je tiens à les informer. Je veux qu’ils sachent que je suis allé jusqu’au bout. Même si, à l’amiable, vous me disiez, reste dans ce pays, ils riraient et diraient qu’ils avaient raison. Ils diraient, « eh, depuis la Mauritanie, il a accepté ! » C’est pourquoi je prie Dieu. Allah est grand, je le supplie de pouvoir supporter.
– Ces motivations sont dignes d’un homme, Kaly. Et, je t’assure que si Dieu me permet d’aller jusqu’au bout, tu iras jusqu’au bout.
– C’est l’objet de toutes mes prières. Mon oncle Daou vous a parlé d’une façon africaine mais vous n’avez pas pu comprendre, il vous a dit, « je vous confie mon neveu ».
– Kaly, nous avons tous les deux quelque chose à démontrer, que les autres ont tort et que seuls nous pouvons décider de notre sort. Personne ne peut décider à notre place.
– Ce qui est vrai dans une situation ne l’est pas forcément dans une autre. Les autres, leur force, c’est de mettre le doute dans tes pensées.
– C’est exactement ça. Et, le jour où tu rentreras en vainqueur au Mali, ils te diront tous qu’ils avaient raison, qu’ils t’avaient prédit que nous réussirions.
– Ils me diront que c’était pour me prévenir, pour que je ne sois pas en confiance.
– Finalement, nous avons tous deux le même « deal » ?
– Pour moi, c’est plus important. « Tu ne pourras pas, tu ne le supporteras pas, tu n’as pas d’argent », voilà ce qu’ils me disaient. Je pourrai, je supporterai et je réussirai, me disais-je en moi même lorsqu’ils me parlaient. « Il n’y a plus d’argent dans le monde et il y a des guerres en Afrique, même si nous avions de l’argent nous ne sommes pas prêts à quitter le Mali », voilà ce qu’ils me disaient. « Tu parles d’un projet de voyage avec quelqu’un qui n’est pas compréhensif, tu es maudit et tu n’as plus le sens à réussir », voilà ce qu’ils me disaient. Je pourrai, je supporterai, je pourrai et je réussirai, me disais-je en moi-même lorsqu’ils me parlaient.
– Les gens sont ancrés dans leurs habitudes. Ce que nous faisons leur fait peur. Ils s’affolent. Pourras-tu encore me dire qu’il y a de grands supermarchés au Mali, après ce que tu as vu à Libreville et maintenant ici, en Afrique du Sud ? Kaly ne répond pas à ma question il préfère me parler de ses parents et de la vie dans son village…
– J’ai un copain qui attendait la venue d’une jeune fille dans son village. Ce jour-là, il pleuvait et, les jours où il pleut, les chèvres sont très énervées. Mon ami attendait la venue de la promise depuis l’aube. Une fois la pluie calmée, il s’est dit : ça y est elle va venir. Puis les heures s’écoulèrent sans que rien ne se produise. De plus en plus énervé, il entendit frapper d’une façon bizarre à la porte de la case. Il croyait que la jeune fille se jouait de lui. Au bout d’un moment, n’y tenant plus, il s’est levé et a ouvert la porte. Quelle ne fut pas sa surprise de voir que celle qui frappait était une chèvre. Elle cognait sur la porte avec ses pattes arrière ! La femme n’est jamais venue. C’est mon cas aujourd’hui.
– Es-tu amoureux, Kaly ?, dis-je sans le questionner sur celle pour laquelle il s’est si bien habillé et qui n’est pas venue.
– Très amoureux, mais je ne sais pas de qui ! Je veux vivre une histoire de femme, pas une histoire d’amour, une histoire de femme. Je pense que la plus grande merveille de l’homme est de se sentir amoureux. Lorsque nous sommes amoureux, on est toujours heureux, je ne sais pas pourquoi ! Comment me trouvez-vous maintenant ?
– Ce soir, je te trouve bien. C’est sûrement le fait que tu sois habillé comme un milord avec ta veste et ta cravate.
– Comme les cocos, quoi ?
– C’est quoi, un coco ?
– Ce sont ceux qui se baladent avec des cartables dans lesquels, si tu les ouvrais, tu ne trouverais que des morceaux de pains et de vieux journaux.
– Kaly, tu es vraiment très beau, ce soir.
– Ah, merci, merci. J’aimerais être journaliste animateur sur une radio, pour faire beaucoup rire, beaucoup parler, beaucoup chanter. Le jour où je serai sur le chemin de Paris, je saurai comment m’habiller avec un beau costume et des chaussures bien cirées. « Allô », dirai-je quand je téléphonerai, « bonsoir » ou bien « bonjour, aujourd’hui je serai de retour au Mali. L’arrivée de l’avion est prévue pour… Je salue tout le monde, à tout à l’heure ». C’est génial, hein ! hein ! Je descendrai les marches d’un pas officiel, ouais, d’un pas officiel. Et, le premier samedi, je passerai à la radio. Je me présenterai et je dirai : « je suis Kaly le magnifique, c’est le nom que le Capt’ain m’a donné ». Je les convaincrai et le soir, je passerai à la télé. Beaucoup de gens seront très fiers de moi. Mes copains de classe m’appelaient Danton ou Robespierre lorsque je faisais la seconde, ils diront : « Ah, je savais bien que celui-là allait réussir. C’est un conquérant, un révolutionnaire ». Je saurai comment marcher, ce jour-là, comment me comporter sans complexes. Les yeux ridés d’extase, je contemplerai, avec une méditation profonde, tout ce qui bouge devant moi. Le regard vague, je marcherai vers ceux qui seront venus m’accueillir.
– Que se passera-t-il dans ta tête, ce jour-là ?
– Ma tête, ce jour-là ? Elle sera bourrée comme les soutes d’un chasseur bombardier, chargée d’explosifs et de missiles pour effondrer les cœurs et terrasser les pensées de mes ennemis, de ceux qui me prédisaient une destinée malheureuse.
– Tu vivras cela Kaly, tu le vivras un jour ! Tu le vivras et ce jour là, à qui penseras-tu ?
– Je penserai au jour précis où je vous ai rencontré. Le jour où j’ai fait votre connaissance.
– Ce jour-là arrivera, Kaly.» Je m’attendais à ce qu’il me dise « Inch Allah ! ». Au lieu de cela, mon jeune ami prononce un nouveau proverbe bambara : «Un homme qui oublie son passé, son avenir doit l’infliger.» Est-ce que vous ne me trouvez pas un peu prétentieux ?
– Ne t’inquiète pas, j’ai les mêmes problèmes. Nous sommes les mêmes, toi avec tes 29 ans et moi qui en ai bientôt 54, nous sommes les mêmes.
– Non. Vous, vous préparez votre vengeance à ciel ouvert. Votre histoire est comme si vous aviez mis un pot de fleurs sur le bord d’une route. Plus les gens l’apprécieront, plus il vous faudra du courage pour l’entretenir. Moi, j’implore Dieu pour que ce jour-là, mes vieux parents soient encore en vie.
– Kaly, si nous obtenons la victoire, tu auras ta part de réussite.
– Ça, c’est tourner la bouche pour ne pas parler. Tu as déjà la victoire ! Capt’ain, vous allez plus que réussir. Je vous ai dit, il n’y a pas longtemps que les histoires de voitures, étaient votre dernier combat. Après la route s’ouvrira devant vous, jusqu’à la victoire finale.
– Kaly, il fait soif ! » Dis-je alors que nous venions de finir la première bouteille de vin et que mon ami prépare un tajine de poulet duquel il a préalablement ôté la peau. Les odeurs de cuisson sont délicieuses.
– Le dîner sera prêt dans vingt minutes.
– Je ne t’ai pas dit que j’ai faim, je t’ai dit que j’ai soif.
– Eh, pour ça, il faudra attendre que le dîner soit prêt. Sinon, après, cela vous fera du mal.
– Kaly, il fait soif.
– D’accord, une petite minute. Pauvre musulman !
– Pourquoi, pauvre musulman ?
– Avec finesse, je déguste le bon vin.
– Kaly, je vais te tuer !
– Ah, encore, vous recommencez ?
– C’est quelque chose que l’on dit en général aux gens que l’on aime bien.
– Vous me troublez tellement, vous me faites tellement peur, que même le bouchon s’est réfugié dans la bouteille. Donc, à la mort ! dit-il en trinquant. J’ai maintenant une question très importante.
– Quelle est ta question, Kaly ?, dis-je, craignant le pire.
– Ah, attend, ça c’est le débat ordinaire de chaque soirée, -dit Kaly avant de commencer à jouer du pipeau et, peu de temps après, d’ajouter – Ah, je suis content, très content, Capt’ain il y a du cinéma dehors, sors ici, Capt’ain, il y a du cinéma. -Je vois Jazz sur les genoux de mon ami et Zimba qui, à ses pieds, écoute et l’observe attentivement. – Oh, là là, Jazz tu es extraordinaire, Jazz tu es super intelligent. Jazz, es-tu satisfait de moi, es-tu satisfait de moi ? Il était une fois, une douce et belle soirée d’été… Crapouillot je t’aime, tu es intelligent, je crois que maintenant, je suis en train de retrouver l’équilibre, je le vois à la couleur de mon tajine ».

N’ayant pas envie de rompre l’atmosphère chaleureuse qui règne, je me tais. Je ne souhaite plus être que celui qui écoute son ami chanter dans une langue inconnue par cette belle et douce soirée de fin d’été. De bonnes odeurs proviennent de mon pot à tabac, les tracteurs déchargent le cargo amarré près de nous. Encore un peu Kaly, encore un peu, ai-je envie de dire de peur que mon ami ne s’interrompe. Encore un peu Kaly, encore un peu, ai-je envie de dire alors que mon ami vient d’interrompre ses chants qui semblent séduire la nuit. Le bruit que font les couverts me ramène à la réalité. Kaly, fait la vaisselle. C’était bien Kaly, c’était bien ce soir », dis-je sans trouver d’autres mots à ajouter.

 

Le Cap, Dimanche 2 avril 2000 :

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas forcément. C’est maintenant le troisième week-end que nous passons dans cet enclos et j’en ai assez de voir des grues, des engins de soulèvement, des trains, des bateaux, des entrepôts, des camions, des machines de tous genres et des voyous à la mine patibulaire… Les Baby’s salis par la poussière grise ou par les flaques de mazout et toujours le même rocher. L’après-midi m’a semblée interminable. Pour passer le temps, j’ai lu quelques pages du livre que Corinne m’a prêté. « Au lieu de chercher ton salut dans la fuite, en prenant des risques, tu peux te trouver en train d’aller joyeusement à ta perte, imbus de tes opinions. » Je me demande si je ne suis pas comme le personnage : un homme qui se nourrit de ses illusions ? Des images me reviennent. Je sais à quel point il est facile d’en vouloir au monde lorsque ses propres tares sont à l’origine des échecs subis. J’attends dorénavant le soir avec impatience. Non pas par faim, bien que l’heure arrivée mon corps réclame pitance, mais bien davantage pour savoir quelle conversation nous aurons avec Kaly.

Sur le parking au Cap

J’ai, ce soir, affaire à l’âne bâté qui ne veut rien entendre. Au révolutionnaire qui en veut au monde entier, au pauvre Africain incompris. A celui pour qui les autres sont des imbéciles, à celui qui s’imagine que, seul, Monsieur Kaly détient La Vérité. Au réactionnaire qui suppose que le monde entier lui en veut, qui ne supporte pas que les autres gagnent et que lui n’ait vécu que des échecs. Je suis sidéré d’apprendre le nombre de gens qui ont cherché à l’aider. Ceux dont Kaly m’a longuement parlé sont tous, selon lui, des gens intéressés. Si le chef de l’Etat mauritanien pour lequel il a travaillé avait entendu ces propos, il se serait roulé par terre de rire. Si, son autre protecteur, (pour lequel il a également travaillé quelques mois), auquel ses enfants reprochaient qu’il soit presque plus généreux avec mon ami qu’avec eux, avait entendu ces propos, il aurait rejoint son compatriote sur le plancher. Kaly se complaît dans la colère qui lui permet d’exacerber ses propres manques. Ce contre quoi je m’indigne, c’est que mon compagnon doit en être parfois conscient. J’ai beau lui dire que ce qu’il me raconte n’est que l’expression de ce qui se passe dans le monde, l’écorché vif refuse de m’entendre. Il est le martyr et n’en démord pas. Lui seul a le droit de souffrir. Lui seul est un incompris. Son comportement explique pourquoi ses amis le surnommaient Danton ou Robespierre. « Devant Dieu… » jure-t-il. La pression monte, rien n’y fait. Kaly s’enferme dans son rôle de « Noir malheureux ». J’écoute les palabres d’un mec obtus qui n’a pas encore compris qu’il est sa propre chance.
« Zim-Zim, il a voulu t’assommer !» dis-je alors que Kaly vient de laisser tomber un lourd paquet, près de sa tête.
« Non, non, dit-il, je t’aime trop, non mon cœur, je t’aime trop ! ». Le visage de notre ami s’éclaire. Un rire tonitruant fuse. Avec difficulté, j’ai réussi à le dérider.
« Que t’arrive-t-il Kaly ? Tu n’avais pas ce comportement avec les Baby’s au début de notre voyage ! Maintenant, tu es une vraie mère poule pour eux. Que t’arrive-t-il ? – J’attends une réponse qui ne vient pas.- Pourquoi trinques-tu nos deux verres contre la bouteille de vin ?
– Pour trinquer à Corinne et parce que l’on tire notre joie de la bouteille.
– Tu avais une question très importante à poser et nous n’en avons pas reparlé. T’en souviens-tu Kaly ? Quelle était cette question ?
– Cette question n’est pas un sujet de causerie. C’est une question qui ne me semble pas commode à poser.
– Qu’est-ce qui te gêne ? » Kaly bricole ma montre en plastique achetée au Maroc. Tout occupé à son travail, il fait semblant de ne pas avoir entendu ma question. J’attends une nouvelle fois que mon ami ait envie de parler.
– Que cherches-tu Kaly? L’attache de ta montre ?
– Oui, je l’ai mise dans ma poche, il y a un trou de malheur. » La question importante l’embêtant visiblement, ce prétexte lui permet de s’en sortir.
-« La question importante, c’était avant que tu ne joues du pipeau », dis-je alors que mon jeune ami réapparait plus d’un quart d’heure après avoir commencé la cuisson de notre dîner. Kaly, qui s’est avéré un excellent cuisinier, ne dispose que du gaz ou du barbecue et de son tajine pour faire ses recettes. En observant son tajine, je me demande par quel miracle ce plat en terre et sa cheminée en forme de trompette ont survécu depuis Rabat ? « Jazz, pourquoi ne manges-tu pas? Tu as vraiment un appétit d’oiseau, tu m’énerves. » Dis-je en désespoir de cause pour parler à quelqu’un. Kaly s’occupe de la cuisine et ne semble concerné par rien d’autre. « Kaly, Kaly, Kaly, j’en ai ras le bol d’être ici. Te souviens-tu de ce que je disais lorsque nous étions sur des routes de merde ? ». J’ai envie d’employer tous les mots orduriers que j’employais sur ces routes, ceux qui faisaient toujours rire Kaly.

« Maintenant, ce n’est pas un moment de causerie.
– Pourquoi ?
– Parce que, à partir de demain, vous allez recommencer. A partir de demain, plus rien ne vous intéressera, ni les écrits, ni…
– Ni quoi ? Que dis-tu ? Rejeter ? Je n’ai pas compris, tu parles sans finir tes phrases.
– C’est parce qu’elles ne sont pas finies dans ma tête ! Si vous partez demain ou mercredi, vous allez partir vers le bout de la terre. Bateau… Vous allez partir là-bas, ou bien on va continuer par la route ?
– Tu te fiches de moi ? De quoi me parles-tu ? » J’ai l’impression que mon ami divague. Ses mots deviennent incompréhensibles. Est-ce l’effet du vin auquel, grâce à un entraînement intensif depuis de nombreuses années, je suis beaucoup plus accoutumé ! Le moteur d’un énorme engin couvre le son de la radio et les mots de celui qui s’est tu pendant quelques instants.
–  Je vous demandais si nous allions passer par la route où il y a la dernière bande de terre de l’Afrique ? Vous m’en parliez sur le bateau. Parce que, pour moi, à peu près, ce n’est pas beaucoup de kilomètres, et après on doit revenir vers Captown. Après, il n’y a plus de route et, pour moi, ce n’est pas très important. Vers où va ton après ? » Le fait que Kaly ait envie d’examiner, sur la carte routière, la route que nous allons emprunter me semble un heureux présage.
« – Après, nous nous dirigerons vers Port Elisabeth.
– Je pense que si l’on reprend la route, on va aller si vite, l’amour de Corinne fera son effet. Le jour où j’aurais une grande maison, ma maison ressemblera à un musée. Je vais apporter tous les objets que je rencontrerai sur la route de notre aventure : les photos, les objets, les écrits, ce sera les ornements de ma maison. Tu sais, par miracle, le jour où j’ai quitté la Mauritanie, un copain m’a donné les plans pour construire deux maisons. Non, je me trompe, le premier n’est pas une maison, c’est une classe d’école. J’ai apporté ces plans chez moi, dans ma famille, au village. Et, j’ai présenté ces projets à mon oncle qui est le directeur de l’école. Je lui ai dit que, dans deux ans, j’aurai de l’argent pour construire cette maison. Parce que c’était les plans d’une maison où je pourrai accueillir une grande famille. C’est une maison où je pourrai recevoir beaucoup de gens et où je pourrai héberger toute ma famille.
– Je te le souhaite Kaly, je te le souhaite. Et, par miracle, y aura-t-il une chambre pour nous dans cette maison ?
Kaly, émet de nouveau un rire retentissant.
– Je pense que, sans vous, il n’y aura pas de maison. Parce que je pense que les piliers de cette maison viendront de Corinne et vous. Sinon… sinon, dit-il d’un air contrarié, je devrais demander les clefs de la maison des officiels pour vous recevoir. Mais, ce qui est encore mieux, c’est d’être mélangé à la famille comme à Bamako. Quand vous serez logé au campement, vous pourrez y recevoir les amis et la famille. Avez-vous apprécié votre séjour à Bamako ? Comment trouvez-vous la famille, désorganisée ou organisée ? La façon dont ils te reçoivent, la façon dont ils se comportent avec vous en tant qu’étranger ?
– Ne t’inquiète pas Kaly, j’ai beaucoup apprécié l’hospitalité de ta famille, j’ai été magnifiquement reçu !
– Le jour où je serai à Paris, quand tu me demanderas mes impressions et mon point de vue, je le ferai.
– Je n’en doute pas, mais tu risques d’être surpris.
– Non, je ne serais pas tellement surpris. Je crois que Paris ne va pas me surprendre autant, tellement que j’ai rêvé de Paris, tellement qu’on m’a parlé de Paris, qu’il ne va pas me créer une grande surprise. J’ai tellement vu de photos de l’Arc de Triomphe, de la grande place, de la Tour Eiffel, de la cathédrale et quoi encore, de, de, de, avec le ski dans les Pyrénées, les bordures de la Seine, on m’en a tellement parlé… le château de Versailles, le Musée National, l’Institut Pasteur, tout ça, L’Elysée et les Champs Elysées, je connais presque Paris par cœur. Je pense que, ce qui va m’étonner à Paris, ce sera, ce serait peut-être la forme de vie des gens, l’animation des rues, bref, le surplus de ville saturée. C’est ça qui va m’étonner, me dépayser, parce que je pense que je n’aurai jamais vu autant de gens, surtout des Blancs, de tumultes, de circulation comme à Paris. Oui, oui Corinne…
– Quoi Corinne, pourquoi dis-tu Corinne ?
– Parce que c’est l’objet de notre voyage, maintenant.
– Tu as raison, Corinne.
– Ouais, tu as raison Corinne, avez vous dit, c’est un lapsus révélateur. Je me souviens de la soirée où elle m’a invité chez elle, du bon vin, de la viande et des pommes de terre grillées que nous avons mangées près de la piscine. Vraiment, Corinne elle est gentille. Vous serez très heureux avec elle. Et puis, en conclusion elle a dit : « Capt’ain il faut tout faire pour être à Paris avec Kaly », mais vous avez oublié ce mot. Quelque part, je vous étonne, vous n’avez jamais vu quelqu’un qui pense trop arriver dans une ville comme moi. Capt’ain, avez-vous déjà vu des hommes-lions ?
– Non, je n’ai jamais vu d’hommes-lions. C’est quoi des hommes-lions ?
– Ce sont des hommes qui peuvent se transformer en hommes-lions. Moi, j’en ai vu en pagaille.
– En pagaille ? En pagaille ? Ça ressemble à quoi un homme-lion?» dis-je interloqué.
– Ce sont des hommes naturels, comme vous et moi, mais aux pouvoirs transformés en lions. Moi, j’ai un pouvoir. Je ne crois pas que nous ayons le même pouvoir. C’est ça notre différence.
– Quel est ce pouvoir, Kaly ?
– J’ai la capacité de communiquer avec n’importe qui dans la vie, quelque soit la personne et quelque soit la distance qui nous sépare.»

Depuis que nous sommes en Afrique, je me suis maintes fois questionné à ce sujet alors que j’avais l’impression de communiquer avec une personne, je pensais être fou ou que je prenais mes désirs pour des réalités. « J’ai cette faculté », ai-je envie de dire après un long moment au cours duquel, pour me donner une contenance, j’ai appelé Zimba pour lui donner un petit morceau de viande et Jazz pour lui donner un os. Kaly reste silencieux, attendant ma réponse. Il sort deux bananes du fond du panier. Puis, plus tard, mon jeune ami m’a longuement décrit ses facultés à parler aux autres, ses métamorphoses en petit ou en gros nuages ou en d’autres représentations… De coqs et de la façon dont ils mouraient, de la position qu’ils avaient… D’initiation faite par des maîtres… Je l’écoutais bouche bée, sans prendre de notes pendant plus d’une heure. Les mots qu’il employait étaient précis, ses phrases limpides et fluides. Il était question de totems, de miracles, de magies, d’ennemis, d’esprits, de valeurs humaines, de combats et de choses qui me semblaient si vraies que je ne pouvais qu’acquiescer.

– À quoi sert cette initiation ? » Dis-je au bout d’un long moment.
– À combattre les femmes. Les femmes sont beaucoup plus puissantes que nous. Elle nous sert à nous prémunir d’elles. » A cet instant, je me demande tout de même s’il ne se fiche pas de moi. Kaly a l’air si sérieux que je m’abstiens. Il y a tant de choses incroyables dans ce qu’il disait que j’ai découvert un nouveau Kaly dont les propos rejoignent mes recherches et ce que je redoute.
– Kaly, je suis maintenant trop fatigué, j’ai besoin de me reposer et de méditer sur tout ce que tu viens de me dire. Pour ce soir, c’est stop. Demain tu me diras. Demain, tu me diras demain. Demain, j’aimerais que tu m’apprennes.
– Demain, ce sera votre première leçon.

Je sens, qu’une nouvelle fois, je m’aventure sur un terrain miné. J’ai entendu tellement d’histoires sur des hommes qui ont tout perdu après être devenus dépendants de jeunes femmes ayant pratiqué des sorts ou tout autre sorte de magie noire, que je me méfie. Je sais, qu’en subissant son influence, je risque de tomber sous le joug de celui dont je me préserve en marquant mes distances. Je n’ai pas envie de devenir l’objet de ses délires. Je n’ai pas non plus envie, aux noms de principes idiots, d’ignorer ce que Kaly peut m’apprendre. Lorsque mon jeune ami parlait, éclairé par la lumière de la bougie, ses yeux étincelaient et émettaient de telles lueurs de sincérité que je savais qu’il disait vrai. Le plus impressionnant, c’est que, très attentif à ce que j’écoutais, souhaitant conserver quelques propos ou anecdotes pour les retranscrire, lorsque notre conversation s’est achevée, telle une éponge passée sur le tableau noir d’une classe, tout ce que ma mémoire avait enregistré, s’est effacé. Il ne me reste plus que des impressions et un sentiment général.

– Souffres-tu du vertige, Kaly?
– Non, mais je connais un bon moyen de soigner le vertige.
– Dis-moi Kaly, dis moi quel est ce moyen parce que moi je souffre du vertige.
– Manger de la chair d’hirondelle, ou bien, comment on dit ça encore, les mots m’échappent en français. Tu évanouis une chauve-souris avec un lance-pierres ou un coup de fusil. Quand il tombe, souvent il peut mourir du coup, tu prends ça par les deux ailes, tu la prends comme ça en tenant l’extrémité des deux ailes et tu la fais tournoyer autour de ta tête.
– Oui, Kaly et après ? Dis-je en pensant au sketch de Jean Marie Bigard.
– Après ? Après, tu la lâches. Ce n’est pas fini. C’est drôle hein ? Il y a des soins thérapeutiques qui sont plus drôles encore. Je vais vous raconter : par exemple, quelqu’un qui souffre de la migraine, il est encore plus simple de soigner ça.
– Je connais quelqu’un qui aimerait connaître ce remède.
– Qui ?
– Ma sœur. Elle souffre souvent d’horribles et violents maux de tête.
– Le premier soin, c’est d’abord au moment où vous commencez à souffrir du mal, là, si vous avez un chien près de vous, le vôtre ou celui d’autrui, c’est un remède curatif ; tu joues avec le chien, tu fais tout pour qu’il accepte de recevoir des coups de tête. Si c’est une femme, quatre coups, si c’est un homme trois. Qui reprendrait cette pratique quotidiennement verrait à jamais disparaître sa migraine.
– Oui, c’est le chien qui ensuite aura la migraine et lui ne pourra pas s’en plaindre. Ma sœur a eu de nombreux chiens, je suis sûr qu’elle n’a jamais pensé qu’ils pourraient la débarrasser de ces maux, sinon tu penses bien… Je suis sûr que son chien actuel va goûter tes conseils à leur juste valeur ! » J’imagine la scène, je vois ma sœur qui adore son chien en train de lui donner des coups de tête. J’imagine aussi la tête que ferait son chien. Les Baby’s sont chanceux, je ne suis pas migraineux !
– Il existe un second remède. La sève de…
– La sève de quoi ?
– Vous connaissez le kapokier ? C’est un grand arbre qui donne des fleurs rouges et qui porte des épines sur le front. Là, tu prélèves la sève qui est sortie du tronc et tu la piles pour obtenir de la poudre, parce que chez vous il n’y a pas de mortier ni de pilon, vous utilisez la poudre comme de l’encens, vous la mettez sur des charbons et vous suspendez votre tête au dessus de la fumée qui se dégage. Je vais vous montrez un exemple…
– Oui, une inhalation !
– Deux ou trois fois, ça suffit largement pour ne plus souffrir de la migraine.
– Kaly, je vais conseiller à ma sœur de planter un kapokier dans son jardin.
– Elle ne peut pas, c’est un arbre qui existe uniquement en Afrique Occidentale. Je n’en ai jamais vu ailleurs.
– Donc, si je te comprends bien, si ma sœur n’a pas envie de donner des coups de tête à son chien et qu’elle ne peut pas planter un kapokier dans son jardin, elle restera avec ses maux de tête ?
– Non, il y a…
– Oui, il y a… les cachets d’aspirine !
– Non, il y a, mais ça c’est du domaine de la sorcellerie… Tu prends, au moment où la personne souffre, tu prends sa tête entre les deux mains et tu récites quelques mots que l’on appelle « krissis » en bambara. Après avoir récité le krissis, le mal quitte la personne, mais c’est toute une procédure. Il faut avoir la connaissance pour maîtriser le mal et le faire transférer d’un secteur à l’autre du corps, jusqu’au moment où il part définitivement.
– Je vais conseiller ce remède à ma sœur, je suis sûr qu’il lui sera bénéfique.
– Moi, je sais faire ça pour bon nombre de maux de tête, ventre, dos… J’utilise ça pour enlever le mal de l’organisme.
– Kaly, dis-moi pourquoi, dans ce cas, pourquoi as-tu si peur de la maladie ? – Tout en récitant des mots bambaras, Kaly prend la bouteille d’eau et fait une démonstration des points qu’il peut voir dans un corps et il me dit :- Mais là, il faut être bien positionné parce que l’on jette le mal au vent et, si on va dans le sens du vent, nous risquons nous aussi d’être contaminés. Tu saisis le mal, tu enlèves le mal, tu t’orientes vers le vent, tu souffles ton aspiration sur la main qui a enlevé le mal. Il y a un moyen plus direct mais ce sont les grands sorciers qui savent faire ça. Par exemple le rajeunissement des organes malades par l’organe d’une autre personne saine.
– Oui, en France, on appelle ça une greffe !
– Chez nous ce n’est pas une greffe, c’est de la sorcellerie. Je vais vous expliquer la procédure. Ce sont des conseils que je vais vous donner à vous personnellement. Par exemple : tant que vous êtes en Afrique, surtout en Afrique noire, il ne faut jamais accepter que certaines vieilles personnes vous serrent la main et la retiennent très longtemps. Je vais vous montrer comment se passe la procédure. – Kaly prend ma main entre les siennes et la serre par pressions successives. – Comme ça, maintenant que vous savez, vous prendrez plus de précautions avec certaines personnes. Par exemple, si vous venez au Mali, je vous présenterais à des personnes qui vous prendront la main comme ça et ne la lâcheront pas. Il faut immédiatement la retirer sinon ils sont capables de vous transmettre le mal ou des rêves hallucinants ou bien tirer votre énergie pour remplacer leurs organes défectueux. C’est avec le contact des organes que l’on peut attraper quelque chose.
– La grippe, par exemple ?
– Non, pas la grippe, la grippe c’est une petite maladie.
– Le sida, par exemple ?
– Non, pas le sida, toutes ces maladies sont nouvelles, moi je vous parle des maladies anciennes.
– C’est quoi, des maladies anciennes ?
– Je ne les connais pas, je ne les ai jamais attrapées. Je vais conclure par un grand proverbe bambara « On n’est pas vieil pour apprendre, quel que soient l’âge et le degré de connaissance, il faut toujours avoir l’oreille souriante vers le monde de la culture et de la connaissance ». Demain, je vous apprendrai la connaissance qui vous permettra de vous transformer en lumière ou d’apprendre le nom de vos ennemis et de les connaître physiquement. A savoir quelle personne vous en veut et ce qu’elle veut.
– Tu n’as pas l’impression d’avoir trop lu le livre que Corinne nous a prêté ?
– Moi, je savais ça bien avant ! Si vous voulez, je vais te dire ce qu’il faut faire pour rêver ce soir. Je n’ai pas fini mon apprentissage, c’est pourquoi ce livre est complémentaire. Vous savez en général les sorciers ne peuvent rien contre les gens qui ne savent rien.
– C’est ton cas ?
– Non, ce n’est pas mon cas. Moi je sais quelque chose ! En Afrique, il y a deux sortes de sorciers. Les sorciers inoffensifs qui ne font pas de mal, qui surveillent ou qui gardent. Les sorciers offensifs eux, font du mal, ils peuvent manger leurs victimes jusqu’à la tête.
– C’est un bon moyen pour ne plus avoir de migraines !
– Tant qu’ils n’ont pas touché à la tête, tu es maladif, tu ne guéris jamais, tu es un homme attaqué par un sorcier, mais, tant qu’ils n’ont pas touché à la tête, tu ne meures pas.
– Fais-moi faire un joli rêve cette nuit, Kaly.
– Je ne peux pas vous faire faire un joli rêve. Je n’ai pas ce pouvoir. Je peux te donner la procédure à suivre, mais je ne peux pas te faire rêver. S’il y a un bœuf féroce, un chien féroce, des animaux aux poils noirs, c’est les premiers signes que tu es attaqué par un ennemi offensif. -Tu m’as dit que tu voulais rêver alors laisse-moi réciter. – Kaly, s’engage dans un long monologue en bambara. – Tu récites ça et tes portes seront verrouillées. Tu seras une matière lumineuse. Tu verras la vie… » Sur ces mots, Kaly part se coucher ou peut-être rejoindre la femme du service de sécurité…

Croyances ou fabulations, carnets de passage ou libres frontières, caramels mous ou oranges amères, vieux messieurs ou jeunes damoiselles, publicités mensongères ou discours politiques, requins esseulés ou jeunes prêtres intronisés, banquiers malins ou voyous stupides, avocats du diable ou Jésus Christ en croix, analphabètes en ce monde ou puissances occultes pour tout le monde, intelligences démoniaques ou cervelles de moineaux en rémoulade, afrikaans traveller’s ou repos forcés, tout ceci n’est-il qu’un rêve ou une réalité? Magnificences adorées ou icônes oubliées, passagère d’un instant ou femme de tout instant, marins en bordée ou océans défigurés, ramassis de truands ou congrès d’illuminés, aventuriers d’un jour ou salariés de toujours… Tout ceci n’est-il qu’un rêve ou une réalité ? De mendiants caracolés en shows télévisés aseptisés, de bouledogues renfrognés en P-D.G. déboussolés, d’ivrognes invétérés en hommes bons, de levers de soleil en crépuscules oubliés, de natures élaborées en sauvageonnes indomptées, d’orgueils démesurés en alliances inconsidérées, de projets évaporés en réussites perturbées, de faiblesses cachées en honneurs bafoués, tout ceci n’est-il qu’un rêve ou une réalité ? D’actions de grâce commanditées en fidélité récompensées, de soumissions inféodées en idéaux non formulés, d’achats inconsidérés en actes d’amours chèrement payés, de jeunes loups assoiffés en quinquagénaires désargentés, d’ennemis insoupçonnés aux amis fidélisés, d’hypocrisies affirmées aux incompétences désignées, tout ceci n’est-il qu’un rêve ou une réalité ? D’actions en suspens aux attentes grimacées, d’ignorances simultanées en délires non contrôlés, d’expressions de la vérité en images de somnolences, tout ceci n’est-il qu’un rêve ou une réalité ?

« Œufs de Pâques… » M’a dit Corinne quelques heures plus tôt au téléphone. J’ai perdu la notion du temps. Pâques, oui bien sûr, Pâques c’est bientôt ! Pâques est une semaine avant qu’elle n’ait quarante ans. Il y a eu Noël et le nouvel an, bientôt il y aura Pâques. Notre vie se déroule comme un long tapis sur lequel s’inscrivent les fêtes musulmanes, païennes ou catholiques. Nous vivons sans calendrier et les jours n’existent que grâce à mes écrits où seul l’exercice du temps créé l’édifice d’un autre temps. Je n’ai plus de calendrier à respecter, plus de dîners à honorer, plus de soirées à décommander, plus de décès ou de mariages auxquels je dois assister, plus de rendez-vous d’affaires ou d’invitations qui rythmaient mon temps et le calendrier. La montre, oui bien sûr ma montre indique l’heure, mais n’est-elle pas que la simple représentation du temps qui s’écoule ? Je peux dominer et changer les heures de ma montre, que puis-je faire contre le calendrier ? Jour ou semaines, saison des pluies ou saison sèche, printemps ou automne, routes poussiéreuses ou bourbiers ne sont-ils pas rythmés par le seul calendrier ? Attentes et retards, avances et refus, actualités et humeurs, règles douloureuses et sentiments partagés, espoirs et désespoirs, imaginations et désillusions, solutions et projets retardés, ambitions et échecs constatés, naissances ou décès, histoires d’amour ou rêves avortés ne sont-ils pas rythmés par le seul calendrier ? Connaître le jour où nous atteindrons Paris et celui où je pourrais à nouveau tenir Corinne dans mes bras. Connaître le jour où Kaly sera peut-être enfin un homme heureux et libéré, n’est-ce pas qu’une banale histoire de calendrier ?

 

Le Cap, lundi 3 avril 2000 :

Accompagné d’une dizaine d’hommes, le commissaire de police débarque avec la légèreté d’un bulldozer. Inquiet par ma présence prolongée dans l’enceinte du port qui, selon ses dires, est une zone très dangereuse, l’homme au physique de rugbyman me demande les raisons de cette attente. A la suite de mon explication, le commissaire m’accompagne au bureau du consul général de France qui, sans rendez-vous, nous reçoit immédiatement. Je remercie à nouveau ce haut fonctionnaire français que j’ai vu presque chaque jour et qui m’a énormément aidé au cours de ces trois semaines. Monsieur le Consul confirme mes dires, convaincu, le commissaire me tend une main énorme que je sers vigoureusement et me conseille de quitter les lieux pour rejoindre un camping et d’y attendre mes carnets de passage en douane qui sont en cours d’acheminement. Sachant que le camping est très éloigné, je lui dis que je préfère rester là où nous sommes. L’Afrique du Sud étant classée parmi les trois pays les plus dangereux du monde, avant de nous séparer, le commissaire me recommande de faire très attention. Effectuant son dernier voyage le Foch faisait mardi dernier son ultime escale en Afrique avant de se rendre à Rio. Le commandant m’ayant invité à la réception donnée à cette occasion j’y rencontrais notre Ambassadeur et le rédacteur en chef du quotidien « Die Burger » qui est tiré à plus de cinq cent mille exemplaires. Le lendemain matin il venait avec son photographe. Souligné par les photos de mon attelage, un long article est paru ce matin.

Arrivée du Foch

 

Le Cap, mardi 4 avril 2000 :

Après m’être souvent angoissé et avoir invoqué la Providence afin qu’elle ne m’oublie pas, j’ai enfin reçu, ce matin, mes fameux carnets qui m’ont été expédiés depuis Paris par Francis, un homme à qui je resterais éternellement reconnaissant et une relation qui connait bien l’Afrique. Subjugué par ce que j’ai réalisé, il a n’a pas hésité à déposer la caution de cinquante mille francs afin d’obtenir ces documents. Muni d’une nouvelle lettre accréditée, nous pouvons enfin reprendre notre route !

Claude sur Le Foch